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    Modernisation des armées russes : maîtriser les coûts et les effets diplomatiques

    © Photo. Sukhoi Company (JSC)
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    L’ambitieux effort de rénovation des forces armées russes a fait couler beaucoup d’encre depuis quatre ans. Il a servi d’argument à tous les Euratlantistes assurant que la Russie avait des visées impérialistes et se préparait à mener des guerres d’agression dans son étranger proche. Analyse de Philippe Migault.

    Il a permis à de nombreux marchands de canon, désireux d'obtenir de nouvelles commandes, de sonner l'alarme auprès de leur gouvernement. Il a aussi été évoqué par tous ceux qui souhaitent dénigrer Vladimir Poutine, opposants russes et médias « occidentaux »: en poursuivant ce programme de modernisation en dépit de la crise économique que traverse la Russie, le chef de l'Etat russe démontre, selon eux, qu'il est sans pitié vis-à-vis de sa population et qu'entre le beurre et les canons, il a choisi les seconds.

    Ces discours ne sont repris par aucun des observateurs sérieux de la politique de défense russe, spécialistes américains de référence compris. Tous sont conscients que l'effort accompli par la Russie en matière de réarmement est proportionnel aux vingt années d'abandon dont ont été victimes ses forces armées, entre, grosso modo, 1989 et 2008.

    Pour autant l'argument économique doit être pris en considération. Pas pour mettre en balance le beurre ou les canons. La Russie peut encore dans une certaine mesure s'offrir les deux. Mais elle doit prendre garde à cibler précisément ses programmes afin d'éviter dérapages budgétaires, surcoûts, délais et gaspillages. On sait ce que de telles erreurs ont coûté à l'économie soviétique. Cette rigueur est nécessaire à l'heure où le complexe militaro-industriel russe semble vouloir rendre coup pour coup à son homologue américain dans un contexte mêlant rivalité technologique, tensions diplomatiques et surenchère médiatique. Certes, il peut être tentant, pour des raisons de fierté nationale, de vouloir démontrer que l'on est en mesure de produire des matériels équivalents, voire supérieurs, à ceux de l'Amérique.

    Mais est-il pertinent de lancer un nouveau programme de bombardier stratégique furtif, le PAK-DA, en riposte au projet de Long Range Strike Bomber américain, alors que les coûts d'un avion « stealth », les programmes B-2, F-35 et F-22 en attestent, sont prohibitifs non seulement du point de vue de la recherche et développement, de l'acquisition, mais aussi du maintien en condition opérationnel? Destinés à servir dans le cadre d'un conflit de très haute intensité, donc contre des Etats disposant de radars permettant de détecter des appareils furtifs, quelle est de surcroît la plus-value opérationnelle de telles plateformes?

    Certes le bureau d'études Tupolev est sans doute capable de concevoir un beau produit et a besoin des financements afférents à ce programme alors que, sur le segment militaire, il n'a plus d'autre projet et est en difficulté sur le marché civil. Mais la Russie ne pourrait-elle pas conserver une composante nucléaire aérienne performante en adaptant les armes hypersoniques qu'elle développe aux Su-34, Su-35 ou T-50, en fonction du format de ces futurs engins et du type de mission envisagé? La France qui prépare un système couplant à l'horizon 2030 un Rafale MLU et un missile nucléaire hypersonique évoluant à mach 7-mach 8, montre peut-être la voie en la matière à moindre coût. Alors que les Tu-95MS6/16, Tu-22M3, Tu-160 doivent demeurer opérationnels jusqu'en 2040, il est encore temps de changer de stratégie.

    De même le programme, dévoilé il y a quinze jours, d'un nouvel avion de transport stratégique, le PAK-TA, qui serait développé par Ilyouchine, est-il le mieux adapté? Le projet, révolutionnaire pour un avion de ce type, est très ambitieux. Mais les hautes technologies et les performances extrêmes sont-elles nécessaires sur ce segment? Toutes les armées ont toujours misé sur des avions simples et rustiques pour le transport de fret lourd à longue distance. A l'heure où la Russie, compte tenu de la rupture avec l'Ukraine doit, sauf miracle, faire son deuil d'une relance du programme Antonov-124 et de la poursuite de projet Antonov-70, il serait sans doute préférable de développer des appareils à la configuration classique.

    Ilyouchine bénéficie d'un plan de charge lui assurant une activité à long terme. L'avionneur développe une nouvelle version de son Il-76, l'Il-476, deux nouveaux ravitailleurs, une nouvelle version de l'Il-78 et l'Il-96-400TZ, dont les deux premiers exemplaires viennent d'être commandés, ainsi que deux avions de transport tactiques, l'Il-214 russo-indien et l'Il-112. Le bureau d'études, qui désormais vocation à s'imposer comme l'unique producteur d'avions de transport militaires russe, doit dès à présent compléter sa gamme. Il lui faut mettre en chantier soit un très gros porteur susceptible à moyen terme de prendre le relai de l'An-124, soit un programme de rétrofit des Antonov-124 en service, permettant à ces derniers de bénéficier d'un allongement sensible de leur vie opérationnelle avec des moyens techniques strictement russes. Le besoin opérationnel d'un avion de transport tactique de la gamme de l'An-70 ou de l'A400M est aussi une évidence alors que les Antonov-12 sont en bout de course et que toutes les armées modernes sont convaincues de la nécessité de disposer d'un appareil à la limite du transport tactique et du transport stratégique. Sans ces deux types d'appareils, les capacités de projection russes se trouveront gravement minorées en cas de crise majeure. Les fonds destinés au PAK-TA, si tant est que ce programme ne relève pas d'un simple effet d'annonce, seraient mieux employés sur ces chantiers.

    Et ce ne sont que quelques aspects des possibles réajustements du programme de modernisation russe. En bien des domaines, dissuasion nucléaire, aéronautique, spatial, construction navale, armement terrestre, une meilleure maîtrise des dépenses s'impose, impliquant des choix cruciaux, d'autant plus cruciaux que leurs impacts diplomatiques seront majeurs.

     

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    1 Pour Mid-Life Upgrade

    2 Le gros porteur C-5 Galaxy américain entré en service en 1969 devrait quitter le service actif en 2040 alors que l'Antonov-124 n'est opérationnel que depuis 1986.

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    Tags:
    Su-57 (T-50, PAK-FA), armée, Tupolev Tu-22M (bombardier), Su-34, Il-76, PAK DA, Tu-95MS, Vladimir Poutine, Occident, Russie
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