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    Cérémonie des adieux à  Bernard Verlhac à Montreuil

    Les terroristes nous ont ramené à notre histoire

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    Menace terroriste en Europe (341)
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    Un peu plus d'un mois après la tragédie de Charlie Hebdo et les deux autres attentats qui ont immédiatement suivi dans la région parisienne, un mois après les poursuites engagées contre Dieudonné pour "apologie d'actes de terrorisme", des semaines après que des débats musclés sur la liberté d'expression et ses limites éventuelles aient été lancés sans avoir abouti à une définition claire et cohérente, on pourrait enfin s'interroger sur le rôle qu'ont joué les frères Kouachi et Coulibaly sur le subconscient collectif et qui transgresse radicalement le cadre des restrictions pénales introduites à des fins que l'on croirait préventives.

    Le terrorisme n'a pas de religion, peut-on voir dans les titres des grands journaux. Ce slogan qui ne reflète qu'une partie de la réalité et qui néanmoins est élevé au rang de vérité apodictique n'est réaliste que si l'on admet que les coupeurs de têtes à l'oeuvre en Syrie, les kamikazes qui faisaient sauter des bus en Tchétchénie ou Mohamed Merah avaient conscience de ne pas servir un Dieu et de prétexter des convictions religieuses pour justifier des massacres. Or, c'est faux. Ces gens confessaient une idéologie qu'ils déifiaient croyant servir un Dieu. C'est bien pour cette raison que le Mal est autrement plus difficile à déraciner qu'on ne le voudrait. Comment combattre une hérésie au moyen de lois qui n'ont de valeur que le papier et l'encre qui servent à les imprimer?

    Le bourrage de cerveau à la sauce démocratique est pratique courante. Il est curieux de constater à quel point ses fondements prétendent à l'universel permettant des ingérences sanglantes dans des pays souverains qui n'en veulent pas. Partant du principe action/réaction, il n'est pas étonnant que les " démocratisés " contre leur gré finissent par opérer un retour de manivelle en essayant d'imposer des convictions qui leur sont plus familières aux " démocratisateurs ". S'il est vrai que l'EI est une créature étasunienne ce que même Mme Clinton reconnaît dans Hard Choices, il est non moins vrai qu'une partie de cet Etat est constituée des restes de l'armée de Sadam Hussein destitué de son pouvoir et pendu avec l'aval de l'Occident.

    Enfin, on n'oppose pas une hérésie (par rapport à l'islam) guerrière au Vide. Qu'on me montre une personne prête à mourir pour les Droits de l'Homme ou pour la Démocratie, car je suppose que c'est bien ce qui est sous-entendu quand on invoque les valeurs de la République. Sachant en plus que l'on bafoue ces valeurs au nom de leur triomphe — curieuse façon de s'y prendre — je vois d'autant plus mal comment peut-on mourir pour des valeurs en fait accessoires car instrumentalisables selon les besoins.

    Ce triple constat nécessite une réflexion plus étayée et surtout philosophique qui nous est proposée par M. Yannick Jaffré, professeur agrégé de philosophie et auteur du livre Vladimir Bonaparte Poutine publié aux éditions Perspectives libres.

    Attaque contre Charlie Hebdo
    © REUTERS/ Jacky Naegelen
    Radio Sputnik. " S'exprimant sur les raisons qui ont rendues possibles les attentats de début janvier, un grand nombre d'experts pointe du doigt le laxisme juridique dominant ainsi que les vices de la politique moyen-orientale menée ces dernières années par l'Elysée et le Quai d'Orsay. Que pensez-vous de ce diagnostic?

    Yannick Jaffré. Le fait qu'il règne en France un certain laxisme judiciaire relève de l'évidence. Qu'il ait eu un effet délétère sur les politiques de répression des réseaux terroristes, sans doute! On constate ainsi qu'Amedy Coulibaly avait pris quatre ou cinq ans de prison en 2013 et s'est retrouvé libéré à la fin de l'année 2014 ce qui indique clairement que les politiques judiciaires en terme de gestion des flux de gens dangereux identifiables et identifiés font partie du problème. Ceci dit, il me semble qu'en France les services de renseignement et de police spécialement dédiés à la lutte contre le terrorisme ne sont pas mauvais. Ce sont surtout ces services-là qui font le travail plutôt que les magistrats qui défendent une idéologie laxiste, rejetant l'idée que l'incarcération puisse être une mesure efficace.

    Pour ce qui est de la politique étrangère menée, elle est bien évidemment responsable de l'accélération du phénomène djihadiste en France. Je pense tout particulièrement à l'intervention en Lybie qui a coalisé un certain nombre de réseaux et qui a surtout mis sur le marché un grand nombre d'armes. Cette politique étrangère, totalement atlantiste dans ses principes et liée aux intérêts saoudiens et qataris défendus par la France est coresponsable du problème. Cela étant, pour qu'il y ait des djihadistes en France, il faut qu'il y ait eu une immigration de masse non assimilée, facteur de communautarisme au sein duquel vont se former des réseaux islamistes, des réseaux djihadistes parce que les candidtas au djihad prêts à se sacrifier sont toujours minoritaires par rapport à ceux qui les soutiennent. Voici donc le problème durable auquel nous avons à faire face, c'est-à-dire au lien entre djihadisme et communautarisme.

