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Fedor Loukianov

Poutine proclame le conservatisme idéologie d'Etat

© Sputnik. Alexei Naumov
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Dans son message annuel au Parlement russe, Vladimir Poutine a pour la première fois exprimé clairement et sans équivoque la philosophie de l'Etat russe : le conservatisme.

Dans son message annuel au Parlement russe, Vladimir Poutine a pour la première fois exprimé clairement et sans équivoque la philosophie de l'Etat russe: le conservatisme.

Ce n’est pas un scoop: les discours antérieurs du président et l'ensemble de la logique des actions du Kremlin ont toujours indiqué que c'est cette école de pensée qui était la plus proche du gouvernement russe.

Cette fois le chef de l'Etat a simplement expliqué ce qu'il entendait par cette notion en citant le philosophe Nikolaï Berdiaev: "Le conservatisme n'empêche pas l’évolution, mais protège de la régression, du mouvement vers l'obscurité chaotique et vers un état primitif".

Vladimir Poutine n'apprécie pas le chaos – il s’est déjà beaucoup exprimé sur le sujet. Aujourd’hui il a défini une ligne claire: "Soit nous rétrogradons vers la poursuite de l'érosion des fondements de l'ordre mondial, vers le triomphe de la primauté de la force, vers la loi du plus fort et vers la démultiplication du chaos, soit nous prenons des décisions responsables de manière collective".

En février 2012 il avait publié un article intitulé "La Russie dans un monde changeant", en prévision de l'élection présidentielle. Son emphase dans la description du monde qui l’entourait pouvait se résumer au fameux serment d'Hippocrate: "Primum non nocere" – ne pas nuire.

En fin de compte, Poutine demandait aux puissances occidentales et avant tout aux Etats-Unis: que faites-vous? Pourquoi toute démarche majeure – de l'ingérence dans les conflits régionaux jusqu'aux initiatives d'envergure telles que la monnaie européenne commune, en passant par les tentatives de promouvoir la démocratie – détruit ce qui restait des principes régissant l'ordre mondial? Tout ça pour donner un nouveau mal de tête au monde entier et aggraver les problèmes.

Le président – consciemment ou intuitivement – part du fait que tout changement, aujourd'hui, entraînera forcément un résultat négatif. Selon lui, le progrès n'est pas un but en soi mais il doit servir à renforcer les fondements du développement. En revanche, s'il conduit au résultat inverse, qui a besoin d'un tel progrès? Et qui a eu l'idée de dire qu'il s’agissait d'un progrès?

Les anciennes approches des relations internationales et des affaires mondiales sont critiquables, certaines notions sont obsolètes et ont perdu de leur efficacité dans les conditions contemporaines. Il faut effectivement reconnaître qu'elles ont énormément changé. Mais le fait est que rien ne vient prendre leur place. Plus précisément, ce qu'on propose pour remplacer les vieux principes ne forme aucune carcasse et mène uniquement vers des interprétations de plus en plus floues. Et par conséquent vers l'arbitraire, inévitable, qui lui engendre le chaos.

L'accent mis sur les traditions, que l'on entend depuis longtemps dans les discours du président, a été réitéré dans son message – le désir de trouver quelque soutien est compréhensible.

Par définition le conservatisme est opposé à l'idée d’un monde universel. Chaque nation et culture est unique et valorise, avant tout, sa propre identité. Le tournant vers l'Asie de nouveau proclamé par Poutine est donc parfaitement logique – et pas seulement pour des raisons géopolitiques ou économiques.

De plus le président a qualifié l'ascension de la Sibérie et de l'Extrême-Orient de "priorité nationale pour tout le XXIe siècle". La région du Pacifique est probablement la seule aujourd'hui à participer activement aux processus mondiaux, à en faire partie, tout en conservant sa propre tradition culturelle. Cette combinaison de l'économie et de la technologie moderne avec une vision du monde qui tire ses racines de l'histoire de la nation et ne change pas ses priorités, est certainement l'objectif de la Russie telle que la voit Vladimir Poutine.

La partie de son message portant sur la politique nationale était très commerciale et objective. Alors qu'on note une sérieuse prétention en ce qui concerne la politique étrangère.

D'après les propos de Poutine, la Russie prétend au droit de présenter sur l’échiquier mondial un système de pensées opposé à ceux qui dominaient inconditionnellement la politique internationale il y a encore peu de temps.

C’est un changement significatif car jusqu'à présent la politique de la Russie était explicitement et notoirement non idéologique. Le pragmatisme était considéré comme l'objectif absolu et une valeur phare en politique étrangère. L'idéologie est une notion à double-tranchant et contraignante.

Cependant, dans un monde où les images et les points de vue jouent clairement un rôle prédéterminant, un pays qui prétend à une position de leader ne peut pas user d'un simple mercantilisme. Ou simplement nier les idées des autres. Il faut forcément avancer une alternative. C'est risqué car il existe un risque d’erreur, mais en dépit de son conservatisme Vladimir Poutine est joueur.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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