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Jacques Sapir

Quel modèle de croissance pour l’économie russe?

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Jacques Sapir
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L’économie russe, qui connaît à l’heure actuelle un fort ralentissement de sa croissance – tombée de 3,4% à 1,5% - est à la recherche d’un nouveau modèle de croissance.

L’économie russe, qui connaît à l’heure actuelle un fort ralentissement de sa croissance – tombée de 3,4% à 1,5% — est à la recherche d’un nouveau modèle de croissance. On mesure bien que la dynamique de forte croissance des années qui ont précédé la crise financière de 2008 ne saurait être reproduite à l’identique aujourd’hui. Si l’économie s’est rétablie depuis 2010, la croissance reste relativement faible, et elle a baissé de manière particulièrement importante depuis l’automne 2012.

Des facteurs conjoncturels

Bien entendu, des facteurs conjoncturels expliquent en partie cette situation. Le ralentissement est lié, en partie, à des facteurs sur lesquels les autorités russes n’ont pas vraiment de prise.

La croissance en Europe est, on le sait bien, elle aussi très faible. C’est une conséquence de la crise de l’Euro et de la politique brutale d’austérité imposée dans les faits par l’Allemagne. Or, l’Europe est le principal partenaire commercial de la Russie. Cette faible croissance européenne ne peut qu’avoir des conséquences néfastes sur la dynamique économique russe.  En particulier, la contraction très forte de l’économie espagnole et de l’économie italienne ont eu des conséquences très néfastes sur les exportations de produits métallurgiques. Et l’avenir n’est pas rose. Si l’Espagne a stabilisé son économie, mais à un niveau de 8% plus faible qu’en 2008, l’Italie continue d’être en récession.

Un deuxième facteur conjoncturel doit aussi être noté: la politique de la Banque Centrale. Cette dernière maintient des taux d’intérêts réels élevés, alors que les Banques Centrales des principaux pays, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Japon, et même la BCE ont baissé leurs taux, tant nominaux que réels, de manière impressionnante. Ceci freine tout à la fois la consommation et l’investissement. Ce dernier point est largement ignoré dans les statistiques. En effet, une large part de l’investissement est le fait des grandes entreprises russes qui se sont internationalisées. Ces entreprises peuvent emprunter sur les marchés financiers internationaux, et ne sont pas tributaires du crédit interne en Russie. Mais, la situation est, bien entendu, différente pour les petites en moyennes entreprises. Ces dernières n’ont pas accès aux marchés financiers et sont dépendantes, que ce soit pour le financement de leurs opérations courantes ou pour l’investissement, dans banques russes, et donc de la politique de la Banque Centrale. Le freinage de la croissance induit par la politique monétaire n’a donc pas seulement des effets quantitatifs sur l’offre de crédits, mais aussi des effets qualitatifs. Il pénalise avant tout les petites et moyennes entreprises et il va contribuer à une dégradation progressive de la qualité des actifs bancaires en raison des effets induits du ralentissement de l’activité.

Ajoutons à ces deux facteurs le taux de change du Rouble par rapport au Dollar américain qui reste surévalué. Ceci est du à la politique menée par la réserve Fédérale américaine mais aussi à la politique, trop prudente, de la Banque Centrale de Russie. Or, ceci n’est pas sans conséquences sur la compétitivité de l’industrie russe, non pas tant par rapport aux Etats-Unis mais par rapport aux pays d’Asie dont la monnaie est en réalité indexée sur le Dollar (à l’exception du Japon, mais qui a lui aussi déprécié sa monnaie).

Banque Centrale de Russie
Graphique 1. Comparaison du taux de change nominal et reel du Rouble face au Dollar

Qui ne doivent pas masquer des problèmes structurels

Cette question des banques fait le lien entre les causes conjoncturelles de ralentissement de la croissance et les causes structurelles. En apparence, tout se conjugue pour que la Russie ait une forte croissance. Les gains de productivité du travail, qui avaient baissé durant la crise de 2008, sont à nouveau très importants, avec 4% pour l’ensemble de l’économie et 5% pour l’industrie manufacturière. C’est même une caractéristique de l’économie russe qui tranche avec la situation des Etats-Unis, où ces gains sont faibles, mais aussi de l’Union européenne.

Agence fédérale russe pour les statistiques
Graphique 2. Productivite du travail, par secteurs

Normalement, et logiquement, la croissance de la Russie devrait être forte. Si l’on cherche à estimer la croissance potentielle, en se fondant à la fois sur le rythme des gains de productivité, sur les besoins de l’économie russe et sur le rythme de progression de la consommation, on arrive à des taux annuels de 5,5% à 6,5%. Pourtant, la croissance sera, pour 2013, de l’ordre de 1,5%. Les facteurs conjoncturels expliquent une partie de cet écart, mais pas totalement. La Russie est bien confrontée à des problèmes structurels.

La nature du système de financement de l’économie russe en est un. Les banques russes préfèrent opérer soit sur les marchés étrangers, soit sur des marchés captifs (comme celui des entreprises du secteur des hydrocarbures). Ce comportement s’explique tant par la structure de leurs bilans que par la faiblesse d’un marché interbancaire. La Banque Centrale mène certes une politique d’assainissement de ce secteur, mais elle est trop lente. Les banques privées ne faisant pas leur travail, il est donc de la responsabilité de l’État de mettre en place des structures bancaires, publiques ou para-publiques, qui soient en mesure de financer l’économie.

Un deuxième problème structurel est celui du niveau et de l’efficacité des investissements.  En ce qui concerne le niveau de l’investissement, ce dernier après avoir chuté de manière spectaculaire avec la crise de 2009, avait recommencé à croître de manière importante. Mais, depuis la seconde moitié de 2012, sa croissance ce réduit et, depuis l’été 2013, elle semble même être légèrement négative. Ceci est inquiétant car l’investissement est une des conditions essentielles de la modernisation des entreprises.

