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    Sommet de Minsk

    L’accord de Minsk tiendra-t-il ?

    © REUTERS/ Mykola Lazarenko / Ukrainian Presidential Press Service
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    Jacques Sapir
    Accords de Minsk-2 sur l'Ukraine (février 2015) (107)
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    L'accord de cessez-le-feu décidé, à Minsk le jeudi 12 février au matin entre Mme Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et le président ukrainien M. Porochenko, semble être - pour l'instant - respecté. Mais il est clair que ce cessez-le-feu est extrêmement fragile.

    De fait, après les déclarations de Dmitri Yaroch (le dirigeant de l'organisation néo-Nazie Secteur droit) on peut avoir les plus grands doutes quant à la stabilité de ce cessez-le-feu. C'est une question importante, mais qui, pourtant, pourrait masquer d'autres problèmes, encore plus grave. Ainsi, le gouvernement de Kiev a indiqué qu'il n'entendait pas appliquer la fédéralisation du pays à laquelle il s'est engagé dans l'accord de Minsk. Enfin, il est possible que des troubles politiques affectent les forces de Kiev, voire qu'un coup d'Etat venant de la fraction la plus extrémiste, se produise d'ici les premières semaines.

    La question du cessez-le-feu

    Le cessez-le-feu semble donc globalement respecté. Il reste néanmoins le problème des unités de Kiev qui sont encerclées dans la poche de Debaltsevo. Par ailleurs, les forces de Kiev doivent faire reculer leurs armes lourdes à partir de la ligne de front tandis que les insurgés doivent faire la même chose à partir de la ligne du 19 septembre 2014. Cela aboutirait à créer une zone tampon. Mais, si l'on veut que cette zone tampon puisse remplir son rôle (et éviter de nouveaux bombardements ciblant les populations civiles comme par le passé), il faudra impérativement qu'un corps d'observateur, susceptible de faire de l'interposition entre les deux adversaires soit créé. L'OSCE, qui est désignée dans l'accord, n'a pas les moyens de faire cela. Sa légitimité pourrait être contestée. La seule solution stable serait la constitution de contingents de Casques Bleus des Nations Unis. Mais, une telle solution doit être acceptée par le gouvernement de Kiev et validée par le Conseil de Sécurité. Ceci implique un accord des Etats-Unis. Ici sont les limites de la solution Merkel-Hollande. De fait, les Etats-Unis sont aujourd'hui directement part du conflit. Ils doivent donc être associés à son règlement, ou montrer par leur attitude qu'ils ont fait le choix de la guerre. Tant qu'un cessez-le-feu stable et vérifié ne sera pas en place, l'accord sera nécessairement des plus fragiles.

    La question du statut des zones insurgées et la souveraineté de l'Ukraine

    D'autres raisons incitent à l'inquiétude. Les termes de l'accord sont très clairs: un statut de grande autonomie doit être accordé aux insurgés et, sur cette base, le gouvernement de Kiev pourra recouvrer le contrôle de la frontière entre l'Ukraine et la Russie (articles 9 et 11 de l'accord). Or, le gouvernement de Kiev a depuis le 12 février indiqué à de multiples reprises son refus d'envisager une fédéralisation du pays, dans le cadre d'une refonte de la Constitution, qui devrait être réalisée d'ici à la fin de 2015. De même, le Ministre de la Justice de Kiev, M. Klimkine, s'est déclaré être opposé à une amnistie générale. Or, cette amnistie est bien l'une des conditions de l'accord (article 5).

    Très clairement le régime de Kiev n'a nullement l'intention d'appliquer les clauses politiques de l'accord. Si ces clauses ne sont pas appliquées, la guerre reprendra inévitablement, sauf si l'on s'achemine vers une solution de type ni paix, ni guerre, ce que l'on appelle un conflit gelé. Cependant, une telle solution n'est envisageable que si des forces d'interposition prennent position entre les belligérants. On est donc ramené à la question d'un hypothétique contingent de Casques Bleus et de ce fait à la question de l'insertion des Etats-Unis dans le processus d'un accord. Les limites de l'option politique prise par Mme Merkel et M. Hollande, imposer une solution européenne, sont ici évidentes. Ils se sont enfermés dans une situation sans issue. La position discursive adoptée qui consiste à faire retomber la faute de la non-application sur la Russie s'apparente à une ficelle désormais trop grossière. C'est pourtant la voie sur laquelle on s'achemine, avec le renforcement des sanctions prises par l'Union européenne dont on comprend mal la logique et la rationalité. De plus, on voit désormais s'ouvrir des failles importantes au sein même du gouvernement de Kiev, très probablement à l'instigation si ce n'est des Etats-Unis, de forces américaines.

