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Alexandre Latsa

Les minorités Tcherkesses

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Dans une précédente tribune j'ai décrit le "grand jeu Anglo-américaine au 19°siècle", cette confrontation qui a eu lieu en Asie centrale mais également dans le Caucase au fur et à mesure que la Russie agrandissait son territoire dans ces deux zones clefs.

Dans une précédente tribune j'ai décrit le "grand jeu Anglo-américaine au 19°siècle", cette confrontation qui a eu lieu en Asie centrale mais également dans le Caucase au fur et à mesure que la Russie agrandissait son territoire dans ces deux zones clefs. L’Angleterre avait bien compris l’importance et la menace pour elle des récentes conquêtes russes aux dépens de l’empire Ottoman dans la région du Caucase. Ces avancées de la Russie lui ouvraient en effet l’accès à la mer noire et à la méditerranée, aux détroits, et à une position géostratégique renforcée dans toute la zone. En 1859, l’armée russe bat les Tchétchènes et les Ingouches (pendant la bataille contre Imam Shamil). Puis en 1864, les russes battent les Adyguéens, ce peuple  du nord-ouest du Caucase, qui vit dans les régions de l'Adyguée et de la Karatchaiévo-Tcherkessie.
Puissance mondiale dominante à cette époque, l’Angleterre a donc tenté de déstabiliser la Russie de diverses manières, notamment par des livraisons d’armes dans le Caucase ou par la création de comités Tchétchènes et Tcherkesses lors du congrès de Paris, après la guerre de Crimée. On peut citer aussi l’intervention de David Urquhart, mi-homme d’affaires mi-espion, qui, dans les années 1830, encourage les Tcherkesses à créer leur propre État. Ce Lawrence du Caucase publiera même une "Déclaration d’indépendance des peuples circassiens", autre nom des Tcherkesses, et leur fournira un drapeau national.

Le but était déjà clair: créer et soutenir un front caucasien pour repousser et éloigner l’empire russe (puissance continentale) des mers et du Caucase. De nombreux responsables des républiques musulmanes de Russie, principalement dans le Caucase et en Asie centrale, tenteront alors d’organiser la bataille vers leur indépendance avec le soutien de l’occident. À cette occasion, les souffrances de certains peuples du Caucase ont eu un certain écho en France, préfigurant le soutien que le "mouvement prométhéen" allait recevoir en Occident afin de constituer des pôles de lutte contre le pouvoir central russe. Après ces événements, beaucoup de caucasiens se sont dispersés à l’étranger et certains membres de ces diasporas se sont sédentarisés en Europe (France ou Pologne), d'autres en Turquie et certains autres enfin dans les pays arabes. On sait ce qu'il est advenu du mouvement prométhéen, il est tombé dans les oubliettes de l’histoire.

Mais ces diasporas se superposèrent aux déjà nombreuses diasporas caucasiennes (dont des Tcherkesses), descendants des esclaves affranchis qui formèrent dans le passé les milices de certains califes musulmans et de l’Empire ottoman. A ce jour, plusieurs milliers de Tcherkesses vivent en Égypte, 100.000 en Syrie et plus de 70.000 en Jordanie. Enfin en Turquie on compte entre 4 et 5 millions de Tcherkesses.
Récemment, le printemps arabe a fait resurgir la question Tcherkesse et a dévoilé l'existence d'une carte des minorités Circassiennes dans la zone. En Libye les Tcherkesses ont par exemple été au cœur de la guerre et du nouveau "grand jeu" qui se déroule entre la Russie et l’Amérique dans le monde arabo-musulman. Les quelques 10.000 Tcherkesses de Libye ont été en effet courtisés par Muammar Kadhafi pendant le conflit Libyen. Celui-ci avait envoyé des émissaires à Amman pour négocier avec le Conseil tribal Tcherkesse de Jordanie afin de convaincre les frères de Misrata de le rejoindre. Un groupe de Tcherkesses- Circassiens résidant dans la République Caucasienne Russe de Kabardino- Balkarie a alors envoyé un message de soutien à l'ambassadeur de Libye à Moscou, en l’assurant de son soutien au colonel Mouammar Kadhafi et lui proposant même une aide militaire. Au même moment, des "Tcherkesses de Californie" dénonçaient le  soit disant massacre des Tcherkesses de Misrata en comparant  au passage Mouammar Kadhafi à Staline, dans un élan rhétorique des plus atlantistes.

