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    Alexandre Latsa

    La Russie d’aujourd’hui: nationalisme VS patriotisme?

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    La Russie a célébré le 4 novembre la fête de l’unité. Il y a 400 ans, le prince Pojarski et le citoyen Minine levèrent une armée pour chasser de Moscou les envahisseurs polonais et lituaniens.

    La Russie a célébré dimanche 4 novembre la fête de l’unité. Il y a 400 ans, le prince Pojarski et le citoyen Minine levèrent une armée pour chasser de Moscou les envahisseurs polonais  et lituaniens. Les deux héros historiques ont leur monument sur la Place Rouge, à deux pas du Kremlin, sur lequel on peut lire les mots suivants: "Au citoyen Minine et au prince Pojarski la Russie reconnaissante ".

    A l'origine, ce monument était au centre de la Place Rouge mais en 1936 il fut déplacé devant la cathédrale pour des raisons pratiques car jugé peu compatible avec les défilés de l'armée rouge. Il est aujourd’hui situé devant la cathédrale Basile-le-Bienheureux. L’action de Pojarski et Minine a mis fin à la période de troubles du début du 17ème siècle,  période pendant laquelle la Russie a connu une grande instabilité, minée par l’effondrement du pouvoir des tsars, le démembrement du pays, un embryon de guerre civile et une invasion étrangère. Durant les quinze années de la période des troubles, la Russie aurait perdu un tiers de sa population, preuve s’il en est que le sujet de la démographie russe a toujours été un problème d’actualité brulant pour la Russie et fondamentalement dépendant du contexte politico-économique du pays.

    En 2005, c’est le président Vladimir Poutine qui a réinstauré  un certain nombre de fêtes nationales russes, y compris celle du 4 novembre. Le but de cette journée est officiellement d’unir tous les Russes et de sauvegarder les valeurs ethniques, historiques et culturelles du pays. Célébrant le bicentenaire de 1812 le président Vladimir Poutine appelait récemment le pays à  l’unité, affirmant que c’est seulement lorsque les nations de Russie ont été unies que le pays a pu prospérer en paix". Plus tôt dans l’année, il avait prôné le patriotisme comme "seul ciment possible pour unir l’ensemble multiethnique qu'est la Russie". Pourtant, un sondage récemment publié par le centre Vtsiom montre que plus de 50% des Russes sont sceptiques quant à l'unité nationale de la Russie. Ce sondage surprenant est à comparer avec le fort soutien populaire (60% des sondés) qu’a le slogan "la Russie aux Russes".

    De façon très surprenante, le 4 novembre est la seule journée de l’année où la rue appartient aux mouvances ultranationalistes, puisque chaque 4 novembre des milliers de nationalistes manifestent dans toute la Russie. Dimanche dernier, ce sont près de 20.000 radicaux qui se sont rassemblés à Moscou et quelques milliers dans 40 autres villes du pays. Les défilés ont été accompagnés de slogans viscéralement anti-caucasiens, anti-Poutine, pour la défense des Russes ethniques et appelant à cesser de nourrir le Caucase. En province, dans certaines manifestations, on a appelé par contre à cesser de nourrir Moscou (!). Rappelons que les leaders politiques des mouvements ultranationalistes russes ont soutenu depuis le début les mouvements de contestation que la capitale a connus depuis les élections législatives de 2011. Alexandre Belov a, par exemple, accusé le président Poutine de génocide contre son propre peuple, se basant sur la baisse de population de la Russie ces dernières années. Vladimir Tor, le leader du mouvement national-démocrate, a lui appelé à cesser de nourrir le Caucase et à arrêter l’immigration vers Moscou.

    Chaque année cette journée semble donc mettre en opposition deux conceptions de la Russie, une conception nationaliste et identitaire qui tend à penser et imaginer la Russie comme une nation-Etat, et une conception patriotique et pluriethnique, tendant à penser la Russie comme un Etat-nation/civilisation. La question de l’identité russe, depuis la chute de l’URSS et le redressement russe qui est en cours depuis 2000, est toujours une question sans réponse. Très étonnamment, alors que les crispations identitaires ne semblent jamais avoir été aussi fortes, les "Russes ethniques" n’ont pourtant jamais été aussi majoritaires dans leur propre pays. Que l’on en juge: en 1901, ils ne représentaient que 46% de la population de l’Empire russe, en 1990, officiellement 51 % de la population de l’URSS, alors qu’aujourd’hui ils sont 71% de la population de la Fédération de Russie.

    Cette question identitaire est sans doute directement liée à la définition du territoire et des peuples concernés. En Amérique, on dit que c’est le "rêve américain" qui sert de ciment à ce pays multiethnique, quand au "rêve russe", il est sans doute totalement à définir. En Europe de l’ouest, le "rêve européen" et le "patriotisme européen" ont du mal à émerger. Les questions identitaires sont elles plus que jamais réapparues sur le devant de la scène, via l’affaiblissement des Etats nations, l’émergence des identités régionales, l’intégration dans l’Union Européenne mais aussi les nouvelles vagues d’immigrations extra-européennes. Un peu comme en Russie finalement, après la réorganisation postsoviétique et les nécessaires aménagements et redécoupages ethno-territoriaux qui ont eu lieu.

    Mais si en Europe, la volonté politique de contenir la forte poussée des courants nationalistes / populistes/ séparatistes est destinée, nous dit-on, à tenter de préserver une paix sociale et une cohabitation pacifique entre des populations autochtones et des populations allogènes, ce n’est pas le cas en Russie. En Russie, le patriotisme est destiné à cimenter les peuples autour de l’Etat. Et si le patriotisme semble bien être la solution en Russie, celui-ci est toujours diabolisé au cœur d’une Union Européenne qui ne propose pourtant aucune alternative à ce jour, ni à l’échelle nationale, ni à l’échelle communautaire. En y regardant de plus près ce patriotisme supranational russe pourrait être une source d’inspiration pour une Europe qui semble incertaine face à la profonde mutation qu’elle connaît depuis quelques décennies.

    Qu’en est-il de la spécificité russe? Une bonne définition, me semble t-il, a été donnée ici: "L’Etat russe considère le Russe ethnique comme étant à l’origine de l’Etat historique et comme le peuple qui transcende les régionalismes en une culture unique et des valeurs communes propres à la civilisation russe (…) À l’image de la Chine ou de l’Inde, la Russie future serait donc une civilisation supranationale à l’intérieur d’un Etat-civilisation".

    Ne serait-ce pas finalement et peut être tout simplement un projet identique que l’Union Européenne devrait viser, afin d’harmoniser les divers niveaux d’identité (régionaux, nationaux, communautaires) mais aussi et surtout afin de  pouvoir se donner les moyens de devenir un pôle de puissance dans ce siècle ?

     

    L’opinion exprimee dans cet article ne coïncide pas forcement avec la position de la redaction, l'auteur étant extérieur à RIA Novosti.

    Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un "autre regard sur la Russie".

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