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    Grèce: la politique de la canonnière

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    Jacques Sapir
    Possible sortie de la Grèce de la zone euro (65)
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    Le premier ministre grec, M. Alexis Tsipras, a donc fini par capituler. L’accord entre la Grèce et les institutions de l’Union européenne (et l’Eurogroupe) n’a d’accord que de nom. C’est ce que les allemands appellent un « diktat ».

    Le 13 juillet, nous avons vécu un Traité de Versailles à l'envers, où la Grèce qui n'était coupable de nulle agression a été forcée d'accepter des conditions léonines par l'Allemagne. Tsipras a donc capitulé sous les pressions insensées de l'Allemagne, mais aussi de la France, et bien entendu de la Commission européenne et de l'Eurogroupe.

    Il faut entendre à cet égard la déclaration du président François Hollande en ce 14 juillet quand il dit qu'entre le peuple français et l'Europe il a toujours choisi l'Europe. C'est une déclaration qui ne peut que glacer le sang. Elle affirme donc que pour un représentant du peuple, légalement élu, un concept est plus important que ses mandants. Cela s'appelle, quel que soit le langage que l'on parle, une tyrannie. Cette tyrannie, nous l'avons vu à l'œuvre contre la Grèce. Nous la verrons aussi sur d'autres pays.

    Tsipras a donc capitulé. Il n'y a pas d'autres mots pour désigner l'accord qui lui a été imposé par l'Eurogroupe, puis par les différents dirigeants européens, le revolver — ou plus précisément la menace d'une expulsion de la Grèce hors de la zone Euro — sur la tempe. Cette capitulation va avoir des conséquences dramatiques, en Grèce en premier lieu, où l'austérité va continuer à se déployer, mais aussi au sein de l'Union européenne. Les conditions dans lesquelles cette capitulation a été arrachée ont fait voler en éclat le mythe d'une Europe unie, d'une Europe de la solidarité.

    L'Allemagne a obtenu de la Grèce ce que les anciens appelaient une paix carthaginoise, c'est à dire une paix payée du prix d'une soumission totale. C'est bien le signe de la transformation progressive des institutions européennes en tyrannie. On sait que telle était la position dès le départ de M. Dijsselbloem, le Président de l'Eurogroupe (1). On a vu, avec tristesse mais aussi avec colère, la France finir par se plier à la plupart des exigences allemandes et même parfois les devancer, quoi qu'en dise notre président.

    Ce 13 juillet est et restera dans l'histoire un jour de deuil, à la fois pour la démocratie et pour l'Europe.

    Un accord détestable
    Cet accord est un accord détestable, et ce pour de nombreuses raisons. Il l'est dans le domaine économique, comme le dénoncent aujourd'hui de nombreux économistes internationaux, de Paul Krugman à Joseph Stiglitz en passant par l'ancien ministre des Finances de la Grèce, M. Yannis Varoufakis. C'est un accord détestable car il saigne à nouveau l'économie grecque et ce sans lui offrir la nécessaire et réelle bouffée d'oxygène dont elle avait besoin. L'accroissement de la pression fiscale (essentiellement la hausse de la TVA) sans contreparties aura des conséquences désastreuses pour l'économie grecque. C'est la poursuite de l'austérité dont il est avéré et reconnu par des nombreuses autorités, au premier rang desquelles le Fond Monétaire International, qu'elle ne marche pas.

    La hausse de la pression fiscale qui est exigée, les nouvelles coupes dans les dépenses, ne s'accompagnent nullement du plan d'investissement massif qui aurait pu en compenser, au moins en partie, les effets. C'était pourtant l'une des demandes du gouvernement grec, demande qui a été balayée d'un revers de main par l'Eurogroupe. Notons aussi que le gouvernement grec est contraint de s'engager à: "mener d'ambitieuses réformes des retraites et définir des politiques visant à compenser pleinement l'incidence budgétaire de l'arrêt de la cour constitutionnelle relatif à la réforme des pensions de 2012 et mettre en œuvre la clause de déficit zéro ou des mesures alternatives mutuellement acceptables d'ici octobre 2015". En d'autres termes, on demande au gouvernement grec de compenser l'arrêt de la cour constitutionnelle qui avait cassé la réforme des retraites de 2012. Bref, on demande au gouvernement d'un Etat souverain de prendre des lois qui sont contradictoires avec sa constitution. On marche véritablement sur la tête. La logique de l'austérité est ici proclamée plus importante que la souveraineté d'une Nation (2).

