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    Fumée au-dessus de Palmyre

    Palmyre et le poker menteur de la coalition

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    L'Etat islamique (2014) (1131)
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    La prise de Palmyre a conduit à des effusions d’encre disproportionnés si l’on tient compte de l’indifférence singulière qui avait été celle des médias suite à la chute toute récente de Syrte, ville natale de Kadhafi, bien plus peuplée que la perle du désert. Analyse deFrançoise Compoint.

    La chute de Ramadi, deuxième ville d'Irak, aux alentours du 18 mai, a elle aussi été bien moins médiatisée que le drame de Palmyre. Il est très clair que ce traitement médiatique de faveur n'a rien d'aléatoire, surtout dans le cadre de la réunion des 22 de la coalition qui devrait se tenir à Paris le 2 juin.

    Certains experts font montre d'optimisme considérant que la trop grande autonomie acquise par l'EI pourrait pousser ses géniteurs à engager sa liquidation. Si cette hypothèse est assez crédible pour les pays de l'UE, préoccupés par la radicalisation des cités et l'infiltration des djihadistes avec des flux clandestins quasi-incontrôlables, il semble peu probable que le Pentagone soit prêt à rebrousser chemin étant donné que le plan dressé par le Département de la Défense et le Département d'Etat en 2012 n'a pas été encore mené à bien. Déclassifiés et publiés le 18 mai par Judical Watch (cf. Le Saker francophone), les documents en question jettent la lumière sur la genèse de l'EI et les étapes de son « activation » à des fins d'établissement d'une principauté salafiste dans l'est de la Syrie autour d'Hasaka et der Zor, principales zones de gisements pétrolifères. CQFD: malgré les frappes supposément anti-EI de la coalition engagées en septembre 14 dans ces régions précises, le résultat est lamentable pour la Syrie mais manifestement satisfaisant aux yeux de ceux qui tirent les ficelles. Ceci dit, l'installation de cette principauté vise avant tout à destituer Assad. Or, le Président syrien n'est pas prêt à démissionner, le soutien populaire dont il jouissait est toujours le même: il s'agit d'un leader laïc, ardent défenseur de son Peuple et notamment des minorités. De ce point de vue, l'objectif fixé il y a trois ans n'est toujours pas atteint. Est-ce par hasard que le mainstream occidentaliste ne s'est pas privé du malin plaisir à souligner la déroute des troupes gouvernementales à Palmyre alors qu'il ne s'agit que d'une retraite tactique visant à réduire le nombre de pertes parmi les civils quand les effectifs déployés par l'EI sont peu ou assez peu importants?

    Qui plus est, s'il était effectivement question de pulvériser l'EI en Syrie, il faudrait en faire autant en Irak. Or, les termes du document sont sans équivoque: l'EI a vocation à faire barrage à l'unité et à l'intégrité de l'Irak qu'une carte revue en 2006 et publiée dans l'AFJ (Armed Force Journal) montrait divisé en trois enclaves — kurde au nord, chiite au sud et sunnite à l'ouest. Nous n'en sommes pas encore là. Partant, il n'y a aucune raison à ce que les USA, maîtres du jeu et alliés avec les monarchies du Golfe et la Turquie, cessent leur jeu de remodelage.

    Je soumets à votre attention cette analyse de Bassam Tahhan, islamologue de renom et professeur de géopolitique.

    Radio Sputnik. « Selon certains experts, la prise de Palmyre constitue un tournant géopolitique majeur ce qui expliquerait en partie la raison pour laquelle les médias occidentaux se sont littéralement jetés sur ce nouveau drame. Pourriez-vous élucider en quoi consiste ce tournant?

    Bassam Tahhan. Les Occidentaux sont très heureux d'apprendre que le gouvernement syrien a perdu encore une bataille mais évidemment pas la guerre! Comme Palmyre se trouve au centre de la Syrie et que c'est un carrefour qui peut mener vers la Jordanie, vers l'Irak, vers Damas, vers Homs et même vers le nord syrien. En plus, Palmyre est un trésor de l'humanité classé à l'UNESCO. Cette conjonction de facteurs pouvait donc soulever autant de tempêtes médiatiques à tous les niveaux.

    Cela étant, il est vrai qu'il s'agit d'une bataille importante quoique tout dépende de la lecture qui est faite de ce dossier. On peut, étant contre le gouvernement syrien, insister sur le fait qu'Assad perd des batailles et que Damas tombera sous peu de temps. Certains se sont précipités pour annoncer cette chute ce qui montre à quel point ils sont neutres et objectifs dans toute cette affaire syrienne.

    Pourtant, si Palmyre est tombée, c'est d'abord avec la bénédiction des pays de la coalition internationale qui est censée entrer en guerre contre Daesh. De toute évidence, les militaires de cette coalition avaient bien vu l'avancée des troupes de l'EI, une avancée massive de milliers de djihadistes. Ils en ont avisé la direction. La réponse des politiques était de laisser faire parce que si on intervenait, on aiderait Assad ce qu'il ne faudrait surtout pas faire!

