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    Iran vs Arabie saoudite : les Saoud en difficultés

    © AP Photo / Hasan Jamali
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    Mikhail Gamandiy-Egorov
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    Le monde observe avec attention les tensions actuelles entre la République islamique d’Iran et le royaume wahhabite saoudien. Avec attention car tout est ce qui est géopolitiquement trait au Moyen-Orient ne peut pas manquer d’intérêt, connaissant les intérêts stratégiques énormes dans cette région, et pas seulement des puissances régionales.

    D'autre part, tous ceux qui connaissent les forces en présence et les intérêts défendus par les uns et les autres savent parfaitement que les tensions irano-saoudiennes ont commencé bien avant. Aujourd'hui, ces tensions ne font qu'arriver à un nouveau point culminant.

    Les tentatives des deux pays de renforcer leur influence régionale ne datent effectivement pas d'hier. Déjà en pleine guerre froide et après la Révolution islamique iranienne, l'Iran d'un côté et l'Arabie saoudite (l'un des principaux alliés officiels des USA dans la région et semi-officiel d'Israël par la même occasion) de l'autre, avaient des visions radicalement différentes pour l'avenir aussi bien régional, et même global.

    Maintenant pour revenir aux tensions actuelles. Des tensions montées en flèche après l'exécution par Riyad d'un haut dignitaire chiite saoudien, Nimr Baqr al-Nimr, exaspérant déjà des relations très conflictuelles, y compris en raison d'une approche totalement différente dans le conflit syrien: Téhéran soutenant avec Moscou et Pékin le gouvernement légitime de Damas. Riyad et Doha soutenant ouvertement des groupes terroristes salafistes, opérant en Syrie, ainsi qu'en Irak.

    Ce qu'il faut retenir, c'est que l'Arabie saoudite joue effectivement avec le feu en poussant Téhéran au conflit, pour le moment indirect. Il faudrait donc faire mention des raisons qui font que l'Arabie saoudite aurait tout à perdre si elle continuait à exacerber les tensions avec l'Iran.

    Tout d'abord, sur le plan militaire. Bien que le budget alloué à la Défense soit considérablement supérieur côté saoudien (dans le TOP 5 du classement des pays pour les dépenses militaires et plus de 10% du PIB alloué à la Défense), de l'avis de nombreux spécialistes du domaine (russes comme occidentaux), en cas d'une confrontation hypothétique directe, le royaume wahhabite aurait bien peu de chances face à la nation perse. Une des raisons à cela, efficacité complètement différente côté iranien et saoudien. Si les forces armées iraniennes sont effectivement considérées comme étant parmi les meilleures dans la région (de l'avis même des Israéliens et Etasuniens), l'Arabie saoudite malgré ses appétits, est surtout associée à être le pays sous protection militaire US. Plus encore, les troupes d'élite iraniennes présentes en Syrie et luttant aux côtés de l'armée syrienne et du mouvement chiite libanais Hezbollah contre les groupes terroristes salafistes, ont prouvé cette efficacité en résistant jusqu'à aujourd'hui, malgré les énormes moyens déversés par l'Occident et les pays du Golfe (dont bien sûr l'Arabie saoudite) dans le but de faire tomber le président Bachar al-Assad. Depuis l'intervention de l'aviation militaire russe, une efficacité devenue encore plus évidente.

    Côte saoudien, l'intervention directe des forces armées saoudiennes au Yémen, dans le but de stopper les rebelles chiites Houthis, n'a pratiquement rien donné stratégiquement parlant, si ce n'est d'énormes pertes civiles au sein de la population yéménite, des pertes d'ailleurs reconnues par maintes organisations humanitaires, mais assez peu mentionnées par les médias du mainstream. Plus encore, les Houthis ne semblent pas prêts à reculer même face aux bombardements massifs saoudiens et émiratis. Comme quoi, bien que l'Arabie saoudite soit « championne » pour couper les têtes (plus même que Daech selon les statistiques), côté guerre réelle, elle est encore loin des capacités de l'Iran. D'autre part et cela est également l'avis de nombreux experts, les USA, principal allié des Saoud, semblent de moins en moins intéressés (en tout cas pour le moment) à suivre l'Arabie saoudite dans ses ambitions militaires et à chercher de nouvelles tensions avec l'Iran.