Mais c'est sans doute en Syrie que la carte Tcherkesse prend toute son ampleur puisque le pays compte aujourd’hui près de 100.000 Tcherkesses. En raison de leur statut de minorité les Circassiens Syriens ont toujours été plutôt proches des différents pouvoirs qui se sont succédés: d’abord les Ottomans, puis les Français et aujourd'hui les Baasistes. Comme pour beaucoup de minorités, la pérennité du gouvernement  de Bachar-El-Hassad est synonyme de leur survie.

Le 31 janvier 2012 trois officiels de la communauté Tcherkesse de Syrie ont rencontré le dirigeant de la république Tcherkesse de Russie, Arsen Kanokov, qui a affirmé son soutien aux trois invités en affirmant que la position russe en Syrie était juste et destinée à éviter que la Syrie ne se transforme en un nouvel Irak ou une nouvelle Libye. Depuis le mois de décembre 2011, ce sont près de 200 Syro-Tcherkesses qui ont demandé directement de l'aide au président russe Dimitri Medvedev mais également aux gouverneurs d'Adyguée, de Kabardino-Balkarie et de Karatchaï-Cherkessie. Beaucoup de Tcherkesses de Syrie souhaitent en effet être protégés, ou au mieux rapatriés dans le Caucase russe, comme près d'un millier d’entre eux l'ont déjà demandé. Bien sur, si le gouvernement russe acceptait de les accueillir, il s'agirait d'une reconnaissance tacite du fait que la Syrie de Bachar El Assad n'est plus capable d'assurer leur sécurité, ni sans doute celle des autres habitants de Syrie.

Ce rapatriement potentiel de Tcherkesses de Syrie ne serait le premier du genre. En 1998 et 1999, des Tcherkesses du Kosovo, ayant refusé de rallier aveuglément les nouvelles autorités Albano -musulmanes du Kosovo, ont choisi de quitter leur patrie d’adoption et de rentrer dans leur pays d’origine, la Russie. Les Tcherkesses du Kosovo ont en effet toujours vécu en bonne intelligence avec les serbes malgré leur religion musulmane, mais ils ont toujours été considérés par les albanais comme "des russes".

Cet accueil de Tcherkesses de Syrie pourrait avoir une autre conséquence très importante pour le Caucase : Faciliter une réconciliation historique interne à la Fédération de Russie, qui n’a jamais reconnu le génocide Tcherkesse (qui a eu lieu pendant les guerres du Caucase de 1763-1864) malgré les demandes rédigées dans ce sens par les parlements d’Adyguée et de Kabardino-Balkarie dans les années 90.
Lorsque la candidature russe pour l’organisation des Jeux olympiques d’hiver à Sotchi l’a emporté, les Tcherkesses en ont profité pour se faire entendre et un congrès du peuple Tcherkesse a même eu lieu à Tcherkessk. En 2010 la colère des Tcherkesses s’était traduite par des émeutes en Karatchaevo-Tcherkessie, suite à des meurtres de militants politiques Adygues. En 2011 le parlement Géorgien a reconnu le génocide Tcherkesse de 1763-1864, mettant ainsi de l’huile sur le feu, dans ses relations avec la Russie. Ce geste inamical de Tbilissi a été considéré avant tout comme une mesure de rétorsion suite à la reconnaissance par Moscou des ex-provinces géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.

A l’occasion des événements dramatiques de Syrie, le problème des caucasiens qui vivent dans divers pays du moyen orient est revenu à la surface. La Russie peut-elle accorder un "droit au retour" aux Tcherkesses qui le demanderaient? Ce serait sûrement positif pour la démographie de la Russie. En attendant, la Russie doit faire comprendre aux occidentaux sa position sur les événements en cours dans le monde Arabo-musulman, veiller autant que possible sur les diasporas caucasiennes menacées, sans oublier qu’il y a aussi, dans le Caucase, à Sotchi, les jeux olympiques d’hiver à organiser en 2014. La diplomatie russe a du pain sur la planche.

 

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

* Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un "autre regard sur la Russie". Il collabore également avec l'Institut de Relations Internationales et Stratégique (IRIS), l'institut Eurasia-Riviesta, et participe à diverses autres publications.

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