Banque Centrale de Russie
Graphique 3. Evolutions macroeconomiques: taux de croissance

De plus, son efficacité est médiocre, au mieux. Ici se conjuguent des phénomènes d’incompétences (tant publique que privée), de corruption et de manque de coordination. Des gains en efficacité sont parfaitement possibles à court terme, mais ils impliquent de remettre en cause des rentes de situations et souvent sur ce point le secteur privé va défendre des pratiques de monopoles qui ne sont plus tolérables.

Un troisième problème est celui des grands monopoles d’État. Vladimir Poutine a décidé de geler leurs prix pour 2014 (1), et espère que cette mesure aura une influence bénéfique sur la compétitivité globale de l’économie russe. Une mesure analogue avait été prise par Evguenny Primakov en septembre 1998, et avait – avec l’importante dévaluation du Rouble – largement contribué à redonner une forte compétitivité à l’économie. Redonner de la compétitivité est bien ce qu’espère Vladimir Poutine de cette mesure qui considère, non sans raison qu’une économie compétitive attire les investissements. Mais, en septembre 1998, cette mesure s’était accompagnée d’une très forte dépréciation du Rouble. Il faudrait aujourd’hui que le Rouble se déprécie de 10% à 15% en termes de taux de change réel, soit une dépréciation nominale de 15% à 20%, pour que cette mesure soit réellement efficace.

Un autre problème, mais qui n’a pas de conséquences immédiates, est celui de la structuration de l’industrie, qui reste dépendante des grandes entreprises, russes ou étrangères, publiques ou privées. Le secteur extractif, qui restera dans les prochaines décennies l’un des points forts de l’économie russe, pourrait être la source du développement d’une industrie à haute technologie. L’extraction et la transformation des matières premières impliquent des produits sophistiqués et diversifiés. Un secteur innovant peut se développer, mais à la condition qu’il ne soit pas écrasé par les grandes entreprises et que la propriété intellectuelle voit ses droits garantis.

Quels chemins emprunter à l’avenir?

L’économie russe doit évoluer et se transformer si elle veut continuer d’avancer. Mais, ceci remet en cause le modèle de développement largement fondé sur les exportations qui a été suivi, non sans succès d’ailleurs, ces dix dernières années. Ce modèle doit donc évoluer dans deux directions.

Il doit d’une part céder la place à un modèle plus largement autocentré, sur la Russie comme sur les pays qui l’entourent. Cela implique de donner un véritable contenu de coopérations industrielles à l’Union Douanière qui se met en place. Ce problème implique la définition d’une réelle politique de la Russie par rapport à l’Ukraine. On sait les tensions qui existent aujourd’hui entre l’Union européenne et la Russie au sujet de ce dernier pays. En réalité, l’avenir économique de l’Ukraine semble bien devoir s’écrire dans un partenariat avec la Russie. L’industrie, et globalement l’économie, de l’Ukraine reste très largement un segment de l’industrie russe. Mais, et ceci est peut-être le plus important, si l’on regarde les perspectives de ces prochaines années, la situation économique de l’Union européenne ne se compare pas aux possibilités et aux potentialités du marché de l’Union Douanière. Cette dernière peut devenir rapidement une zone de forte croissance. L’intérêt bien compris de l’Ukraine serait donc de se rapprocher de la Russie, et l’intérêt bien compris de l’Union européenne serait d’en prendre acte.

D’autre part, les formes de l’intégration internationale de l’économie russe doivent évoluer. Dans ce domaine aussi une logique de coopération industrielle doit se substituer à la logique de fournisseur de matières premières qui a dominé jusqu’alors. Ceci, cependant, pose un problème à de nombreux pays – dont la France – sans que l’on comprenne très bien pourquoi. Pourquoi voit-on des opérations fructueuses tant pour l’industrie française que pour l’industrie russe être freinées, voire bloquées, tant par la frilosité des banques que par les mauvaises manières de l’administration? Les arguments avancés (la crainte de blanchiment de capitaux) sont futiles et dérisoires quand on regarde la liste des partenaires russes. En vérité, il y a une russophobie instinctive des milieux bancaires et de Bercy, russophobie qui ne repose sur rien de concret qui soit avouable. Il est donc particulièrement important que se mettent en place des logiques d’investissements croisés, que des entreprises russes puissent enfin librement investir en France et réciproquement des entreprises françaises en Russie. Des efforts sont faits dans ce sens, tant par des entreprises françaises qui comprennent que la Russie est une chance pour elles, que par des industries russes. Mais, ici, il est clair qu’un signal fort doit être envoyé par le Ministère des Finances français. Il n’est plus possible, il est même inconcevable, que l’on n’ait pas utilisé les synergies qui se dégageaient entre la sidérurgie française et la sidérurgie russe qui sont complémentaires. Les travailleurs de Florange ont payé un lourd tribut à cette russophobie imbécile de la haute administration française.

À l’avenir, il est clair que les investissements directs étrangers resteront un aiguillon important de la modernisation de l’économie russe. Mais, pour cela, il faut que le contexte conjoncturel s’améliore aussi. Réformes structurelles et conjoncturelles ne s’opposent pas, mais doivent au contraire se combiner. Et si le gouvernement russe est impuissant quant à la dynamique économique européenne, il doit agir par rapport à la politique du crédit, au taux de change et aux structures bancaires.

(1) E. Pismennaya, « Putin Bets on Gazprom Purge as Slowdown Threatens Legacy », Bloomberg, 25 novembre 2013

L’opinion exprimee dans cet article ne coïncide pas forcement avec la position de la redaction, l'auteur étant extérieur à RIA Novosti.

*Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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