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    Alexandre Latsa

    Réflexions sur une opposition désunie

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    Beaucoup de lecteurs francophones m’ont demandé, via Facebook, des précisions sur les liens entre les manifestations de rue des trois derniers mois, et celles qui ont suivi l’élection présidentielle.

    Beaucoup de lecteurs francophones m’ont demandé, via Facebook, des précisions sur les liens entre les manifestations de rue des trois derniers mois, et celles qui ont suivi l’élection présidentielle. Deux questions reviennent souvent: "pour qui ont voté ces gens qui manifestent dans la rue" et "qui représente réellement l’opposition russe". Ces questions se posent d’autant plus que ces manifestations de l’opposition ont été réellement inattendues et qu’il a été très difficile d’y trouver une ligne politique dominante. On y a vu un très grand nombre de leaders politiques de diverses tendances, et une grande quantité de revendications différentes. A la question "qui représente réellement l’opposition russe", je pourrais répondre qu’il y a à la Douma (parlement russe) 226 députés de Russie Unie, 92 députés communistes, 64 de Russie Juste, et 56 du Parti libéral-démocrate de Russie. Mais bien sur, les questions portaient sur cette opposition qui manifeste dans la rue.  Enfin Jean m’a demandé "ce qu’il en était des arrestations lors du meeting d’opposition de lundi soir, le lendemain de l’élection".

    Assistait-on à un tour de vis du pouvoir russe, et à un viol total de la liberté de manifester que de pacifiques manifestants réclamaient, comme dans toutes les démocraties digne de ce nom? Les gros titres de la presse Française, qui dénonçait une répression musclée du pouvoir pouvaient en effet le laisser penser.

    Revenons  sur ces trois mois de manifestations. Lorsqu’au lendemain des élections législatives de décembre dernier des images de fraude se mettent à tourner en boucle sur les médias, une frange de la société civile mais également des représentants de partis politiques minoritaires décident d’appeler à la contestation des résultats des élections en demandant la démission du président de la commission électorale, l’annulation du scrutin et la tenue d’élections honnêtes.

    Rapidement sur internet se mettent en place via les réseaux sociaux une galaxie de sites et de pages Facebook appelant à aller manifester. Ce Buzz ayant bien fonctionné, une première manifestation a alors lieu sur la place des marais le 10 décembre 2011, réunissant probablement 35 à 40.000 personnes. Cette manifestation rassemblait côte à côte des membres de la jeunesse dorée moscovite, ainsi que des dizaines de sous-groupuscules politiques non candidats à la représentation nationale: tant des nationalistes radicaux, des antifascistes, ainsi que des partis politiques libéraux mais également des communistes. Un second meeting unitaire a eu lieu le 24 décembre sur l’avenue Sakharov, rassemblant 40 à 50.000 personnes, avec de nouveau cette hétéroclite et improbable coalition de mouvements politiques ou issus de la société civile, et de personnalités d’opposition ou issues du show-business. Fait intéressant que la presse n’a pas beaucoup relevé, ces deux manifestations se sont déroulées sans incidents notables, si ce n’est à la fin du second meeting, quand des radicaux d’extrême droite ont tenté de monter sur la tribune de force.  Enfin le 4 février un troisième  meeting unitaire, de nouveau sur la place des marais, rassemblait encore une fois entre 40 et 50.000 personnes.

    Qui étaient ces gens qui ont bravé le froid pour aller manifester dans la bonne humeur? Les études sociologiques et les sondages réalisés depuis ont montré que le gros des manifestants était issu principalement de la classe moyenne-supérieure moscovite, mécontente des résultats des élections et qui souhaitait faire entendre sa voix. Le problème de cette classe sociale éduquée, parfois occidentalisée, qui s’est enrichie pendant les 10 dernières années, c’est qu’elle ne s’est pas constituée en parti politique pour faire entendre sa voix, et qu’elle n’a pas de leader à qui faire confiance.

    Bien sur ces manifestations ont réuni de nombreux groupes politiques, des associations et des leaders historiques de l’opposition, que l’on pense à Boris Nemtsov, Gregory Iavlinskii ou Garry Kasparov. Pour eux il s’agissait de tenter de profiter des événements pour relancer leur popularité et s’imposer comme leaders de cette foule mécontente. Aucun d’eux ne s’est imposé, mais de nouvelles figures sont apparues, que l’on pense par exemple Michael Prokhorov, au blogueur nationaliste-libéral Alexey Navalny ou encore à l’extrémiste de gauche Serguey Udaltsov. Bien que faisant partie de tendances opposées sur l’échiquier politique, leur "anti-poutinisme" primaire leur a permis de faire temporairement alliance.

    C’est probablement là que le bât blesse. Les membres de la  classe "moyenne-supérieure-moscovite" qui ont  manifesté depuis trois mois ont en général un niveau élevé d’éducation, souvent un bon niveau de vie, et ils n’ont  pas envie d’aventures d’extrême droite ou d’extrême gauche, ni de réhabiliter des loosers d’une autre époque politique. C’est sans doute pour cela que le gros des manifestants a sans doute préféré s’abstenir de participer aux élections présidentielles, ou a majoritairement choisi de soutenir Michael Prokhorov, jugé le candidat le plus moderne et le plus fiable à leurs yeux. Les résultats de la présidentielle ont montré que ce dernier, tenant d’une ligne politique plutôt libérale et pro-européenne a sans aucun  problème pu séduire une classe moyenne supérieure "européanisée" tout autant qu’un électorat qui souhaitait un vote anti-système constructif. Sans nul doute, c’est lui qui est le grand gagnant de la vague de contestation des trois derniers mois, vague de contestation qui se veut avant tout légaliste et politique. Il conviendra de voir ce que Michael Prokhorov va maintenant faire, lui qui devrait dans les prochaines semaines créer un nouveau parti politique de droite sur l’échiquier russe.

    Maintenant qu’en est-il des arrestations lors des dernières manifestations et pourquoi ont-elles rassemblé moins de manifestants? Contrairement a ce qu’a pu titrer une partie de la presse française, ce n’est pas la pseudo-répression qui a fait faiblir la mobilisation mais bel et bien le fait que la grande majorité des manifestants de décembre 2011 ne se reconnaît  pas dans les leaders émergents extrémistes. Lors de l’avant dernière manifestation place Pouchkine lundi 5 mars, Michael Prokhorov a du reste été hué par les quelques milliers de manifestants présents. Lundi dernier, il n’est pas venu à la manifestation d’opposition sur l’avenue Arbat.

    Ainsi, nulle surprise que ces manifestations n’aient pu rassembler respectivement que 10 et 8.000 manifestants. Nulle surprise non plus que dans les deux cas, les manifestations aient tourné a l’affrontement avec les forces de l’ordre, leurs organisateurs ayant décidé de choisir la confrontation avec la police en refusant de quitter les lieux en fin de manifestation ou encore en choisissant délibérément de laisser des groupes nationalistes ou de radicaux d’extrême gauche marcher vers le kremlin. Comme l’a parfaitement résumé l’analyste Xavier Moreau, à ce rythme, ces manifestations d’opposition pourraient devenir une attraction touristique originale pour le samedi après-midi à Moscou et la conclusion de tout cela pourrait tenir dans les deux mots que le nouveau président russe a adressés à ces mêmes groupuscules d’opposition le 7 mars dernier: "soyez sérieux".

     

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

    * Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un "autre regard sur la Russie". Il collabore également avec l'Institut de Relations Internationales et Stratégique (IRIS), l'institut Eurasia-Riviesta, et participe à diverses autres publications.

     

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