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    Alexandre Latsa

    Dialogue Russie Occident: un problème de morale?

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    Lorsqu’en 2010 Paris et Berlin s’efforçaient de tirer Moscou vers l’Ouest, l’espoir de l’Occident tout entier était que la Russie se défasse enfin de sa dimension eurasiatique pour rejoindre la famille occidentale.

    Lorsqu’en 2010 Paris et Berlin s’efforçaient de tirer Moscou vers l’Ouest, l’espoir de l’Occident tout entier, exprimé par la majorité des analystes et commentateurs politiques, était que la Russie se défasse enfin de sa dimension eurasiatique pour rejoindre la famille occidentale.

    L’épisode malencontreux d’août 2008 en Géorgie était plus ou moins digéré, la crise devait réunir la riche Russie et l’Europe endettée, et surtout la présidence de Dimitri Medvedev était vue par beaucoup à l’Ouest comme un symbole d’ouverture et de  libéralisation, dans une Russie qui tournait sans doute et enfin la page Poutine.

    Fin 2012 la situation est toute autre. Certes les relations avec la France semblent toujours au beau fixe et ce malgré le changement de majorité présidentielle, une bonne surprise. Contre toute attente, c’est l’Allemagne qui ne se présente plus comme le partenaire idéal qu’elle a été pour la Russie pendant de nombreuses années. Un refroidissement inattendu puisque qu’une motion votée au Bundestag appelle le gouvernement allemand à exprimer clairement ses critiques, liées au retour de Vladimir Poutine au Kremlin mais aussi à l’affaire Pussy Riot. L’affaire aurait pu en rester là si un député conservateur, Andreas Schockenhoff, envoyé spécial de la chancelière pour la Russie n’avait pas dénoncé “ l'intimidation et la répression de la société civile“ et affirmé que: “ la  Russie a choisi la mauvaise voie“. Des déclarations qui ont entraîné la colère des Russes et une légère tension diplomatique. Lors de la dernière visite d’Angela Merkel en Russie mi novembre, le ton était froid mais cordial, la coopération économique et stratégique restant visiblement primordiale, pour Berlin tout comme pour Moscou.

    Mais l’Allemagne n’est pas le pire point de discorde entre la Russie l’Occident. Le groupe ADLE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe) a récemment tenu son congrès en Irlande. Les congressistes, après avoir reçu les membres du parti d’opposition russe Iabloko (3,43% des voix en Russie), ont appelé au vote d’une résolution de condamnation de la Russie par le parlement européen et le conseil de l’Europe. Ne s’arrêtant pas là, ils ont simplement menacé la Russie d’être exclue du Conseil de l'Europe, rien que ça. Une tactique similaire à celle d’août 2008, comme vient de le révéler Wikileaks. Est-ce l’effet Syrie, comme c’était l’effet Géorgie en 2008? Ou bien serait-ce l’effet gaz de schiste comme le pense Alexandre Adler qui imagine sans doute un peu rapidement une Europe libérée de la dépendance énergétique russe et de la tyrannie de la société Gazprom qui est de plus en plus dans le collimateur des organismes européens?

    Bien sur, l'ADLE, Schockenhoff, Iabloko, les Pussy Riot et les Femen ne pèsent pas bien lourd, ni en Europe ni en Russie, mais ils existent et il faut en tenir compte. Mais ces nouvelles tensions avec l’Occident se produisent alors que le Kremlin a affirmé ses ambitions à l’Est, dans son extrême orient  bien sur mais surtout vers l’Asie, tout en affirmant sa nature et son statut de pays européen. Ce faisant, la Russie semble surtout de plus en plus réaffirmer sa dimension eurasiatique, à cheval entre l’Europe et l’Asie, position qui historiquement a toujours été celle qui lui a le plus profité. Mais il n’y a pas que ça. L’UE apparaît de plus en plus comme un partenaire de moins en moins fiable (d’où la volonté de rééquilibrage avec l’Asie) et c’est surtout son modèle moral et politique qui semble périmé et ne constitue visiblement plus un exemple attractif pour la Russie.

    Les récents raidissements de la Russie (du point de vue occidental) ne sont pourtant que des ajustements mineurs en vue d’un probable gros changement de cap. On peut par exemple s’offusquer des condamnations des Pussy-Riot, mais il faut ouvrir les yeux sur le fait que la grande majorité du peuple russe (80%) soutient leur condamnation, la moitié des russes pensant même que la peine est insuffisante! Quand aux Femen, elles ont peut être trouvé de maigres soutiens en France mais sont purement et simplement interdites de séjour en Russie.

    On peut ne pas être d’accord à l’ouest, mais les russes eux sont aujourd’hui plutôt majoritairement d’accord avec leur pouvoir politique et aussi avec leur église, car ils s’affirment de plus en plus comme un peuple authentiquement chrétien. Selon deux récents sondages, 79% des russes sondés s’affirment orthodoxes et 38% affirment qu’être orthodoxe est très important pour être considéré comme un vrai russe, contre seulement 15% en 1996. Seuls 53% des sondés pensent même que le passeport est une preuve suffisante d’appartenance à l’identité nationale. Ce retour à la religion et aux traditions, ainsi qu’à une certaine idée non citoyenne de l’identité nationale s’accompagne d’une réaffirmation totale de l’implication de l’état dans ces changements. Il s’agit d’accompagner le retour de la société russe vers un système moral en adéquation avec ses aspirations profondes. Comme l’a parfaitement défini Fedor Loukianov: “Le modèle que Poutine voudrait rétablir revient à faire reconnaître par l'Occident que la Russie est un pays différent par sa base idéologique et morale“.

    Il faut sans doute se demander dès maintenant si la rupture morale avec l’Occident ne serait pas déjà consommée et si dans un avenir proche, ce n’est pas la Russie qui pourrait devenir un modèle de civilisation pour une Europe de l’Ouest de nouveau en recherche de valeurs.


    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction
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    Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un "autre regard sur la Russie".

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