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    Vladimir Poutine (à gauche) et Recep Tayyip Erdogan

    La Turquie, membre de l'Otan mais non-vassal des USA

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    Mikhail Gamandiy-Egorov
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    La Russie et la Turquie ont beau ne pas être d'accord sur un certain nombre de questions, notamment liées à l'actualité internationale, cela n'empêche pas les deux pays de défendre leurs intérêts nationaux et de développer d'une manière très effective leur partenariat commun.

    Aujourd'hui, les deux pays sont clairement des partenaires stratégiques. Des alliés peut-être pas encore compte tenu justement d'un certain nombre de questions sur lesquelles les deux nations partagent des points de vue divergents, voire parfois diamétralement opposés. Mais le fait que nous soyons aujourd'hui des partenaires stratégiques, oui, c'est indéniable.

    Les principaux points de dissension sont connus. Tout d'abord il s'agit de la Syrie. Moscou soutient le gouvernement légitime de Damas. Ankara avait au contraire adopté une position très dure contre le président syrien Bachar al-Assad. En outre, plusieurs djihadistes allant combattre en Syrie en provenance d'Europe, avaient fait de la Turquie un pays de transit. Aujourd'hui, cette approche est devenue plus modérée: la Turquie ayant commencé à lutter contre le passage des terroristes par son territoire, notamment via des arrestations. Certains diront d'une manière modeste, mais en tout cas la différence commence aujourd'hui à être un peu plus visible.

    D'autre part, la Turquie a été opposée au retour de la Crimée à la Russie. On peut également un peu comprendre la logique de la chose: la péninsule ayant appartenu à une certaine époque à l'Empire ottoman avant de devenir pour de longs siècles russe. Et la présence au sein du peuple multiethnique de Crimée de représentants turcophones, en premier lieu des Tatars de Crimée, y est aussi pour quelque chose. La Turquie, en tant que puissance régionale évidente, veut jouer un rôle dans toutes les régions où les populations ont de près ou de loin des liens de parentés «turcs». Un autre exemple assez récent: on se souvient qu'après les élections de gouverneur («Başcan») en Gagaouzie (région autonome en République moldave à majorité turcophone), à l'issue desquels la candidate pro-russe Irina Vlakh a été élue, Ankara a été avec Moscou la première à féliciter le vainqueur. Et pour cause, bien que connaissant parfaitement les sentiments pro-russes de la très grande majorité de la population gagaouze, Ankara entend néanmoins également jouer de son influence au sein de cette population turcophone très majoritairement chrétienne.

    Puis évidemment reste la question du génocide arménien. La Turquie n'a pas apprécié les mots du président russe Vladimor Poutine lors de la récente cérémonie commémorative de cette tragédie, qui s'est déroulée dans la capitale de l'Arménie, Erevan. La diplomatie turque l'avait commenté comme étant un acte hostile. Mais bien vite, cela a été oublié pour se concentrer sur le renforcement du partenariat stratégique avec la Russie.

    Le peuple turc est un peuple fier et il a de quoi. Le pays s'est beaucoup développé et offre aujourd'hui de très grandes opportunités d'affaires. A en juger justement par ces opportunités et le niveau de vie moyen du pays, la Turquie aurait certainement bien plus de place dans l'Union européenne, que certains autres pays (baltes, Roumanie, sans même parler de l'Ukraine)… Néanmoins, de moins en moins de citoyens turcs sont aujourd'hui attirés par la perspective d'une éventuelle entrée au sein de l'UE. Au contraire, beaucoup expriment à l'heure actuelle le désir de miser sur le développement des relations avec le voisin du nord, en la qualité de la Fédération de Russie. Sans oublier les autres pays BRICS dont la Chine et les pays de l'espace eurasiatique. Ainsi que l'Afrique, où la Turquie est devenue ces dernières années également fortement active. Cela ne signifie pas que la République de Turquie entend rompre ses relations avec les pays de l'Europe bruxelloise, mais Ankara n'y attache pas non plus une priorité ultime. Surtout que l'Union européenne actuelle est devenue pratiquement synonyme de problèmes politiques et économiques. A douter fortement que la Turquie ait besoin de cela.

