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    De la difficulté de réussir les réformes militaires…

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    Le récent limogeage des deux principaux responsables de la Défense illustre les grandes difficultés que rencontre la Russie pour réformer son armée.

    Le  récent limogeage des deux principaux responsables de la défense – le ministre Anatoly Serdioukov et le chef d’état-major Nikolaï Makarov, illustre les grandes difficultés que rencontre la Russie pour réformer son armée. Certes, le renvoi de ces deux hommes – en poste respectivement depuis 2007 et 2008 – s’explique sans doute pour d’autres raisons, plus personnelles, mais ce ne sont pas celles-ci qui nous intéressent ici.

    Force est plutôt de constater que 21 ans – presque une génération ! - après la dissolution de l’Union soviétique, la Russie n’est toujours pas parvenue à se doter d’un outil militaire adapté à notre époque.

    Depuis quatre ans (octobre 2008), les deux hommes saqués début novembre étaient les principaux maîtres d’œuvres d’une ambitieuse réforme des armées russes – comme le rappelle une récente publication du club Valdaï : « Military Reform : Toward A New Look Of The Russian Army ». Que feront leurs successeurs, le ministre Sergueï Shoigu et le général Valeri Guerassimov ? Il est trop tôt pour le dire, mais on peut dès aujourd’hui tenter une comparaison avec les réformes engagées en France, pour en tirer, peut-être quelques leçons générales. Car, au cours de la même période, la France a entrepris une réorganisation radicale de son appareil militaire, qu’elle l’a globalement réussie.

    Au moment où, au Kremlin, le drapeau soviétique était remplacé par le drapeau russe, la France faisait le bilan de sa participation à la première guerre du Golfe (1990-91). Il n’était pas brillant.  Bâtie depuis les années 60 autour de la dissuasion nucléaire et de quelques actions légères en Afrique, l’armée française avait eu le plus grand mal à fournir une simple division à la coalition contre l’Irak ! On constata qu’elle manquait de forces spéciales, de satellites ou que ses avions ne pouvaient pas bombarder la nuit… Bref, elle n’était pas au niveau de ce qui s’annonçait être le proche avenir de la guerre. Le gouvernement pris le taureau par les cornes, avec l’action du ministre socialiste Pierre Joxe – qui lança un grand chantier de réorganisation de la défense avec, par exemple, la création du Commandement des opérations spéciales (COS) et de la Direction du renseignement militaire (DRM).

    On découvrait alors trois choses : 1) Les opérations seraient désormais « interarmées », intégrant les dimensions terrestres, navales et aériennes – les militaires ne pouvaient plus faire « leur » guerres chacun de son côté. 2) Elles se dérouleraient dans le cadre de coalitions internationales – d’abord avec les Américains. 3) Elles ne pouvaient que reposer sur des soldats professionnels puisqu’il était désormais politiquement exclu d’envoyer des appelés du contingent participer à des guerres extérieures, le sort de la patrie n’étant pas en jeu.

    En refusant que des appelés – non volontaires – participent à la guerre du Golfe, le président François Mitterrand condamnait en effet la conscription, sur laquelle la défense française reposait – avec des hauts et des bas - depuis deux siècles. Le coup de grâce fut rapidement porté par son successeur, Jacques Chirac, élu en 1995 et qui décida la « professionnalisation des armées » en février 1996. Il s’agissait là d’une reforme considérable, qui fut menée à bien en cinq ans : en novembre 2001, le dernier appelé quittait sa caserne.

    Les militaires français firent preuve d’une remarquable capacité d’adaptation, tout en  bénéficiant d’un contexte géopolitique favorable. Alors que, jusqu’en 1990, l’armée française « montait la garde » face au Pacte de Varsovie, tout basculait d’un coup. La guerre du Golfe ne fut que le premier acte. Dans la foulée (1992), l’armée française était envoyée en ex-Yougoslavie (Bosnie, Kosovo), toujours en Afrique (Somalie, Rwanda, Tchad, Cote d’Ivoire, etc.) et bientôt en Afghanistan, sans oublier le Cambodge ou le Liban. L’armée française retrouvait le grand large au moment même où elle se réformait.

    Son nouveau métier – celui d’une force expéditionnaire - justifiait sa nouvelle organisation – une armée de métier plus petite. Mais le succès de sa nouvelle organisation s’appuyait justement sur les avantages de son nouveau métier : des missions plus intéressantes et des soldes plus conséquentes, bref des personnels plus motivés.  La France parvint ainsi à engager un cercle vertueux pour son armée.

    Il est évident que la Russie n’y est pas encore parvenue. Son modèle est toujours celui d’une armée semi-professionnelle – « mixte » comme disaient les Français avant de l’abandonner en 1996. Le Russie a des forces armées d’un million d’hommes : 22% d’officiers, 43% des militaires sous contrat et 35% de conscrits. Cet équilibre entre conscrits et professionnels, les Allemands s’y sont essayés dans les années 2000, avant d’y renoncer pour basculer vers le modèle tout professionnel, mais avec beaucoup de difficultés et des succès encore très relatifs.

    Comme l’Allemagne, mais pour des raisons différentes, la Russie bute sur un problème de taille : son modèle d’armée, qui renvoie à sa stratégie. Les deux pays sont à la fois dans l’ancien modèle – la défense « principale » du territoire du pays comme durant la guerre froide, tout en comprenant bien qu’il faut désormais faire autre chose. Malgré son fort courant pacifiste et ses strictes limitations constitutionnelles, l’Allemagne participe aux opérations de l’Otan (Balkans, Afghanistan), alors que la Russie est nolens volens engagée dans la sécurité de son « étranger proche ». C’est-à-dire là où il faut des forces expéditionnaires professionnelles. Professionnelles dans les deux sens du terme : de métier et de qualité. Celles dont, justement, la France est parvenue à se doter depuis les années 90.

    Tout n’est pourtant pas rose dans le modèle français. La baisse constante des budgets le percute de plein fouet – contrairement à la situation beaucoup plus favorable de la Russie. Dans le même temps, la fin des opérations en Afghanistan et la grande prudence à s’engager dans de nouvelles expéditions (au Sahel, par exemple) posent un problème pour une armée tout entière tournée vers le grand large. Que feront demain les soldats français qui, à defaut de la vallée de la Kapisa ou d’Abidjan, devront se contenter des camps de Mourmelon, Suippes et Sissonne ? Les meilleurs resteront-ils dans l’armée ? Le gouvernement aura-t-il les moyens de les garder ? Ce n’est pas certain.

    Car une armée professionnelle coûte cher – même lorsqu’on réduit drastiquement ses effectifs : des dizaines de milliers d’hommes en moins s’est traduit par… une augmentation de la masse salariale, dénonçait récemment la Cour des comptes. Une armée professionnelle n’est non plus pas à l’abri de dysfonctionnements sociaux – depuis près d’un an, les militaires français connaissent, par exemple, de graves difficultés pour leur paiement de leurs soldes, à cause d’un nouveau système informatique.

    Autant de leçons que la nouvelle équipe à la tête de la défense russe pourrait méditer.

     

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

    (1)  Jean-Dominique Merchet « Défense européenne : la grande illusion » Larousse 2009.

    * Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les affaires de Défense. Auteur du blog français le plus lu sur ces questions, créé en 2007. Ancien de l’Institut des hautes études de défense nationale. Auteur de nombreux ouvrages dont : « Mourir pour l’Afghanistan » (2008), « Défense européenne : la grande illusion » (2009), « Une histoire des forces spéciales » (2010), « La mort de Ben Laden » (2012).

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