    Vers un coup d'Etat à Kiev?

    Cela concerne d'abord le dirigeant de Secteur Droit, Dmitri Yaroch, l'un des groupes les plus extrémistes (et souvent ouvertement pronazi) de l'espace politique du pouvoir de Kiev. Ce groupe a été directement mis en cause dans le massacre de la place Maïdan en février 2014. Ce personnage a été lié à V. Nalivaïtchenko, un député dont les liens avec le gouvernement des Etats-Unis sont bien connus. Le groupe que Yaroch dirige, tout en étant très minoritaire, est très influent dans la Garde Nationale et fournit nombre des combattants des bataillons punitifs de cette dernières. C'est là qu'apparaît un oligarque ukrainien, M. I. Kolomoisky. Ce dernier s'est constitué un véritable petit royaume privé à partir de Dniepropetrovsk, et surtout Odessa, d'où il finance plusieurs de ces bataillons punitifs. Les liens de Kolomoisky avec les Etats-Unis sont nombreux et importants.

    Or, dès jeudi 12 au soir, Yaroch annonçait que son mouvement ne reconnaissait pas les accords de Minsk (communiqué qui depuis fut retiré du site de la Garde Nationale, et qu'il comptait établir un Quartier Général parallèle à celui existant sous les ordres du Général Muzhenko. Ce dernier s'est attiré l'inimitié de Kolomoisky, qui cherche à le faire remplacer par l'un de ses hommes liges. Il faut rappeler que Kolomoisky ne s'est pas contenté de financer des bataillons punitifs de la Garde Nationale. Il a aussi recruté entre 400 et 900 mercenaires , par le biais des sociétés américaines de contractants militaires. Outre ses liens avec les Etats-Unis, Kolomoisky est désireux de se construire une puissance militaire sur le Sud de l'Ukraine. Cela implique, de son point de vue, que la guerre continue afin qu'il puisse lui continuer à se renforces.

    De plus, aujourd'hui, le gouvernement de Kiev est politiquement divisé et surtout techniquement de plus en plus dépendant des Etats-Unis. Des conseillers américains occupent plusieurs étages dans les différents ministères. Compte tenu de l'histoire des liens entre Yaroch et les Etats-Unis, on ne peut exclure qu'il puisse représenter une menace de coup d'Etat, si d'aventure le gouvernement actuel devait s'opposer aux intérêts américains.

    Les Etats-Unis, qu'ils livrent ou non des armes létales à l'Ukraine, sont ainsi d'ores et déjà partie prenante de conflit. Ceci expose clairement les illusions de Mme Merkel et de M. Hollande. Tant que les Etats-Unis n'auront pas donné leur assentiment explicite à un accord, ce dernier n'a aucune chance d'être respecté.

     

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur


    Voir ici la déclaration finale des 4 dirigeants

    Katchanovski I., « The Separatist Conflict in Donbas: A Violent Break-Up of Ukraine? », School of Political Studies, Universitté d'Ottawa, texte préparé pour l'international conference "Negotiating Borders: Comparing the Experience of Canada, Europe, and Ukraine," Canadian Institute of Ukrainian Studies, Edmonton, October 16-17, 2014

    Rosier R., « L'oligarque genevois qui défie Poutine », la Tribune de Genève, 30/05/2014

    Dossier:
    Accords de Minsk-2 sur l'Ukraine (février 2015) (107)

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    Tags:
    Dmitri Iaroch, cessez-le-feu, Secteur droit, OSCE, François Hollande, Vladimir Poutine, Piotr Porochenko, Angela Merkel, Debaltsevo, Minsk, Ukraine
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