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    Des « Kalach » pour les Français ?

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    Il y a exactement deux cents ans, la Grande Armée de Napoléon entamait, le 18 octobre 1812, son long calvaire qui resterait dans les mémoires sous le nom de « Retraite de Russie ». L’infanterie française était alors équipée d’une arme formidable, due à un ingénieur militaire de génie, Jean-Baptiste de Gribeauval.

    Il y a exactement deux cents ans, la Grande Armée de Napoléon entamait, le 18 octobre 1812, son long calvaire qui resterait dans les mémoires sous le nom de « Retraite de Russie ». L’infanterie française était alors équipée d’une arme formidable, due à un ingénieur militaire de génie, Jean-Baptiste de Gribeauval.

    Son fusil modèle 1777 restera en service pendant près d’un demi-siècle : produit à deux millions d’exemplaires, il fut l’arme des guerres de la Révolution et de l’Empire. Depuis l’apparition des armes à feu à la Renaissance, la France produisait évidemment les arquebuses, mousquets et fusils qui équipaient ses troupes. Mais, aujourd’hui,  cette histoire s’achève.

    Alors que la Russie célèbre cette année le soixantième-cinquième anniversaire d’une arme devenue mythique, l’AK-47 Kalachnikov, les Français ignorent dans leur immense majorité que leur pays a renoncé à produire des fusils de guerre. Adieu Chassepot, Lebel, Mas et Famas. Sic transit gloria mundi… Un officier général nous l’expliquait récemment : «La commande de l’AIF, l’Arme Individuelle du Futur, a été repoussée à 2014, mais il est certain qu’elle ne sera pas française, puisqu’il n’existe plus d’usines pour la concevoir et la produire». La France a beau s’être doté d’un Ministère du redressement productif, il n’étend pas son empire jusque-là. Sauf coup de théâtre, le prochain fusil d’assaut (calibre 5,56mm) de l’armée française sera donc européen : allemand (Heckler & Koch), belge (FN Herstal) ou italien (Beretta). Les militaires ne souhaitent pas élargir leur appel d’offres au-delà de l’Union européenne afin de garantir leur approvisionnement en cas de guerre. C’est notamment vrai pour les munitions – dont l’armée de terre consomme plus de 30 millions par an. Dès aujourd’hui, elles sont toutes importées, ce qui ne va pas sans quelques déboires. Un lot défectueux, provenant d’un fabriquant aux Emirats arabes unis (un grand allié de la France, pourtant) a provoqué en 2008-09 de nombreux incidents de tirs et même quelques blessés…

    Quel contraste avec la Russie! Alors qu’en 1812, ses usines de Toula peinaient à équiper l’infanterie de ligne et les chasseurs, en dépit des efforts du ministre de la guerre Alexandre Araktécheïv, deux siècles plus tard, elle peut s’enorgueillir de produire le fusil d’assaut le plus célèbre du monde : la Kalashnikov. Il en a été tellement fabriqué dans le monde entier – souvent en contrefaçon - qu’on ignore le nombre exact, sans doute une centaine de millions ! Ce qui en fait, assurément, le plus grand succès de l’histoire de l’industrie militaire.

     J’avais eu la chance de rencontrer son inventeur, Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov, lors de la parution en 2003 de ses Mémoires en France («Ma vie en rafales», avec Elena Joly, éditions du Seuil). Le 10 novembre prochain, monsieur Kalachnikov fêtera son 93ème anniversaire, alors que son fusil d’assaut, l’Avtomat Kalashnikova, modèle 1947 (AK-47) est, à 65 ans, encore bien loin de l’âge de la retraite!

    Né dans l’Altaï, ce fils de koulak (paysan « riche », selon les communistes), passionné de mécanique, fut blessé dans un combat de chars en octobre 1941. Renvoyé à l’arrière, il ne peut que constater la supériorité de l'armement allemand. C'est alors que germe l'idée qui va dominer sa vie : doter l'armée russe d'un pistolet-mitrailleur. «J'étais l'esclave d'une seule pensée, une seule passion me consumait», raconte-t-il en citant Lermontov. Il bricole une arme automatique avec les moyens du bord, ce qui lui vaut des ennuis avec la police, avant d’être envoyé à l’Université pour se perfectionner. Durant toute la guerre, aucun de ses prototypes n’est retenu.  Avec sa crosse en bois et son chargeur recourbé, un modèle de 1942, exposé au Musée de l’artillerie de saint-Petersbourg, fait pourtant figure d’ancêtre d’une longue et prolifique lignée… En 1947, c’est le succès : son arme est retenue par les autorités. Ce que Mikhaïl Timofeïevitch n'aime pas raconter, c'est que l'AK-47 s'inspire du meilleur fusil d'assaut de la Seconde Guerre mondiale, le Sturmgewehr 44 allemand. La grande innovation russe, c'est de l'avoir rendu plus simple, plus solide, plus rustique. Une arme de paysans conçue par un ouvrier, facile à entretenir et qui ne craint pas les chocs.

    Etonnant retour de choses, c’est aujourd’hui une société allemande, Schmeisser Gmbh, qui commercialise les versions les plus modernes de la Kalachnikov. Comme la Molot Vepr-12, utilisée par les forces d’intervention de pays membres de l’Otan... Ainsi, les policiers français du RAID sont équipés d’une lointaine descendante de l’AK-47.

    De là à imaginer les armées françaises bientôt armées de « Kalach », il y a un pas… encore trop bien trop grand à franchir. Et pourtant, la Russie s’intéresse de près aux matériels militaires français. Sa marine va, on le sait, s’équiper de quatre porte-hélicoptères d’assaut de la classe Mistral. Plus récemment, des officiers russes sont venus en France pour essayer le Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI) de Nexter et sont repartis assez impressionnés en particulier par sa vitesse. L’équipement intégré du fantassin (Félin) a également retenu toute leur attention. Des contrats ? On en est loin, mais quelque chose bouge. Car, de part et d’autre, il y a sans doute des choses à apprendre.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

    (1)  Jean-Dominique Merchet « Défense européenne : la grande illusion » Larousse 2009.

    * Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les affaires de Défense. Auteur du blog français le plus lu sur ces questions, créé en 2007. Ancien de l’Institut des hautes études de défense nationale. Auteur de nombreux ouvrages dont : « Mourir pour l’Afghanistan » (2008), « Défense européenne : la grande illusion » (2009), « Une histoire des forces spéciales » (2010), « La mort de Ben Laden » (2012).

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