    Un accord qui ne résout rien
    Cet accord est aussi détestable dans le domaine financier. Il engage donc le Mécanisme Européen de Stabilité, ou MES, qui est un fond garanti par les Etats de la Zone Euro. Mais, cet engagement sera appelé à grandir régulièrement. L'économie grecque va, en effet, continuer à s'enfoncer dans la dépression. Les ressources fiscales vont au total stagner, voire diminuer et cela même si la pression fiscale augmente comme il est prévu dans l'accord.

    La dette va donc, en proportion de la richesse produite, devenir de plus en plus lourde. Sur cette dette, le reprofilage — mot barbare qui désigne un allongement des délais de paiement du principal et un report des intérêts — ne résout rien. Les études qui ont été faites par divers organismes, du Fonds Monétaire International au Trésor des Etats-Unis, montrent que même si les intérêts sont ramenés à 1% et même si le principal de la dette est renvoyé à 2070 pour remboursement, le poids de la dette passera d'ici 18 mois de 177% du PIB à plus de 200% du PIB. Les mesures proposées dans cet accord sont au mieux inadéquates et, au pire, aggravent la situation.

    On sait, le Fonds Monétaire International l'a dit dans un rapport qui fut communiqué le lundi 6 juillet aux différentes autorités (le DSA ou Debt Stability Assessment), que la dette grecque n'est pas viable en l'etat. Il s'en déduit qu'il faut la restructurer, c'est-à-dire en annuler une partie. Le FMI a d'ailleurs calculé la partie qu'il faudrait annuler: il s'agit rien moins que de 30% de cette dette. Mais, l'Allemagne s'y refuse toujours avec obstination. Il faudra d'ici peu trouver à nouveau de l'argent pour la Grèce. L'une des raisons pour lesquelles ce plan est détestable est qu'il ne règle rien, ni économiquement, ni financièrement. Loin de donner à la Grèce un horizon de trois ans, comme on le prétend, nous reverrons le sinistre feuilleton des négociations, des affrontements, et pour finir des humiliations, se répéter encore et encore.

    Un accord de type néocolonial
    Enfin, ce plan est détestable pour une troisième raison. Politiquement, il aboutit à mettre la Grèce en tutelle, à l'assimiler dans les faits si ce n'est dans le droit, à une colonie désormais privée de tout pouvoir réel. Le parlement grec non seulement est sommé de voter au plus vite certaines réformes, avec deux dates butoirs, le 15 et le 22 juillet (3), mais il devra soumettre désormais les différentes mesures à prendre au contrôle et au bon vouloir des institutions européennes. En particulier, un paragraphe de l'accord est très significatif. Il dit ceci: "Le gouvernement doit consulter les institutions et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié avant de le soumettre à la consultation publique ou au Parlement" (4).

    Drapeau grec
    © REUTERS / Jean-Paul Pelissier
    C'est le rétablissement de ce que les grecs appellent le "régime de la Troïka". Or, ce régime, ils l'avaient répudié lors des élections du 25 janvier dernier. Il ne faut pas oublier que la victoire électorale de Syriza devait beaucoup à l'exaspération de la population devant les pertes régulières de sa souveraineté. Et c'est là sans doute le résultat le plus inouï, le plus monstrueux, de cet accord. Il équivaut à annuler une élection libre et démocratique, à affirmer que les règles édictées à Bruxelles ont plus de poids que le jeu démocratique. Cet accord, c'est le viol de la souveraineté de la Grèce. Mais un viol qui fut non pas perpétré par un quelconque sadique et obsédé sexuel. Non, c'est un viol en réunion, l'équivalent d'une tournante, qui s'est déroulé sous les lambris des bureaux des institutions européennes.

    Il faudra s'en souvenir car, de ce point de vue, cet accord ne concerne pas les seuls Grecs; il menace aussi tous les peuples de la zone Euro. C'est pourquoi le fait que le président François Hollande se soit prêté à ce crime, car il n'y a pas d'autre mot pour qualifier cet accord dans le domaine politique, doit nous emplir d'effroi. En acceptant de poser sa signature au bas de cet accord, en acceptant de la faire voter d'ici la fin de la semaine au parlement français, François Hollande est dès lors connivent à cet étranglement de la démocratie en Grèce, mais aussi dans l'ensemble de la zone Euro.

