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    Un manifestant yéménite dénonce la condamnation à mort du cheikh chiite Nimr Baqer Al-Nimr devant l'ambassade saoudienne à Sanaa, en octobre 2014

    Tensions interconfessionnelles, à quoi joue l’Arabie Saoudite?

    © AFP 2019 MOHAMMED HUWAIS
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    La crise irano-saoudienne (2016) (46)
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    Le monde chiite s'indigne de l'exécution d'un haut dignitaire par les autorités saoudiennes, amenant l'Arabie saoudite à rompre ses relations avec l'Iran suite à l'incendie de son ambassade à Téhéran.

    Le samedi 2 janvier, l'Arabie saoudite par le biais de la télévision d'Etat annonçait l'exécution de l'Ayatollah Nimr Baqer al-Nimr, provoquant l'indignation et la colère de nombreux chiites dans plusieurs pays de la région; et donnant lieu à des manifestations au Liban, en Turquie, en Irak. En Iran, aux cris de « Mort à al-Saoud!» une foule s'en est prise à l'ambassade saoudienne qu'elle a incendiée dans la nuit de samedi à dimanche. Au nord-est du pays, le consulat saoudien dans la ville de Machhad a également été attaqué.

    Une situation qui exacerbe les antagonismes religieux dans le monde arabe, car Nimr Baqer al-Nimr était une figure chiite de l'opposition à la famille saoudienne régnante, arrêté en juillet 2012 suite à la révolte des chiites contre les discriminations à l'encontre de leur communauté dans un pays à très large majorité sunnite. Il avait été condamné à mort en octobre 2014 pour « terrorisme », « sédition », « désobéissance au souverain » et « port d'armes », alors qu'il plaidait pour l'égalité des droits entre les communautés chiite et sunnite ainsi que pour la tenue d'élections.

    Autre élément bien loin d'apaiser les tensions, la mise à mort de ce haut dignitaire qui dénonçait le recours à la violence, s'est faite aux côtés de pas moins de quarante-six autres individus, tous condamnés par le royaume pour des actes terroristes attribués à Al-Qaïda. Un acte de provocation pour Thierry Coville, spécialiste de l'Iran et chercheur à l'IRIS.

    « De l'extérieur, très clairement c'est une provocation, car d'après ce que j'ai lu c'est un religieux qui, même s'il était virulent dans ses attaques contre le pouvoir saoudien, n'a jamais prôné ou commis d'action violente, et là il est exécuté au même titre que des membres de l'Etat islamique. Donc le message que fait passer l'Arabie Saoudite c'est que pour eux un opposant politique chiite est au même niveau qu'un membre de l'Etat islamique. C'est une provocation, ils s'avaient très bien que ça allait conduire à des réactions virulentes de la part de l'Iran et des chiites dans la région ».

    Une provocation à laquelle Hassan Nasrallah, le leader du mouvement chiite Hezbollah, a enjoint la communauté chiite à ne pas répondre, déclarant dans un message télévisé, je cite, "c'est la famille Saoud qui a tué le cheikh al-Nimr, point", appelant les chiites à ne pas tenir pour responsables tous les sunnites et à ne pas faire de cet évènement un problème confessionnel.

    Si, pour sa part, le président iranien a vivement condamné les attaques contre des représentations diplomatiques qui ont suivi l'exécution d'al-Nimr, les jugeant "injustifiables", la réaction saoudienne ne s'est pas fait attendre… Un "attentat", fustige le chef de la diplomatie saoudienne, Adel Al-Jubeir, qui accuse l'Iran d'"ingérence ouverte dans les affaires intérieures du royaume". Ryad, qui a convoqué l'ambassadeur iranien, a annoncé le dimanche 3 janvier la rupture de ses relations diplomatiques avec Téhéran, laissant 48 heures aux diplomates de la République islamique pour quitter le territoire saoudien.

