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Depuis la fin de la guerre froide, il y a un quart de siècle, il est habituel de ne jamais désigner un ennemi avéré ou potentiel. Analyse de Philippe Migault.

Les déclinaisons militaires des politiques étrangères sont abordées du bout des lèvres, essentiellement dans des cercles de spécialistes. Non par souci de ménager la possibilité d'une surprise stratégique — l'adversaire est rarement aveugle- mais surtout, dans un esprit politiquement correct, étant bien entendu qu'un Etat ne saurait préparer une agression planifiée contre qui que ce soit depuis que la guerre a été mise hors la loi par le droit international.

Les esprits curieux, inquiets, ou goûtant la prospective, disposent toutefois de certains outils pratiques leur permettant de déterminer les aspects militaires d'une politique étrangère. On connaît en premier lieu le fameux adage de Napoléon: « La politique d'un Etat est dans sa géographie », qui donne quelques clés de lecture à ceux qui savent lire une carte et connaissent leur histoire. Pour aller plus loin dans l'analyse, on peut paraphraser l'Empereur en considérant que « la diplomatie des Etats est dans leurs armées. »
Au-delà des budgets de la défense et des documents officiels —textes doctrinaux ou feuilles de route vagues et convenues type « livre blanc »- qui constituent les outils privilégiés des médias pour juger des intentions des Etats, la variation des effectifs militaires, leur positionnement, leurs modes d'entraînement, l'examen des programmes d'armement en cours, constituent autant d'indications précieuses.

SNLE Boreï
© Photo. service de presse de Sevmach
Sur ces bases, la vision simpliste, binaire, que les responsables politico-médiatiques « occidentaux » donnent des évènements internationaux à leurs opinions publiques, les agresseurs d'un côté, les justiciers de l'autre, apparaît dans toute son absurdité. Mais encore faut-il se donner la peine d'observer si l'on veut rectifier le tir et se faire sa propre opinion.

Depuis près d'un an le discours dominant en France, du point de vue des menaces envers notre pays, consiste à identifier deux périls majeurs.
Le premier est le danger du terrorisme islamiste, dont tout le monde convient qu'il n'a jamais été aussi grand.

Le second est le scénario d'un retour de la guerre froide entre Etats de l'Union européenne et Américains d'une part, la Russie de l'autre, sur fond de crise ukrainienne. La Russie, peut-on lire à longueur de colonnes, serait prête à agresser nos amis Baltes et Polonais après avoir avalé l'Ukraine. L'armée russe, grâce à un plan de modernisation mené tambour battant serait sur le point de retrouver la puissance de l'Armée rouge. A cette aune, la France et ses alliés de l'UE et de l'OTAN devraient remonter leur budget de la défense bien au-delà des 2 points de PIB dont industriels et militaires sont aujourd'hui réduits à rêver: Entre 1980 et 1984 le budget de défense français approchait les 4%. Les questionnements sur la pertinence d'un second porte-avions devraient être balayés, le chiffre des commandes de Rafale revus à la hausse, la modernisation des moyens blindés de l'armée française lancée en urgence avec un accent sur les blindés lourds, décisifs nous dit-on dans la perspective d'une guerre en Centre-Europe.

Or que constate-t-on? La cible du programme Rafale reste fixée à 225 appareils (les Allemands, eux ont annulé les commandes de 37 Eurofighter en février 2014, en plein Maïdan). Nous envisagions d'acquérir 1 400 chars de combat Leclerc en 1986. Nous en avons finalement acheté 400. Début mars nous avons décidé d'en moderniser…200, à l'horizon 2020! Inutile de parler de second porte-avions. Le projet est mort et enterré depuis longtemps. Bref, nous ne faisons rien pour nous préparer à la terrible confrontation contre l'armée russe que nous prédisent certains augures.

Certes la France vient de décider de porter de 66 000 à 77 000 le nombre des soldats projetables de son armée de terre, donnant un coup d'arrêt salutaire, encore qu'insuffisant, à la constante déflation des effectifs impactant nos forces depuis vingt ans. Mais cet effort est clairement ciblé: Il s'agit de permettre à l'armée de terre de poursuivre simultanément ses opérations extérieures tout en maintenant une capacité de déploiement élevée sur le territoire national, comme c'est le cas actuellement dans le cadre de l'opération « sentinelle ».

Pour ceux qui n'auraient pas compris l'ennemi prioritaire de la France est donc clairement désigné: ce n'est pas la Russie, dont nul en Europe, en dehors de nos alliés de l'Est, ne craint un retour offensif. C'est le terrorisme islamiste. C'est l'ennemi intérieur, qui recrute de plus en plus parmi les jeunes, avec un phénomène de « jihad à la française désormais durablement ancré dans une partie de notre jeunesse », selon le coordonnateur national du renseignement (CNR), Alain Zabulon. C'est aussi l'ennemi extérieur, avec un effort des autorités françaises vis-à-vis des besoins en termes d'hélicoptères et un renforcement des unités de forces spéciales, moyens qui visent clairement la traque des djihadistes dans le Sahel ou ailleurs. Pas à contenir l'armée russe.

Que pouvons-nous dire de cette dernière à l'aune des informations que diffusent médias et autorités russes? Nous pouvons constater que la Russie mène un programme de modernisation ambitieux, nécessaire, compte tenu de l'obsolescence de nombre de ses moyens, mais qui sera loin de ressusciter le prodigieux instrument de combat qu'était l'armée rouge. Nous aurons l'occasion d'y revenir prochainement.

