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    Afghanistan: "Ne faites pas ce que nous avons fait!"

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    En Afghanistan, "ne faites pas ce que nous avons fait", a demandé le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou à son homologue français Jean-Yves Le Drian, lors d’une rencontre bilatérale à Moscou, le 23 mai dernier.

    En Afghanistan, "ne faites pas ce que nous avons fait ", a demandé le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou à son homologue français Jean-Yves Le Drian, lors d’une rencontre bilatérale à Moscou, le 23 mai dernier. "Ne faites pas ce que nous avons fait", c’est-à-dire n’abandonner pas le pays à son sort après votre départ, au risque de le voir se transformer en un foyer incontrôlable de terrorisme islamique et de trafics mafieux.

    Un avertissement qui prend tout son sens lorsque l’on sait que la France achève actuellement son retrait militaire d’Afghanistan et qu’une partie des convois de matériels passe par le Pont de l’Amitié, qui traverse l’Amou Daria. On se souvient de l’image qui avait fait alors le tour du monde : celle du général Boris Gromov, franchissant ce pont sur son blindé, le 15 février 1989,  et rentrant en URSS à la tête de la 40ème armée soviétique. Il laissait derrière lui un régime ami et un pays en guerre.

    Un quart de siècle plus tard, avec le départ de l’Otan (et des Américains) en 2014, le même scénario va-t-il se reproduire ? Les Russes le craignent. Et plus encore que les Russes, les Républiques d’Asie centrale voisines de l’Afghanistan, l’Ouzbekistan, le Tadjikistan et le Kighizistan. Tous ces pays étaient réunis récemment à Moscou pour une Conférence internationale sur la sécurité en Europe, à laquelle le ministre français Jean-Yves Le Drian était convié.

    Pour mieux comprendre la situation et les risques potentiels, un peu d’histoire s’impose. En Occident, le départ des Russes en 1989 est vu comme une défaite en rase campagne, l’équivalent de la chute de Saïgon pour les Américains en 1975. La réalité est tout autre : les Soviétiques quittent alors le pays dans le cadre d’un accord international, conclu le 14 avril 1988 à Genève, entre l’Afghanistan, le Pakistan, l’Union soviétique et les Etats-Unis. Le retrait militaire se fait dans l’ordre, mais de manière assez rapide. Dès le mois d’aout 1988, la moitié des 130.000 hommes sont déjà partis et les autres suivront jusqu’en février 1989.

    Ils laissent derrière eux un régime ami, communiste mais à la mode gorbatchevienne. L’Afghanistan est dirigé par un homme nouveau, le docteur Najibullah, chef des services secrets locaux (Khad) et officier du KGB depuis les années 60. Encore jeune – il a 39 ans lorsqu’il est installé au pouvoir, ce pachtoune est marié à une femme de la famille royale. Il pratique une politique d’ouverture : ainsi, la nouvelle Constitution toujours « communiste », adoptée en 1987, est placée sous les auspices du «Dieu clément et miséricordieux». Le commerce est libéralisé et Najibullah joue la carte des fidélités tribales et locales avec une politique clientéliste traditionnelle.

    Son régime, financé et armé par l’URSS, peut alors sembler solide. Au moins autant que celui d’Hamid Karzaï aujourd’hui. Certes, la guerre continuait avec les Moudjahidines – futurs talibans ou fidèles du commandant Massoud – mais "en Afghanistan, il y a toujours eu les pour et les contre", comme l’expliquait très justement le géographe français Daniel Balland, excellent connaisseur de ce pays et qui vient de disparaitre prématurément. "Il n'y a jamais eu de front uni contre quiconque", poursuivait-il. "Ainsi, devant l'armée soviétique, une partie de la population était contre, mais une autre s'accommodait fort bien de la situation. Il n'y a jamais eu d'embrasement général, ni contre les Anglais au XIXe siècle, ni contre les Russes au XXe".

    Au début, les choses se passent plutôt bien. Les islamistes échouent à conquérir la ville de Jalalabad, entre Kaboul et leur base arrière à Peshawar, au Pakistan. L’armée du régime a les moyens de se battre : les experts estiment ainsi qu’elle a tiré 1700 missiles sol-sol Scud, largement fourni par Moscou – un chiffre jamais dépassé.

    Pourtant, les choses vont mal tournées. En aout 1991, l’Union soviétique entre dans sa crise finale, avec le putsch de Moscou. En décembre, Eltsine s’installe au Kremlin et l’Afghanistan est, évidemment, le cadet de ses soucis. La Russie n’a plus alors ni les moyens, ni la volonté de s’occuper de son allié afghan. Les jours du régime Najibullah sont comptés.

    A Kaboul, la décomposition du pouvoir s’accélère. Rachid Dostom, chef de guerre ouzbek dont la milice personnelle formait la 53e division de l’armée afghane, rallie les opposants. Le régime aura tenu trois ans et deux mois après le départ de ses protecteurs. Le 16 avril 1992, Najibullah démissionne alors que les milices entrent dans la capitale, où elles vont s’affronter durant des mois à l’arme lourde. Le lendemain, le président déchu se réfugie dans un bâtiment des Nations unies. Il y restera enfermé plus de quatre ans, jusqu’en septembre 1996. A cette date, les talibans entrent victorieux dans Kaboul. Ils n’ont que faire de l’immunité diplomatique des Nations unies et capturent l’ancien président de la République. Il est sauvagement assassiné, castré et son cadavre pendu à un lampadaire...

    Bis repetita ?  Ce n’est pas obligatoire. A deux conditions : ne pas abandonner l’Afghanistan et ses dirigeants à leur sort. Une élection présidentielle doit se tenir en avril 2014 pour trouver un successeur à Hamid Karzaï. Le nouveau président et son gouvernement auront besoin du soutien de la communauté internationale - soutien politique, financier et partiellement militaire. La France et l’Afghanistan ont, par exemple, signé, en janvier 2012, un traité d’amitié qui fixe le cadre de cette coopération. Seconde condition : l’implication des pays voisins ou proches. Dont la Russie, évidemment. Un pays qui sait ce que signifie d’abandonner l’Afghanistan à son sort.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

    * Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les affaires de Défense. Auteur du blog français le plus lu sur ces questions, créé en 2007. Ancien de l’Institut des hautes études de défense nationale. Auteur de nombreux ouvrages dont : « Mourir pour l’Afghanistan » (2008), « Défense européenne : la grande illusion » (2009), « Une histoire des forces spéciales » (2010), « La mort de Ben Laden » (2012).

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