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    Syrie, les options de la guerre

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    15.000 morts en quinze mois de violences. La Syrie est désormais le théâtre d’une épouvantable guerre civile dont rien n’annonce la fin, tant s’en faut.

    15.000 morts en quinze mois de violences. La Syrie est désormais le théâtre d’une épouvantable guerre civile dont rien n’annonce la fin, tant s’en faut. Tout avait commencé, en mars 2011, dans le sillage du « printemps arabe » par l’opposition pacifique à la dictature du président al-Assad. Au fil des mois et des tueries, l’affaire a basculé dans une guerre entre Syriens.

    Quels que soient les responsables de cette évolution tragique – et le régime baasiste n’est pas le dernier à avoir opté pour la politique du pire, ce qui se passe désormais dans ce pays n’est plus l’insurrection d’une population contre le pouvoir, mais l’affrontement de Syriens (dont ceux du régime) contre d’autres Syriens, séparés qu’ils sont par leurs origines ethnico-religieuses, leurs intérêts familiaux et leurs choix politiques.

    Faut-il alors intervenir militairement pour faire cesser ces violences, comme le réclament les partisans du droit d’ingérence, rebaptisé «responsabilité de protéger » ? « Si on peut, on doit » : c’est la nouvelle morale pratique appliquée, par exemple, lors de l’affaire libyenne en 2011. Puisqu’il était alors possible d’intervenir militairement contre les forces de Kadhafi, il y avait une obligation morale à le faire, expliquent, de manière assez convaincante, les partisans de cette solution. C’est l’idée suivante : Si je suis au bord de la plage et que je vois quelqu’un se noyer, je dois entrer dans l’eau pour le secourir. Mais si je suis en haut d’une falaise, on ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir plongé, au risque de me fracasser sur les rochers.

    Pour la Syrie, la question est donc la suivante : peut-on intervenir militairement ? Et la réponse est plutôt non…

    Ecoutons le chef d’état-major des armées français, l’amiral Edouard Guillaud. Alors que ses services travaillent depuis des mois sur des scénarios d’intervention, il juge une telle opération « extrêmement compliquée ». « Pour tenir la bande côtière, il faudrait 100.000 hommes… », explique-t-il. Or, personne, au sein de l’Otan et dans le monde arabe, n’a 100.000 hommes sous la main. C’est aussi simple que cela. A titre d’exemple, le « contrat opérationnel » de l’armée de terre française est de pouvoir déployer au maximum 30.000 hommes dans une opération extérieure, à condition qu’elle ait six mois pour le faire et que la mission ne dépasse pas un an. L’époque des gros bataillons est vraiment derrière nous !  Imagine-t-on les Américains s’engager au sol dans un pays arabo-musulman à la veille des élections présidentielles, alors qu’Obama essaie, tant bien que mal, d’en finir avec l’Afghanistan après avoir « soldé » l’Irak ? Poser la question est y répondre. Donc, pas d’intervention au sol.

    Peut-on alors rejouer le scénario libyen ? Il s’agirait alors d’une double intervention extérieure : frappes aériennes et actions des forces spéciales clandestines en soutien de l’opposition armée. On est là dans le champ du militairement possible. Depuis des bases dans la région (Chypre, Turquie…) et des porte-avions, l’aviation de l’Otan pourrait frapper des cibles en Syrie, par exemple des batteries d’artillerie, des camps militaires, des véhicules blindés ou des postes de commandement. Pour obtenir un effet stratégique, une telle campagne durerait des mois et l’on entendrait vite les criailleries habituelles sur les « risques d’enlisement » et les inévitables  « bavures », bien que réduites à portion congrue. 

    La Syrie serait-elle capable de se défendre contre de telles frappes aériennes ?  Son aviation ne représente aucune menace sérieuse pour des forces modernes et elle serait éliminée en quelques jours. Sa défense aérienne (DCA) pose un tout autre problème. On vient de la voir avec le F-4 Phantom turc qui a été abattu alors qu’il menait une mission de reconnaissance dans l’espace aérien syrien. Si les systèmes centralisés de défense aérienne seraient très vite rendus impuissants par des frappes « décapitantes » et la guerre électronique, il n’en va pas de même des systèmes autonomes – extrêmement nombreux. Difficile d’imaginer que les avions (ou les hélicoptères) se risquent à basse altitude, en dessous de 15.000 pieds.

    Autre outil dans l’arsenal d’une intervention extérieure : les forces spéciales clandestines. Certains pays sont sans doute déjà présents sur le terrain. On n’imagine guère les Turcs ou certains pays arabes, comme le Qatar, ne pas avoir quelques éléments insérés dans certains groupes de l’Armée syrienne libre (ASL), l’opposition armée. Comme on l’a vu en Libye ou ailleurs, ces forces spéciales sont moins là pour combattre que pour former et armer les « insurgés ». Et surtout pour servir de liaison entre le terrain et les états-majors « alliés ».

    Reste une question politique essentielle : quel mandat pour quelle mission ? On a vu, en 1999, l’Otan se passer de mandat des Nations Unies pour intervenir contre la Serbie au Kosovo, mais le monde et la Russie ne sont plus les mêmes qu’à l’époque... Reste que l’on sait aujourd’hui qu’en 2011, Nicolas Sarkozy a sérieusement considéré l’hypothèse de se passer d’un tel mandat… Et la mission ? « Protéger les populations » ?  Cela signifie-t-il aussi protéger les deux millions d’alaouites, soutiens du régime et dont l’existence même est menacée par la victoire de l’opposition sunnite ?  Renverser le régime, comme ce fut le cas en Libye… en sur-interprétant le mandat confié par la communauté internationale ? Beaucoup y pense, au risque d’ouvrir la boîte de Pandore, en installant un pouvoir islamiste à Damas.

    Dernier élément : la réaction du régime syrien et de ses amis. Comme le disait le général De Gaulle, « la différence entre la chasse et la guerre, c’est qu’à la guerre, le lapin tire ! » Le régime a le dos au mur : ses deux grands voisins, la Turquie (l’ancienne puissance coloniale)) et Israël (l’ennemi de toujours) souhaitent ouvertement sa chute, comme les islamistes sunnites. Il se défendra donc, avec l’aide de l’Iran et du Hezbollah chiite libanais. La France a, par exemple, un millier de militaires au Sud-Liban, sous le casque bleu. En plein fief du Hezbollah…

    * Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les affaires de Défense. Auteur du blog français le plus lu sur ces questions, créé en 2007. Ancien de l’Institut des hautes études de défense nationale. Auteur de nombreux ouvrages dont : « Mourir pour l’Afghanistan » (2008), « Défense européenne : la grande illusion » (2009), « Une histoire des forces spéciales » (2010), « La mort de Ben Laden » (2012).

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