Nous pouvons aussi constater que les moyens financiers sont prioritairement portés sur deux axes.

Le premier, logique, est celui de la dissuasion nucléaire. Renouvellement de la flotte de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins et des missiles embarqués, remplacement des anciennesgénérations de missiles intercontinentaux SS-18 et SS-19 par de nouveaux engins, modernisation de la composante aérienne de la triade stratégique…Ces programmes sont impressionnants dans la mesure où ils s'inscrivent dans la logique de l'équilibre de la terreur qui, guerre froide ou pas, demeure un impératif pour toute puissance atomique. Ils n'en concernent pas moins des armes « de non-emploi », destinées à ne jamais servir.

Le second axe qui fait l'objet d'un effort particulier de la part des autorités russes, est la mise en place d'un système de défense aérienne et antimissiles complet et multicouches. Les autorités russes, qui ne sont jamais réellement parvenues à mettre en place le commandement des troupes aérospatiales (VKO) qu'elles envisageaient, pour cause essentiellement de luttes d'influence interarmées, ont décidé de prendre le taureau par les cornes en fusionnant le VKO et l'armée de l'air dans un commandement unique. Les systèmes les plus modernes en cours de développement, avions de combat T-50, Su-35, missiles sol-air S-400, S-500, devraient donc être regroupés en un même dispositif permettant de repousser toute agression aérienne. Avions de combat, drones, missiles de croisière, certaines catégories de missiles balistiques devraient de la sorte pouvoir être interceptés quelle que soit leur altitude et leurs capacités manœuvrières. Des capacités impressionnantes si les armées russes arrivent effectivement à connecter tous leurs moyens au sein d'un système C2 performant, mais des capacités, soulignons-le, défensives.

Certes l'armée russe poursuit aussi un certain nombre de programmes que l'on peut considérer comme offensifs, dont elle vante régulièrement le haut niveau technologique. Chars de combat Armata, véhicules Boomerang et Kurganietz…Tout ce que la planète compte d'experts militaires aura les yeux tournés vers la Place Rouge pour le défilé de la victoire du 9 mai prochain. Les programmes de bombardier PAK-DA, d'avion de transport PAK-TA, sur la pertinence desquels on peut et doit s'interroger, s'inscrivent, eux-aussi, dans ce cadre. Mais les objectifs annoncés, tant en termes de performances que de délais, ne plaident clairement pas pour une montée en puissance rapide de ces programmes ni même, pour certains d'entre eux, pour leur faisabilité technique et financière.

Dans une large mesure on peut conclure à l'aune du programme de réarmement russe que Moscou ne poursuit pas une vaste politique de projection de puissance, similaire à celle de l'Union Soviétique, mais se concentre sur l'impossibilité pour une puissance majeure de la contraindre par la menace.

Compte tenu des déclarations américaines depuis maintenant près d'une dizaine d'années, la menace susdite ne semble pouvoir venir que des Etats-Unis.

Que pouvons-nous déduire d'un examen des programmes d'armement américains? Au-delà de l'évidente fonction de corps expéditionnaire dévolue aux forces armées américaines, dont les adversaires se situent tous à plusieurs milliers de kilomètres de leurs côtes, fonction offensive légitimement assumée par les Etats-Unis depuis 1945, moins légitimement depui1991, c'est la tentative de percée technologique dans des domaines ultra-sensibles qui frappe.

Oubliez les avions de combat furtifs —qui ne le sont que pour les puissances militaires de second rang- oubliez les projets de défense antimissiles actuels. Tout cela sera bientôt dépassé.

Dans le cadre du programme « Prompt Global Strike » (PGS) les Américains veulent être en mesure de lancer une bombe intelligente, d'une précision métrique, voire décimétrique, n'importe où dans le monde en moins d'une heure. Dans cette optique leur planeur hypersonique X-37, disposant d'une soute ventrale et capable d'évoluer en orbite basse des mois durant à plus de mach 25, est l'arme idéale, ou son prototype. Ne nous leurrons pas: par simple effet de cliquet la militarisation de l'espace est engagée par l'Amérique. Or tous les militaires connaissent une règle simple: « qui tient les hauts, tient les bas. »

Et le Pentagone ne parie pas seulement sur les armes hypersoniques pour s'assurer un avantage offensif. Il investit aussi sur les technologies lasers qui lui permettront sans doute, dans les années à venir, de réussir les interceptions de missiles balistiques dont Ronald Reagan rêvait.

De tels programmes ne visent pas, bien entendu, à combattre Al Qaïda, l'Etat Islamique ou un quelconque mouvement terroriste ou insurrectionnel. Leur objectif est clair: ils sont conçus pour frapper vite, fort, précisément, dans le cadre d'un conflit interétatique contre un adversaire disposant sans doute d'une puissance militaire suffisamment puissante pour contrecarrer des moyens plus traditionnels.

A moyen terme donc, c'est bel et bien la possibilité d'une rupture en leur faveur des équilibres stratégiques, qui garantissent la paix depuis près de 60 ans, que les Etats-Unis poursuivent. Une perspective qui, si elle venait à se concrétiser, serait de nature à ressusciter les pires tensions internationales.

La diplomatie d'un Etat est dans ses armes. 

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Su-57 (T-50, PAK-FA), guerre froide, djihadisme, Leclerc (char), Rafale, Al-Qaïda, OTAN, Union européenne (UE), Etat islamique, Ronald Reagan, Alain Zabulon, Napoléon, Sahel, France, Ukraine, États-Unis, Russie
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