    Justement, depuis que les pays occidentaux, le tout sous la houlette du maître étasunien, ont lancé la «guerre» des sanctions contre la Russie et son peuple, la Turquie a non seulement pas suivi ces bêtises, mais a au contraire fortement profité de cette situation, en renforçant sérieusement ses positions commerciales sur le marché russe (qui étaient déjà fortes). La pression faite par Washington et le sous-traitant de Bruxelles sur la Turquie pour que cette dernière se joigne aux sanctions, même d'une façon symbolique, n'ont pas abouti. La Turquie a dit: niet !

    Plus que cela, les deux pays ont lancé un grandiose projet dans le domaine gazier: la construction du gazoduc Turkish Stream. Un projet qui permettra à la Russie de ne plus utiliser l'Ukraine comme pays de transit du gaz allant vers l'UE et qui donnera à la Turquie la possibilité de jouer un rôle encore plus important sur le plan géoéconomique et géopolitique, notamment face à Bruxelles. Le tout en remplacement du projet South Stream, dont les pays participants n'ont pas pu prouver leur fiabilité.

    Immédiatement, les USA & les vassaux ont crié leur opposition audit projet. Mais rien n'y fait, Moscou et Ankara le réaliseront. Ce sera après aux «décideurs» bruxellois de savoir s'ils ont besoin de gaz pour les consommateurs européens, ou pas. C'était d'ailleurs le message qu'ont fait passer les hauts-responsables russes et turcs, notamment le ministre turc de l'Energie, Taner Yildiz, qui avait déclaré que la position de l'Occident par rapport à ce projet est tout simplement incohérente: «D'une part, l'Occident s'oppose à la réalisation du projet, d'autre part, il déclare sa volonté de recevoir le gaz par ce gazoduc. Je trouve que cette position est incohérente». Pareil pour nous mais connaissant toute l'énorme incohérence de l'Occident politique, on est au final pas si surpris que cela.

    La Turquie a donc beau être membre de l'Otan (pour l'éternité? Pas si sûr…) et ne pas partager en intégralité un certain nombre de positions avec la Russie, elle a au moins le mérite d'être une nation souveraine et qui sait défendre ses intérêts nationaux. A ce titre, les présidents russe et turc viennent de s'entretenir tout récemment à huit clos à Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan, où ils se sont rendu tous deux à l'occasion de l'ouverture des premiers Jeux européens. A l'issue de cette rencontre, les deux leaders ont reconfirmé l'objectif stratégique des deux pays à porter les échanges commerciaux à hauteur de 100 milliards de dollars. Rien que cela…

    Le président turc Recep Tayyip Erdogan n'a pas manqué en outre d'ironiser sur l'absence des dirigeants occidentaux lors de la cérémonie d'ouverture à Bakou des premiers Jeux européens, auxquels participent tous les pays d'Europe, au sens large. Le leader russe n'a pas manqué d'humour lui aussi en disant que la Turquie, candidate à l'adhésion à l'UE, a représenté l'Union européenne toute entière…

    Pour finir, il serait bon de dire que l'on espère un changement d'approche des dirigeants turcs vis-à-vis de la Syrie. D'autant plus, qu'une grande partie de la population de Turquie comprend les enjeux qui se jouent dans la Syrie voisine. La Russie, elle, continuera à soutenir ce pays martyrisé par le terrorisme international et l'impérialisme occidental. Et concrètement dans le cas syrien, connaissant les valeurs républicaines partagées par une grande majorité des Turcs, tout comme de Syriens, il serait plus que juste de s'éloigner une bonne fois pour toute des wahhabites sponsors des terroristes salafistes et des criminels otanesques. Ce qui est certain, ce que l'on continuera à développer les affaires et les relations avec la Turquie, et ce pour le bien commun.

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    Tags:
    gazoduc, gaz, BRICS, Union européenne (UE), Recep Tayyip Erdogan, Vladimir Poutine, Bakou, Azerbaïdjan, Turquie, Crimée, Syrie, Russie
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