    Une escalade qui vient aggraver les antagonismes entre les deux puissances de la région. Il y a moins d'un mois, la rigoriste Arabie saoudite avait déjà usé de cette carte de l'antagonisme religieux avec sa rivale chiite, pour fédérer autour d'elle les pays arabes dans une « coalition islamique antiterroriste ». Une coalition à laquelle les pays arabes chiites, qui combattent pour leur part des groupes extrémistes se revendiquant du salafisme, l'idéologie fondamentaliste à l'origine du wahhabisme de la famille régnante saoudienne, n'étaient pas conviés.

    La carte du conflit confessionnel, jouée de plus en plus ouvertement par les autorités saoudiennes, s'oppose à l'attitude de la République iranienne qui, comme le souligne notre expert, a délaissé depuis l'élection d'Hassan Rohani le champ de la surenchère pour celui de la diplomatie.

    "Il y'a une logique, une dynamique, effectivement depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 en Irak, l'Arabie Saoudite a le sentiment que l'influence iranienne dans la région grandit et qu'elle les menace directement. Je pense que les Saoudiens font une erreur, ils font une erreur car ce n'est pas l'Iran qui a provoqué la chute de Saddam Hussein, et si l'Iran défend Bachar el-Assad ce n'est pas pour des raisons religieuses. Avec l'accord sur le nucléaire iranien, ils pensent que l'Iran prend plus de poids dans la région, ce qui est possible, mais ils répondent à mon avis par la plus mauvaise des manières: celle de jouer la carte du religieux, et de dire +on est maintenant les défenseurs des sunnites attaqués par les chiites+ et je pense que cette stratégie est très dangereuse car elle ne mène à rien si ce n'est qu'augmenter les tensions".

    Des voix s'élèvent dans le monde arabe, et au sommet de l'ONU; Ban Ki-moon se déclare "consterné" par ces exécutions, et Zeid Ra'ad Al Hussein, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, demande au gouvernement saoudien d'imposer un moratoire sur toutes les exécutions.

    Si la Maison blanche a exhorté Ryad et Téhéran au calme, et la Russie offert son aide aux deux belligérants afin de jouer un rôle de médiation dans la résolution de cette crise, les pays européens, quant à eux, figurent aux abonnés absents. Le quotidien britannique The Independent n'a d'ailleurs pas hésité à critiquer le silence de David Cameron, une situation qui ne semble pas étonner notre expert:

    "Ce n'est pas nouveau, il y'a vraiment deux poids deux mesures. Je veux dire si dans n'importe quel autre pays, on exécutait un opposant par décapitation, les condamnations se seraient enchaînées partout, sur toute de la planète. Là il y a vraiment deux poids deux mesures […] Qu'on ait des intérêts commerciaux avec l'Arabie Saoudite, très bien mais il y a peut-être une limite: la crise est très grave, les tensions entre l'Arabie Saoudite et l'Iran alimentent les crises régionales, et on voit très bien que c'est l'Arabie Saoudite qui joue la carte de la provocation. L'Europe, la France et le Royaume-Uni doivent avoir une politique beaucoup plus active et parler diplomatie au lieu de parler toujours de commerce".

    Il faut dire que le nombre d'exécutions explose en Arabie saoudite. Si l'AFP dénombrait en 2014 87 exécutions, contre 73 en 2013, 2015 a vu 153 peines capitales appliquées. Avec ces 47 décapitations, dès le premier week-end de l'année, 2016 ne s'annonce pas des plus prometteuses… Le neveu du cheikh, Ali Mohammed al-Nimr, pourrait prochainement voir sa peine appliquée, ayant été également condamné à la peine capitale par décapitation, puis crucifixion en place publique pour avoir "participé à une manifestation". Au moment du verdict, il était encore mineur.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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    La crise irano-saoudienne (2016) (46)

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    Tags:
    chiites, sunnites, religion, Thierry Coville, Arabie Saoudite
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