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Jacques Sapir

Après le G-20, la Russie est à la croisée des chemins

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Alors que s’est tenue à Moscou une réunion des Ministres des finances et des gouverneurs des Banques centrales du G-20 à Moscou les 15 et 16 février, la croissance de la Russie est tombée à un niveau historiquement bas (+2,6%) hors période de crise financière.

Alors que s’est tenue à Moscou une réunion des Ministres des finances et des gouverneurs des Banques centrales du G-20 à Moscou les 15 et 16 février, la croissance de la Russie est tombée à un niveau historiquement bas (+2,6%) hors période de crise financière.

Ces deux événements ne sont, en apparence pas liés. Pourtant les résultats très décevants des travaux du G-20 ne laissent pas augurer une bonne année pour l’économie de la Russie.

La faible croissance pour l’année 2012 n’est pas tombée du ciel. Alors que la première moitié de l’année avait été bonne, et que la Russie était sur une pente de 3,7% de croissance, un résultat que lui aurait envié nombre de hauts responsables européens ou américains, l’économie a brutalement ralenti au second semestre. Cela n’est guère étonnant, et pouvait être prévu. Alors que l’Europe s’enfonce dans une stagnation généralisée, voire pour certains pays une récession, alors que la croissance américaine a brutalement chuté au quatrième trimestre, la Russie a vu se tarir les marchés sur lesquels elle écoule une large part de ses exportations. La situation ne fut que marginalement meilleure en ce qui concerne les pays émergents. La Chine est certes en croissance, mais sur un rythme bien moins rapide que par le passé. Il est exclu qu’elle puisse tracter l’ensemble de l’économie mondiale. L’Inde connaît des difficultés, et la production industrielle y a baissé au quatrième trimestre. Seule, l’Amérique Latine est encore en expansion, mais elle pèse trop peu dans l’économie mondiale pour pouvoir se substituer aux principaux marchés. Comme toute économie exportatrice, et il est intéressant de voir que le Japon, troisième économie mondiale, connaît les mêmes problèmes, la Russie est tributaire de ses marchés exportateurs. De ce point de vue, il y a peu de différence que vous exportiez des matières premières (cas de la Russie) ou des produits manufacturés (cas du Japon). Le retard pris par la Russie dans le développement d’une industrie robuste n’est pas ici en cause.

Mais la réaction du Japon à ce tassement des principaux marchés mondiaux va changer la donne pour la Russie. Le Japon, désormais gouverné par le PLD, le parti de centre-droit, s’est lancé dans une politique agressive de dépréciation de sa monnaie, engageant ainsi une nouvelle étape dans la « guerre des monnaies ». Compte tenu des caractéristiques de l’économie japonaise, c’est une réponse qui peut être adéquate. L’affaiblissement du Yen abaisse le coût des ventes de produits manufacturés produits au Japon, mais entraîne aussi une revalorisation des actifs des caisses de retraite de ce pays qui détiennent pour l’essentiel des avoirs en dollars. Mais, les réactions à cette politique, qui a fait baisser le Yen de 14% en deux mois, ont été significatives : la parité Euro/Dollar s’est appréciée tandis que les autorités monétaires américaines faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour limiter l’ampleur de la dépréciation du Yen. Les taux de change se sont mis à fluctuer, et ceci non seulement pour les monnaies les plus importantes mais aussi pour les monnaies secondaires, comme les dollars australiens et canadiens, la monnaie de Singapour et le Won coréen.

C’est dans ce contexte que s’est tenue la réunion des 15 et 16 février. La Russie a exprimé fortement sa position, mais elle n’a pas été suivie, sauf par la Chine. Le G-20 s’est séparé sur une déclaration appelant à ne pas user des taux de change comme politique commerciale, mais se refusant à parler de « guerres des monnaies » (officiellement cette expression est même taboue) et laissant de fait les pays libres de leur politique.

Dans ce contexte, quelle peut être la marge de manœuvre de la Russie ? Elle s’est clairement engagée dans un soutien à la zone Euro. On comprend cette position, car l’Union Européenne est le principal client de la Russie et la surévaluation de l’Euro avantage, bien entendu, l’économie du pays. Mais, c’est une politique à courte vue. La tentative de maintenir l’Euro contre vents et marées se traduit par l’application de politiques d’austérité et même de déflation dans un certain nombre des pays de la zone Euro. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la zone Euro est en récession. Le choix de la Russie est donc entre avoir une zone Euro avec un taux de change favorable au rouble, mais dont le marché est en contraction ou ne pas avoir de zone Euro, devoir gérer un problème de taux de change, mais voir la consommation redémarrer sur un certain nombre de marchés européens. Il n’est pas dit que le statu-quo actuel soit profitable pour la Russie, bien au contraire. Surtout que les espoirs d’un développement rapide des marchés chinois et indiens semblent s’estomper aujourd’hui.

On peut s’interroger pour se demander si une autre stratégie ne serait pas possible. Si la zone Euro devait éclater, cela provoquerait une forte appréciation de la monnaie de l’Allemagne (qui reviendrait au Deutsche Mark) mais aussi une forte baisse des monnaies espagnoles, françaises et italiennes. Compte tenu de la baisse actuelle de la monnaie japonaise, la Russie serait dans une situation où elle pourrait acheter à bon marché des biens d’équipements pour moderniser son industrie en Italie, France et Japon. Ceci ferait plus que compenser la hausse du « nouveau » Deutsche Marl. Bien entendu, les produits manufacturés de ces mêmes pays baisseraient quand leurs prix seraient exprimés en Roubles. Pour protéger l’industrie russe renaissante, il faudrait probablement relever temporairement les droits de douanes. Cette stratégie serait cohérente avec l’objectif de modernisation de l’industrie russe tel qu’il a été maintes fois déclaré par le gouvernement.

Devant les résultats plus que décevants du G-20, la Russie est à la croisée des chemins. Elle peut décider de s’en tenir au statu quo, mais de fait se retrouver dans une position très délicate quant à la modernisation de son industrie, ou au contraire adopter une autre stratégie, qui tirerait pleinement profit de cette « guerre des monnaies » que les pays occidentaux sont bien incapables d’empêcher .

L’opinion exprimee dans cet article ne coïncide pas forcement avec la position de la redaction, l'auteur étant extérieur à RIA Novosti.

*Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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