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    Des fleurs sur les lieux de l'assassinat de Boris Nemtsov

    Qui a tué Nemtsov? Analyse a contrario

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    L'homme politique Boris Nemtsov assassiné à Moscou (33)
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    Boris Nemtsov, un des leaders de l'opposition russe, a été abattu dans la nuit du vendredi au samedi. Ce meurtre suscite bien des questions du fait notamment des circonstances dans lesquelles il est survenu: primo, à quelques mètres du Kremlin, secundo, la veille de la Marche anti-crise qui devait se tenir à Moscou. Analyse de Françoise Compoint.

    Cette double coïncidence s'appuie sur un effet de théâtralisation qui n'aura échappé à personne. Ce qui est certain, c'est que M.Nemtsov est une victime sacrificielle. Reste à savoir, avant que l'enquête n'ait été menée à son terme, qui était le véritable commanditaire de cette mise à mort terriblement ostentatoire?

    Des gens apportent des fleurs en mémoire de Boris Nemtsov à Saint-Pétersbourg
    © AP Photo/ Dmitry Lovetsky
    Comme nous ne sommes pas dans le secret de Dieu, il ne nous reste qu'à procéder par élimination ou, si on veut, raisonner a contrario. Partons des thèses accusatrices explicitement énoncées ou implicitement introduites par les médias occidentaux et ukrainiens. Poutine est responsable de ce meurtre, il espérait faire taire l'opposition. De deux choses l'une: soit Poutine est atteint de schizophrénie aggravée, soit il est masochiste ce qui, dans les deux cas, trahit une maladie mentale incompatible avec l'exercice de ses fonctions. François Hollande ne porte certainement pas MLP dans son coeur. Pour autant, délirerait-il jusqu'à faire supprimer la patronne du FN à la veille de 2017?

    Nous sommes dans un cas de figure quasi-similaire si ce n'est que MLP a l'avantage de voir sa côte de popularité monter, que M. Hollande a le malheur de voir la sienne au "bas" fixe et que autant Poutine jouit d'un soutien populaire considérable autant celui de M. Nemtsov, paix à son âme, était simplement nul. Cela fait des années que j'habite Moscou. Plus de dix ans. S'il m'arrivait d'entendre parler de Navalny et même bien souvent jusqu'à son sursis, j'avoue avoir oublié qui était Nemtsov. Et pour cause, c'était quelqu'un du passé. Quelqu'un qui avait un certain charisme, qui était intelligent, voire lucide sur bien des points mais qui, tourmenté par un complexe qu'on appelle la folie des grandeurs, ne pouvait pardonner à Boris Eltsine d'avoir choisi Poutine comme successeur.

    C'est dans ce sens particulier que je m'explique ses initiatives revanchistes à travers l'Ukraine, sa présence très engagée lors du Maïdan et, plus tard, à Odessa ainsi que ses allées et venues à l'ambassade américaine à Moscou. Cet étrange engagement était mal perçu par les Russes, très éprouvés dans leur majorité par la barbarie du Maïdan et l'ignominieuse tuerie du 2 mai. En outre, ceux qui sont sensibles aux appels de l'opposition sont loin d'être spécialement pro-américains, évitons de généraliser. Par conséquent, Nemtsov était plutôt un marginal ayant espéré réaliser ses ambitions dans un pays en guerre. L'Ukraine. Pouvait-il donc faire concurrence à Poutine? Ne rêvons pas. Qui plus est, le profil psychologique du personnage en faisait quelqu'un qui évitait la grande politique en temps de stabilité. Les périodes transitoires mouvementées, les putsch, les révolutions l'inspiraient davantage. On lui aurait proposé la place de Poutine si elle était vacante qu'il l'aurait aussitôt refusé.

    Ces éléments rassemblés, on se demande quel aurait été l'intérêt du Président russe, si même on lui reproche tous les péchés du monde, de liquider un opposant sans impopulaire et surtout préoccupé de l'avenir d'un autre pays que le sien? Aucun. A moins que Poutine, en autiste et en masochiste, n'ait voulu foncièrement entacher une image entretenue avec beaucoup de patience à travers les négociations ukrainiennes? Craigant d'être disculpé par la communauté internationale, il a demandé au bourreau de tirer tout près du Kremlin et il a alimenté les fantasmes généralement victimaires d'une opposition qui s'apprêtait à défiler contre lui. Voilà qui est fort vraisemblable.

    Si maintenant on sort du cadre de l'absurde, on s'aperçoit de quatre aspects primordiaux. Les élites politiques atlantistes font semblant de croire à leur propre thèse selon laquelle Poutine a éliminé Nemtsov. C'est ainsi parce que c'est commode. A ce moment-là:

    — De nouvelles sanctions visant à noyer l'économie russe et déstabiliser la société interviennent. Kerry en a déjà parlé aujourd'hui.

    — L'isolement moral de la Russie est grandement facilité. Nous sommes dans une logique manichéenne primitiviste qu'il faut garder en tête.

    — Il devient plus aisé d'exercer une pression diplomatique sur le Kremlin (Ukraine, Syrie, Iran, peut-être aussi la Grèce).

    — Les élites atlantistes regrettaient un manque d'unité contre-productif au sein de l'opposition. Navalny purge une peine avec sursis, Nemtsov est mort, reste Khodorkovski qui a plus d'une fois exprimé sa volonté de présider la transition politique en Russie si Poutine est démis de ses fonctions.

    Ces moyens sont à la hauteur de l'argumentaire déployé par un blogueur de l'opposition, un certain Maksim Katz qui a posté ceci sur son twitter: "Si Poutine est le commanditaire, il est coupable en tant que commanditaire. S'il n'est pas coupable, il est quand même coupable d'entretenir un climat de haine et d'hystérie au sein du peuple". Comprenne qui pourra. Coupable parce que coupable. Comme quoi, la haine a elle aussi ses raisons que la raison ne connaît pas. Cette haine, ce n'est certainement pas celle du peuple.

    Entre-temps, plusieurs éléments préoccupants mettent la puce à l'oreille:

    — 40 minutes après que le décès ait été constaté, Obama avait déjà posté sur twitter le lien de son hommage à Nemtsov. Celui-ci ne comportait pas trois lignes.

    — Washington a exprimé son intention d'enquêter sur l'assassinat.

    — L'ambassadeur américain a aussitôt accouru sur les lieux du crime en déposant des fleurs. Aucun autre ambassadeur ne l'a fait.

    Il y a donc tout lieu de croire que Nemtsov devint la victime sacrificielle d'un monde qu'il croyait servir mais dont les méthodes sont très peu sympathiques. Le livre du politologue américain Gene Sharp, "De la dictature à la démocratie", en parle assez éloquemment évoquant les points cruciaux de la transition. Quatre d'entre eux s'appliquent bien à la tragédie en question. Les voici:

    — Deuil politique

    — Funérailles symboliques

    — Funérailles théâtralisées

    — Transformation de la tombe en lieu de pélerinage.

    Ce dernier constat — une coïncidence, admettons-le — tient lieu d'hypothèse. Cependant, celle-ci élargit certains horizons d'enquête qui font que le coupable est à chercher tout près du lieu du crime. Le seul problème, c'est que toute victime sacrificielle en appelle une série d'autres. Espérons que Boris Nemtsov soit l'exception qui confirme la règle.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Dossier:
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    Tags:
    Gene Sharp, Alexeï Navalny, Mikhaïl Khodorkovski, Boris Nemtsov, Marine Le Pen, François Hollande, Vladimir Poutine, Ukraine, Russie
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