Ecoutez Radio Sputnik
    Drapeau à l'effigie de Bachar el-Assad

    Assad réhabilité ou de la catharsis américaine ?

    © Sputnik. Valery Melnikov
    Points de vue
    URL courte
    0 443

    Il y a un temps pour tout. Un temps pour pactiser avec le diable et un temps pour essayer de rompre un contrat reconnu comme étant contre-nature au vu de ses conséquences. Analyse de Françoise Compoint.

    C'est le cas des USA, habitués de ces liaisons dangereuses et qui souffrent tant d'avoir à renouer avec ce paria politique qu'était Assad. Que faire? Il en va de l'avenir d'Israël, de leur image dans les monarchies du Golfe et de leurs besoins pétroliers Daesh devenant incontrôlable. Ce point de vue fait concurrence au pronostic plus pessimiste — ou plus lucide, c'est selon! — du journaliste Hassan Hamda pour qui l'obstination anti-Assad de la France serait le marqueur infaillible de ce qu'est le véritable projet américain vis-à-vis de la Syrie actuelle. Pour lui, la France aurait changé de ton si les USA entendaient vraiment le faire. Il s'agirait, postule-t-il, de feindre négocier avec Damas, en organisant toutes les rencontres nécessaires et possibles avec les partis existants, pour conclure ensuite, mine de rien, que la solution diplomatique a échoué Assad étant quand même le Léviathan que l'on croyait et que, en désespoir de cause, il faut revenir à l'option que l'on avait rejetée en août 2013. De ce point de vue, les cris d'orfraie poussés par le Quai d'Orsay font partie d'un scénario théâtralisé avec des rôles initialement distribués. Cette hypothèse, défendable sur un plan moral quand on sait jusqu'où va le cynisme US, est ceci dit plus difficile à défendre sur un plan logique. Si on la tient pour vrai, force serait d'admettre que, primo, les Américains ne s'inquiétent pas de l'expansion de l'EI — les révélations de John Brennan indiquent le contraire — secundo, que les concessions faites par Washington sur le nucléaire iranien n'ont aucun sens pratique. Or, on sait, d'une part, que l'Iran est le principal pilier de la résistance à l'EI, d'autre part, que sans une collaboration étroite de l'Occident avec la Syrie, cette résistance ne saurait être éternelle.

    Pour ce qui est de l'obsession anti-Assad cultivée à Paris, le mystère demeure. Peut-être que le temps serait enfin venu de prêter l'oreille à la mise en garde de M. Richard Black, sénateur de l'Etat de Virginie, qui n'a pas mâché ses mots en disant ceci: « Si Damas tombe, le redoutable drapeau noir et blanc d'ISIS volera sur le monde entier ». Il précise aussitôt que par ce monde il entend d'abord la Jordanie et le Liban puis l'Europe. Une centrale nucléaire prise d'assaut par les agents dormants de sensibilité salafiste pourrait causer beaucoup plus d'ennuis que des attentats de type Merah ou Kouachi. C'est à méditer tant qu'il n'est pas trop tard.

    Bassam Tahhan est islamologue et politologue. Le réalisme de ses analyses sur la Syrie ne s'est jamais démentie. Voici son analyse du revirement américain quant à Assad.

    Radio Sputnik. Que pensez-vous du revirement de Washington vis-à-vis du dossier syrien? John Kerry, aurait-il d'autres pensées en tête quand il envisage de lancer des négociation avec Assad?

    Bassam Tahhan. Je crois que Kerry ne peut pas être sourd aux responsables libanais, qu'ils soient chrétiens, chiites, sunnites, qu'importe, ainsi qu'à d'autres responsables de la région qui lui ont clairement dit que si jamais Assad venait à tomber, cela va créer une catastrophe sans précédent dans la région. A commencer par le Liban qui connaîtrait à nouveau une guerre civile où tout le monde serait menacé le pays étant constitué d'une somme de minorités. Il en va de même de la Syrie. Se retrouveront exposés tous ceux qui ont soutenu Assad et ils sont ô combien nombreux — sunnites, chrétiens, druzes, ismaéliens, alaouites, cette dernière communauté étant celle à laquelle appartient Assad. On encourrait alors le risque d'une déferlante islamiste particulièrement sanglante! En même temps, cela mettrait en danger — aspect cher au coeur des Américains et de Kerry, forcément — la sécurité d'Israël. Non seulement d'Israël, d'ailleurs, mais aussi de la Jordanie parce qu'avant l'exécution du pilote jordanien, plus de 50% de la population jordanienne s'opposait à une intervention aérienne de la Jordanie aux côtés de la coalition anti-Daesh.