    D'un côté, le fait de se rapprocher de la Jordanie n'est pas si anodin parce que Daesh constitue maintenant une menace pour ce pays. D'un autre, la prise de Palmyre par les djihadistes pourrait fragiliser l'EI: plus la superficie s'étend, plus il est difficile de la conserver. Rien ne nous dit que l'armée syrienne n'est pas en mesure d'intervenir derrière les lignes de l'EI à Palmyre. Cette affaire est par conséquent à suivre, elle est loin d'être simple. Il ne faudrait pas que les Occidentaux fassent du triomphalisme mal placé.

    Radio Sputnik. A en croire certains rapports systématiquement repris par les médias occidentaux mais aussi, ces derniers temps, russes, plus de la moitié de la Syrie serait tombée entre les mains de l'EI. Si cela est vrai, comment expliquer cette accélération de la percée salafiste?

    Bassam Tahhan. La première raison qui expliquerait cette avancée des djihadistes, c'est le rôle de la Turquie. Il y a eu récemment des milliers de combattants de l'EI qui sont entrés par la Turquie et sont venus en renfort avec la bénédiction des USA dont on ne puit que relever le double jeu puisqu'ils arment les djihadistes tout en encourageant les actions de la coalition qui, pour reprendre l'expression d'Assad, n'effectue que des frappes esthétiques, sans plus. Comparé aux sorties de l'armée israélienne contre Gaza ou contre le Hezbollah, le nombre de sorties aériennes contre les positions de l'EI est tout à fait insignifiant!

    Revenons maintenant à l'importance de Palmyre et du pourcentage réel du territoire syrien occupé par les djihadistes. Reconnaissons que les larmes versées par les médias sur la chute de Palmyre, joyau culturel, berceau de l'humanité, ne supprime pas la responsabilité de la communauté internationale. Mais reconnaissons aussi que le tour est bien joué par les Syriens! Ce qui est arrivé a permis de démasquer l'hypocrisie des dirigeants occidentaux face à ce dossier.

    Peut-on maintenant parler de la moitié de la Syrie? Est-ce que ces estimations sont importantes? Oui. Il est vrai que la moitié du pays est occupé. N'oubliez pas que derrière Palmyre, jusqu'aux frontières jordaniennes, irakiennes et même jusqu'au fort intérieur syrien qui arrive à la pointe turco-irakienne du nord, du village de Malkié, nous avons affaire à un espace désertique! Ce facteur explique la facilité avec laquelle les djihadistes se sont avancés. Il convient aussi de minimiser cette défaite de l'armée syrienne dans la mesure où les grandes villes — Damas, Alep, Lattaquié, Hama, Homes — sont hors de la portée de l'EI. Les deux villes qui ont véritablement été prises par les islamistes, c'est Raqqa, plus ou moins, Deir ez-Zor et enfin Hassaké. On voit donc qu'à leur habitude les médias occidentaux proposent une lecture toujours tendancieuse des faits qui se produisent sur le terrain.

    Les Occidentaux savaient pertinemment que des forces s'avançaient sur Ramadi, sur Palmyre, l'année dernière sur Mossoul. Ces forces n'ont rien fait! Cette somme de faits vous montre comment les USA, la Turquie et malheureusement l'Europe sont là pour détruire ce monde arabo-musulman de l'intérieur en semant la zizanie entre chiites, sunnites et les différentes factions qui en font partie constituante. Toute cette guerre du Yémen qui est parallèle à celle de Syrie ne sert en fait qu'à saigner à blanc ce monde-là, que ce soit les pétromonarchies riches en billets verts ou les forces de la Résistance anti-américaine.

    Radio Sputnik. Le 2 juin, une réunion des 22 membres de la coalition est prévue à Paris. Pensez-vous que celle-ci pourrait aboutir à un véritable plan d'éradication de Daesh?

    Bassam Tahhan. Ces membres se réunissent encore une fois pour manigancer contre le gouvernement syrien et contre la ligne de la Résistance avec le noyau chiite dur dans la région qui s'oppose à la politique des USA au niveau du Proche-Orient, elle qui repose sur les vestiges de ce que les néo-conservateurs appellent le « chaos creator ». Il ne faut donc pas espérer grand chose de cette réunion. Plus on avance dans cette guerre, plus je dirais qu'il s'agit avant tout d'une réunion de comploteurs. Cette coalition a perdu toute crédibilité! Qu'a-t-elle fait jusqu'à présent sur le terrain? Pas grand chose. Elle a simplement favorisé l'avancée des islamistes »

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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    L'Etat islamique (2014) (1131)

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    Tags:
    Etat islamique, Bachar el-Assad, Palmyre, Ramadi, Syrie, États-Unis
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