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La crise financière en Grèce (237)
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L'euro est le summum de cette longue construction d'abord conceptualisée par Coudenhove-Kalergi, puis lancée avec l'appui de Messieurs Monnet et Shuman pour enfin devenir à peu près ce qu'elle est suite à la signature de Maastricht. Analyse de Françoise Compoint.

Le problème avec toute cette belle et noble aventure — ne lui retirons pas ses traits supposés de noblesse — c'est le fait qu'on en a une vision fragmentaire et béate qui nous dispense de remonter à la source.

L'Europe en tant qu'UE et l'Europe en tant que zone euro — la majeure partie des pays de l'UE ayant intégré la zone — n'a jamais été conçue comme une entité censée préserver le Vieux Continent des conflits armés. Cet argument en effet commode remonte aux années 50 alors que le comte Richard de Coudenhove-Kalergi avait écrit son Praktisher Idealismus en 1925. Il y décrit avec une franchise tout à fait déconcertante les visées réelles de la construction européenne qui se résument à ceci: dissoudre les nations dans le chaudron fumant d'un mondialisme dit paneuropéen, dissoudre les élites nationales des pays concernés pour asservir les masses à l'oligarchie financière mondiale. Nous y sommes. L'euro n'a fait que resserrer un lien de dépendance pervers entre les pays de la zone en rendant les économies faibles encore plus faibles et les économies fortes bien plus faibles, en dressant, enfin, les uns contre les autres.

Ce dernier facteur n'a jamais intimidé les détenteurs du Capital. Pourquoi devraient-ils s'inquiéter de ce que d'anciennes nations transformées en masses se livrent à un crêpage de chignon ridicule et en fait stérile? Le cas grec porte à croire que c'est un tort et pas des moindres.

Arrivé au pouvoir le 26 janvier, Alexis Tsipras a défié Berlin et la troïka en demandant la renégociation d'une dette insolvable. Le 29 janvier, dans un entretien accordé au Figaro, Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne, déclare qu'« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Tiens! Les principes de la construction européenne limiteraient donc la marge d'application du principe démocratique. C'est ce que nous constatons. Le dîner du 30 janvier qui a rassemblé Martin Schultz, président du Parlement européen, François Hollande et Angela Merkel a manifestement refroidi les premières ardeurs puisque le 1 février Juncker a exprimé sa détermination à supprimer la fameuse troïka régulièrement dénoncée par le Parlement européen comme étant incapable de gérer la crise. Il faudrait donc prévoir « une refonte de l'attelage », un projet soulevé à plusieurs reprises en 2014 qui serait manifestement, en tout cas dans l'esprit des oligarchies occidentales, une planche de salut pour la sauvegarde de la zone. S'y mettront-ils sur le champ le temps jouant contre eux? Même si c'est la cas, il ne s'agit jamais que d'une mesure de façade qui à terme aura l'effet d'un cautère sur une jambe de bois. On ne soigne pas des maladies auto-immune en administrant un cachet d'aspirine. On réattèle mais les chevaux sont les mêmes. Un peu comme ceux de l'Apocalypse. Les voici donc, bien décrits par Tsipras dans le courrier qu'il a envoyé au journal allemand Handelsblatt:

- Fossé de la dette. La roue de la faillite qui a commencé à tourner en 2010 quand l'impossibilité de payer la dette, au lieu de conduire au rabais voire à la suppression de cette dernière (comme ce fut le cas pour l'Allemagne en 1953), motiva l'octroi d'un prêt encore plus important enfermant la Grèce dans « une crise auto-alimentée ». Nous sommes donc dans une logique de maladie auto-immune qui nous oblige à raisonner non pas en termes d'agents pathogènes mais en terme de dérèglement immunitaire grave qu'il convient de traiter en profondeur. Dans cette optique, le fait que la Grèce puisse être amenée à faire défaut et à être littéralement « virée » de la zone n'est pas en soi un mal. Cette secousse la conduira à rationaliser son budget en soustrayant les intérêts de la dette. Le fait qu'elle aille mieux après constitue une catastrophe pour Bruxelles et Berlin.

— Déconstructivisme. Les plus pauvres s'enfoncent davantage encore dans la misère, la classe moyenne est de plus en plus exposée au chômage (avec une moyenne d'environ 28% et de 60% parmi les moins de 24 ans), première conséquence de la politique d'austérité imposée. Que penser de la mortalité infantile, en hausse de 43,4% suite à six années de récession continue?

— Pleins pouvoirs à la kleptocartie. Incompatible avec le principe démocratique, chose logiquemlent évidente et parfaitement illustrée par les récents propos de M. Juncker.

— Choc des nations. Le contribuable allemand en veut au Grec comme le chômeur grec ne fait pas spécialement le distinguo entre l'Allemand moyen et Mme Merkel.

— Diplomatie schizotypique. La Grèce s'oppose aux sanctions sur la Russie. C'est son droit. Primo, en tant qu'Etat souverain. Secundo, il semble difficile de cautionner des sanctions fondées sur des faits inexistants ou non confirmés. Le général ukrainien Viktor Muzhenko, précédé de Philip Breedlove, commandant suprême des forces alliées en Europe, ont certifié l'absence totale de troupes russes dans le Donbass. Le Parlement européen n'est pas convaincu. Cette réalité ne l'arrange pas. Tout comme il n'est toujours pas convaincu du fait que la Grèce a accumulé une dette irremboursable. Tout comme il persiste dans son hérésie, se couvrant de ridicule, en condamnant, par le biais de Wolfang Schäuble, ministre allemand des Finances, « le tendance de la Grèce à se rapprocher de la Russie [cette dernière n'étant pas en mesure] de remplacer la solidarité européenne ». Kafka et Ioneso seraient pliés de rire.

En somme, confrontées à une situation sans conteste complexe — l'exemple grec est contagieux — les oligarchies financières mondiales se réfugient tantôt dans l'agressivité verbale, tantôt dans des promesses creuses comme la supression de la troïka mettant de facto à nu les vices fondamentaux de la construction européenne. Plus elles menacent, moins elles sont crédibles et plus elles nous ramènent aux écrits de M. Coudhenove-Kalergi dans lesquels les principes de la construction européenne ne sont ni nobles ni beaux. 

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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La crise financière en Grèce (237)

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Syriza, Alexis Tsipras, Grèce
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