    Radio Sputnik. Des mesures restrictives ont été adoptées suite aux attentats. Certaines sont parfaitement cohérentes, d'autres me semblent pour le moins étranges, je pense à des enfants de primaire qui ont été auditionnés pour apologie du terrorisme. Croyez-vous à l'efficacité desdites mesures à moyen voire à long terme?

    Yannick Jaffré. Concernant un train de mesures qui pourrait s'apparenter à un Patriot Act à la française incluant le développement des écoutes téléphoniques, le contrôle accru d'internet, la facilitation des procédures de perquisition, je me référerais à un criminologue qui s'appelle Alain Bauer et qui a constaté que ce genre de mesures en matière de lutte contre le terrorisme n'a servi à rien aux USA. Les candidats au djihad sont localisés et donc localisables. Ce n'est pas la peste qui s'abat sur Thèbes dans Oedipe roi. C'est d'ailleurs le point commun entre les terroristes et le gouvernement: ils veulent faire croire que le danger est partout, tout le temps, planant comme une menace permanente. En réalité, ce sont des réseaux bien définis qui révèlent d'un travail de police et de justice. En outre, certaine smesures d'exception existent déjà, je fais allusion au prolongement de la garde à vue jusqu'à 96 heures en cas d'association terroriste.

    Pour ce qui est de la liberté d'expression: pour une fois, je serais assez proche du modèle américain en étant partisan des restrictions les plus limitées de la liberté d'expression. Il faut véritablement que l'ordre public soit troublé ou qu'(on soit dans le cas de diffamations, d'injures ou de calomnies avérées. Cependant, le cas de ces enfants que vous évoquez peut susciter la gêne, cela d'autant plus que la solution n'est ni juridique, ni pénale avec des mineurs de cette âge-là ce qui, une fois de plus, renvoie à la nature non pas juridique mais politique du problème qui réside dans l'échec de l'assimilation sous l'effet d'une immigration de masse qui vit à part. Le jeudi 8 janvier, le lendemain des attentats, jour de deuil national, la minute de silence a été bafouée dans bien des établissements où des voix de jeunes gens se sont élevées pour manifester leur soutien aux terroristes. La réponse n'est donc pas pénale, ce n'est pas en restreigant la liberté d'expression que l'on changera quoi que ce soit. En revanche, on se trouve face à un morcellement de la société et de la nation française qui est le vrai problème.

    Radio Sputnik. Selon Eric Zemmour, " nous avons poussé l'adoration de l'autre jusqu'à la détestation de nous-mêmes ". Partagez-vous cette thèse?

    Yannick Jaffré. Totalement. J'ai quarante ans pile et je me suis formé à la conscience politique et sociale dans les années 80. Cette xénophilie ou ce primat de l'autre sur soi accompagnée d'un train de repentance présente l'Histoire de France comme une longue suite de crimes et de fautes dont il faudrait se repentir a été la marque de toute cette époque étalée sur quatre décennies. Le paradoxe de Charlie Hebdo est le suvant: il est frappé par des islamistes qui au fond nous ramènent dans la violence la plus absolue alors même que la rédaction était très favorable à l'autre, c'est-à-dire à l'immigré, à l'abolition des frontières, à la mise en accusation de la France de souche, etc. Nous sommes au fond ramenés à notre Histoire par des terroristes, une Histoire dont nous voulions sortir.

    La manifestation consécutive aux attentats montre que nous réagissons selon un réflexe qui est celui de l'égoïsme national puisque 17 morts en France a davantage ému les Français que 5000 morts à Gaza ou les morts du Donbass à l'heure actuelle. Si je voulais être un peu provocateur, je considère que cette réaction est saine mais il me semble que les slogans qui ont entourés cette manifestation montre que nous ne sommes pas tout à fait sortis de notre angélisme puisuq'il était question de tolérance, de vivre-ensemble, du refus des amalgames entre l'islam et l'islamisme… Bref, la bien-pensance occidentale n'a sans doute pas dit son dernier mot. Nous avons peur d'être nous-mêmes et d'affirmer le primat de notre nation. Vu de l'extérieur, cela produit des effets insupportables pour les autres peuples, comme si notre indignation était à géométrie variable ce qu'elle est en réalité. Il faut l'assumer. Mais quand on voit ce qu'il en est de la politique française vis-à-vis de l'Ukraine et du Donbass, je me permets de préciser, ayant quelques attaches sentimentales pour la Russie, que tous les Français ne soutiennent pas la politique honteusement atlantiste de leur gouvernement qui s'apprête probablement à fournir armes et assistance à Kiev contre les populations civiles du Donbass. Certains s'émeuvent du sort des Palestiniens à Gaza et je les comprends! Pour ma part, je considère que dans le Donbass, c'est Kiev l'agresseur qui bombarde sans faire le tri et que la France n'a pas à se compromettre compte tenu de son destin historique et de ses liens d'amitié avec la Russie dans cette opération qui par ailleurs semble échouer si on laisse ces combattants se livrer bataille avec leurs moyens propres ".

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    Tags:
    terrorisme, Charlie Hebdo, Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi, Saïd Kouachi, France
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