    Il semblerait que cet ensemble de facteurs ait assagi Kerry, surtout suite à un rapport confidentiel qui sans doute lui a été remis par les services secrets américains. D'ailleurs, le directeur de la CIA s'est exprimé dans ce sens bien avant Kerry qui n'a fait que couronner sa mise en garde. Il faut y ajouter le fait qu'après la réunion de Charm el-Cheikh avec al-Sissi, ce dernier a clairement exprimé son rapprochement avec la Syrie et son soutien d'Assad dans sa lutte contre les islamistes. Ne reste donc plus que la position française, très boiteuse, et qui devient, jour après jour, insoutenable.

    Je pense donc, pour conclure, que Kerry veut bien négocier non seulement avec les arcanes du gouvernement d'Assad mais, s'il le faut, avec Assad lui-même.

    Radio Sputnik. La solution au conflit syrien, « c'est une transition politique qui doit préserver les institutions du régime, pas Bachar al-Assad», a déclaré récemment Laurent Fabius. Pourquoi cette obstination de la France, contraire au bon sens le plus élémentaire? Y aurait-il une contradiction naissante entre la position française et américaine?

    Bassam Tahhan. La position française exprimée par Fabius est très difficile à tenir. Les socialistes ne veulent pas perdre la face. Pourtant, ils auraient très bien pu reconnaître leur tort… ce qu'ils ne font pas vu qu'il y a manifestement un problème d'ego, d'ego hypertrophié, surtout chez Fabius qui refuse de reconnaître ses erreurs. On a vu Hollande s'éloigner de Fabius pour les dossiers ukrainien et russe, mais, voyez-vous, le fait de devoir faire marche arrière met tout le monde mal à l'aise, cela malgré qu'il y ait eu l'occasion de s'en sortir d'une manière honorable. J'ajouterais que les récentes déclarations de Fabius sur le dossier syrien ont fait rire tout le monde! Il a dit que si on affichait son soutien à Assad, on ferait un cadeau gigantesque à Daesh parce que des millions de gens rallieraient l'EI! J'avoue ne plus m'y retrouver. Pourquoi est-ce que des négociations avec Assad entraîneraient ce genre de conséquences?! Si même on suppose le bien-fondé de cette thèse, il faudrait admettre que l'opposition que soutient la France peut du jour au lendemain devenir islamiste. Mais alors c'est quoi cette opposition-là, de plus reconnue dès le début comme la seule et unique représentante du peuple syrien?

    Il est donc très difficile de comprendre cet entêtement! J'ai en outre l'impression que Fabius et Hollande sont mécontents de la visite parlementaire française à Damas à laquelle j'ai contribué. Ils ont donc reçu à nouveau le chef de la coalition dont certains membres ont trempé dans des histoires de corruption incroyables, surtout dans l'affaire des passeports… Ce sont de véritables faussaires que reçoit l'Elysée ce qui n'est pas en l'honneur de la politique française.
    Quelle explication proposer à ce phénomène? Je crois que nous sommes en présence d'un cas relevant de la psychanalyse les discours tenus étant illogiques. A chaque fois Fabius entend trouver une issue logique en disant n'importe quoi!

    Radio Sputnik. Il semblerait que la CIA n'arrive plus à gérer le cataclysme qu'elle a provoqué au Levant, c'est en tout cas ce qui ressort des propos de John Brennan. Qu'en pensez-vous? Les USA, n'ont-ils plus intérêt à entretenir le cataclysme qu'ils ont crée?

    Bassam Tahhan. J'estime que nous sommes en face d'un Sykes-Picot 2. On continue à diviser, à faire éclater le Proche-Orient, sauf qu'en l'occurence, ce sont les Américains qui sont aux premières loges, avec les Français et les Anglais. Cet EI pourrait, à s'en tenir à certains scénarios de Sykes-Picot 2, servir d'un Etat sunnite nouveau pour démembrer la Syrie après avoir éliminé les chefs radicaux. Il ne s'agit que d'un scénario parmi d'autres. Il est ceci dit dangereux parce que si vous commencez à retravailler les tracés des frontières, vous mettez avant tout en péril la sécurité de la Turquie — elle peut imploser entre les alaouites arabes, les alévites turcs, les laïcs d'Atatürk, les islamistes d'Erdogan et les Kurdes à l'Est — ce dont les Américains ont peur. Ils ont peur que la naissance d'un nouveau sunnisme déstabilise leurs alliés, à savoir le royaume saoudite. C'est là qu'ils ne seront plus du tout mîtres du jeu. Cette éventualité explique leur prudence et leur nouvelle ouverture au gouvernement d'Assad et au gouvernement égyptien. Les Américains ont commis une erreur et ne savent plus comment s'en sortir ».

     

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Lire aussi:

    Lutte contre l'EI: Assad se dit prêt à coopérer
    Syrie: la lutte contre l'EI prioritaire, pas le départ d’Assad (Lavrov)
    Syrie: les frappes aériennes contre l'EI restent sans effet (Assad)
    Assad ou EI: l’Occident peine à choisir ses priorités
    Tags:
    Etat islamique, Bachar el-Assad, Syrie, France, États-Unis
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik