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    Fedor Loukianov

    L’Ukraine enfin indépendante de la Russie?

    © Sputnik. Alexei Naumov
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    Accord d'association Ukraine-UE (229)
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    Après 22 ans d'indépendance ukrainienne tout le monde s'est habitué aux manœuvres de Kiev.

    Après 22 ans d'indépendance ukrainienne tout le monde s'est habitué aux manœuvres de Kiev.

    D'une part l'Ukraine mène une politique orientée sur l'européisation, qui découle de la logique même du développement de l'Europe de l'Est après l'effondrement du communisme; d'autre part, elle a toujours cherché à conserver de bonnes relations avec la Russie. Cette dualité est logique. De par son histoire et sa population hétérogène l'Ukraine ne pouvait pas fuir loin de Moscou sans se retourner, comme l'ont fait les pays baltes sans penser à l'effondrement économique qui s’ensuivrait.

    Ces manœuvres étaient possibles seulement parce que la Russie le permettait, qui avait du mal à se résigner au fait que l'Ukraine devienne une "étrangère", alors qu'elle n'avait jamais été perçue comme une entité indépendante. La Russie a longtemps eu l'impression que deux peuples aussi proches ne pouvaient pas se séparer d'un coup, tout simplement.

    En exagérant légèrement, le modèle des relations entre les deux pays après 1991 pourrait être résumé de la manière suivante : la Russie et l’Ukraine sont deux pays indépendants qui ne croient pas complètement à l'indépendance définitive de l'un envers l'autre. Ce doute a engendré une suspicion mutuelle accrue et la certitude que ces relations ne peuvent être que "spéciales". Le virage serré négocié par Viktor Iouchtchenko n'a fait que confirmer le caractère nuisible de telles tentatives et a conduit au fiasco politique.

    Mais il est impossible de demeurer éternellement dans un état intermédiaire. Kiev aurait volontiers gardé toutes les options ouvertes, cherchant à profiter au maximum des avantages des deux côtés. L'Ukraine est encore loin d’être une nation politique unie capable de formuler clairement ses intérêts. C'est pourquoi tout "choix irréversible", comme l'a montré l'expérience d'Iouchtchenko, risque de provoquer des bouleversements. Cependant, l'Ukraine ne peut plus rester dans l’indécision : ses partenaires extérieurs veulent qu’elle choisisse.

    D’abord parce que la Russie change. Son aspiration à conserver un leadership abstrait sur le territoire de l'ex-URSS cède la place à des plans concrets. Et l'Union douanière, en dépit de tous ses défauts et lacunes, représente le premier projet d'intégration sérieux depuis la disparition de l'URSS. L'appartenance à cette union offre des avantages mais impose aussi des engagements. En d'autres termes, il est impossible de se limiter à une participation nominale avec un statut "entre deux chaises". En même temps, bien que la Russie soit intéressée par l'adhésion de l'Ukraine, elle n'est pas prête à le faire par tous les moyens uniquement pour l'avoir dans son harnais.

    D'autre part, l'UE exige également une décision de l’Ukraine. Bruxelles a été le premier à dire que Kiev devait choisir et qu'il ne pouvait pas suivre deux chemins à la fois. L'accord d'association que l’Ukraine va signer à Vilnius n'est pas une forme d'intégration et il n'est même pas question d'adhérer à l'UE à terme. Cependant, il implique l'adoption de normes et de règles qui réduisent significativement la marge de manœuvre du pays. L'Union européenne se préoccupe peu des conséquences pour l'Ukraine, même si elle risque de perdre ses principaux marchés et d'avoir des problèmes avec son fournisseur d'hydrocarbures.

    On comprend l'insistance de l'UE. En pleine crise européenne et alors que l'expansion de l’UE est au point mort, il est primordial pour Bruxelles de montrer qu'il évolue et demeure le principal centre de gravité en Europe. Les accords proposés aux pays du Partenariat oriental n'engagent en rien l'Union européenne. En revanche, ils créent une accroche institutionnelle qui retient les voisins dans sa sphère d’influence – au moins jusqu'à ce que l'UE comprenne ce qu'elle veut exactement de Kiev ou de Chisinau.

    En passant au niveau supérieur dans ses relations avec l'UE l'Ukraine fait tout de même un choix. Dans cette situation il ne faut pas s'attendre au maintien de la nature intermédiaire et spéciale des relations avec la Russie. Le passage à un régime commercial normal, identique au modèle qu’elle applique à tous les autres pays, serait l'acte final de reconnaissance de l'indépendance de l'Ukraine. De nouvelles formes plus favorables de relations seraient peut-être possibles à termes, mais elles devront commencer sur une page blanche.

    C'est un moment douloureux, notamment pour Kiev, mais l'indépendance a un prix. Les pays baltes s'en souviennent bien avec leur épisode de "social-darwinisme" économique dans les années 1990. Il est primordial que ces décisions ne soient pas raccrochées à des slogans politiques et soient mûrement réfléchies. Mais à observer l'Ukraine et à écouter ses politiciens, on n'est pas convaincu que ce sera le cas.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

    La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

    Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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