    Allant toujours plus loin, cet accord organise la spoliation de la population grecque dans le paragraphe léonin qui concerne les privatisations et qui date directement de ce que l'on appelait au XIXème siècle la "politique de la canonnière". Ce paragraphe stipule en effet que le gouvernement grec doit: "élaborer un programme de privatisation nettement plus étoffé avec une meilleure gouvernance; des actifs grecs de valeur seront transférés dans un fonds indépendant qui monétisera les actifs par des privatisations et d'autres moyens. La monétisation des actifs constituera une source permettant le remboursement programmé du nouveau prêt du MES et générera sur la durée du nouveau prêt un montant total fixé à 50 milliards d'euros, dont 25 milliards d'euros serviront au remboursement de la recapitalisation des banques et d'autres actifs, et 50 % de chaque euro restant (c'est-à-dire 50 % de 25 milliards d'euros) serviront à diminuer le ratio d'endettement, les autres 50% étant utilisés pour des investissements" (5). Cela revient à dire que la Grèce ne pourra utiliser que 50% de 25 milliards, soit 12,5 milliards issus des privatisations pour des investissements. Or, ces sommes ne seront pas disponibles — si tant est qu'elles le soient un jour — avant deux à trois ans.

    Quand on entend François Hollande affirmer que la souveraineté de la Grèce a été préservée, on se dit que ce président a un goût douteux pour la plaisanterie. C'est ajouter l'insulte à la blessure. Car la souveraineté de la Grèce a bel et bien été piétinée par l'Eurogroupe et par l'Allemagne, avec l'aide et avec l'assentiment de la France. C'est pour cela que ce 13 juillet sera désormais un jour de deuil pour tous ceux qui défendent la démocratie, la souveraineté et la liberté des peuples.

    La question de l'Euro
    François Hollande affirme que son action a sauvé l'Euro. Il est clair que si l'Allemagne avait imposé l'expulsion de la Grèce hors de la zone Euro, cela aurait déclenché à relativement court terme le processus de dissolution de cette zone. Mais, le maintien de la Grèce dans la zone Euro ne sauve nullement la monnaie. D'une part, parce que les problèmes économiques et financiers de la Grèce ne sont pas résolus. D'autre part, parce que d'autres pays sont aujourd'hui en grandes difficultés, et en particulier l'un de nos voisins, l'Italie.

    Alexis Tsipras
    © AFP 2019 Louisa Gouliamaki
    L'Euro est, on en a eu la preuve aujourd'hui, indissolublement lié à la politique d'austérité. La politique économique menée dans la Zone Euro consolidée par le rôle des divers traités, et en particulier du dernier le TSCG ratifié en septembre 2012, ne peuvent que mener à l'austérité. Si on ne l'avait pas encore compris, c'est aujourd'hui parfaitement clair: l'Euro c'est l'austérité. Bien sûr, il peut y avoir des politiques d'austérité sans l'Euro. Mais l'Euro implique en réalité la politique d'austérité et toute politique menée dans le cadre de l'Euro conduit à l'austérité. Il faut comprendre le sens profond de cette affirmation. Aujourd'hui, tant que l'on restera dans la zone Euro, il sera impossible de mener une autre politique économique que l'austérité. Pour ne pas avoir compris cela, Alexis Tsipras s'est mis de lui-même la tête sur le billot.

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    1) VAROUFAKIS: POURQUOI L'Allemagne REFUSE D'ALLÉGER LA DETTE DE LA GRÈCE

    2) Déclaration du sommet de la zone Euro, Bruxelles, le 12 juillet 2015, page 3.

    3) Le texte de l'accord précise que ce dernier ne sera valable que dans les conditions suivantes: "Ce n'est qu'après — et immédiatement après — que les quatre premières mesures susmentionnées auront fait l'objet d'une mise en oeuvre au plan juridique et que le Parlement grec aura approuvé tous les engagements figurant dans le présent document, avec vérification par les institutions et l'Eurogroupe, qu'une décision pourra être prise donnant mandat aux institutions de négocier un protocole d'accord ». Déclaration du sommet de la zone euro, Bruxelles, le 12 juillet 2015, page 2."

    4) Déclaration du sommet de la zone euro, Bruxelles, le 12 juillet 2015, page 5.

    5) Déclaration du sommet de la zone euro, Bruxelles, le 12 juillet 2015, page 4.

    Dossier:
    Possible sortie de la Grèce de la zone euro (65)

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    Tags:
    dette, zone euro, Eurogroupe, Grèce, France, Allemagne
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