    Deuxième point important: la communauté chiite saoudienne qui constitue entre 10 et 15% de la population du pays. Une communauté qui se radicalise au vu aussi bien de l'exécution de l'éminent dignitaire chiite, qui était d'ailleurs fort populaire chez les jeunes, que de la politique saoudienne envers les minorités religieuses en général. Sans oublier que le Bahreïn voisin, autre monarchie pétrolière, dirigé par un certain Hamed ben Issa al-Khalifa (pro-saoudien et sunnite) mais avec une population à près de ¾ chiite, fait déjà face à des heurts violents, à l'instar de ce que s'est déjà passé en 2011, lorsque la majorité chiite est largement descendue dans la rue pour manifester contre la discrimination subie. A l'époque, c'est justement l'armée saoudienne qui a dû intervenir pour sauver son allié bahreïni de la colère de son propre peuple. Des manifestations d'ailleurs aussi auxquelles les médias occidentaux avaient accordé beaucoup moins d'attention qu'à ceux en Syrie, notamment sur la violence utilisée par les forces bahreïnis et saoudiennes pour mater la révolte, on comprend pourquoi. Passons. En tout cas, la colère de la population chiite dans les pétromonarchies golfistes peut se faire sérieusement sentir à tout moment.

    Autre point tout aussi important, voire plus encore. C'est la solidarité observée par nombre de musulmans sunnites à l'égard de l'Iran et de vives critiques exprimées quant à la politique saoudienne. En effet, dans les pays à majorité sunnite, notamment d'Afrique du Nord et plus précisément du Maghreb, si l'on y analyse l'opinion publique, on voit clairement que les sympathies sont loin d'être côté saoudien. Surtout que les officiels iraniens, tout comme d'ailleurs le leader du Hezbollah libanais, ont su trouver les bons mots pour éviter d'attiser un conflit chiite/sunnite, en se limitant d'accuser l'Arabie saoudite et directement les Saoud pour leurs crimes. C'est peut-être d'ailleurs la raison pour laquelle les Saoud font actuellement un grand travail de lobbying et de pression au sein des pays majoritairement sunnites pour les pousser à critiquer officiellement l'Iran, voire à suspendre les relations diplomatiques, comme l'ont déjà fait certains pays. Il est vrai que le royaume wahhabite a encore les moyens financiers pour renforcer la « solidarité » émanant des dirigeants de certains pays musulmans à coups de dollars, mais côté peuples, la situation est toute autre. Plus encore, un pays comme les Emirats arabes unis, l'un des principaux alliés de l'Arabie saoudite, malgré les « condamnations » exprimées à l'encontre de l'Iran après l'attaque de l'ambassade saoudienne dans la capitale iranienne, n'est tout de même pas allé à couper les liens diplomatiques, se limitant simplement à une réduction du personnel des ambassades.

    Dernier point. Compte tenu de la baisse plus que sérieuse des prix du pétrole, l'Arabie saoudite n'aura probablement bientôt plus les moyens de ses ambitions. Beaucoup de dépenses budgétaires sont à ce titre réduites dans le royaume en ce moment même. Bien sûr, l'Iran qui est lui aussi un important pays pétrolier, n'est pas épargné par cette chute des prix. Loin de là. La seule différence est que l'Iran approche la fin des sanctions décrétées à son encontre précédemment, en raison de son programme nucléaire. Avec la fin de ces sanctions, l'Iran espère attirer de nombreux investissements, venant d'un peu partout. Au vu de cette situation, les alliés de l'Iran comme la Russie et la Chine renforcent déjà leurs positions sur le marché iranien. Un marché pour rappel de plus de 80 millions de personnes. Tout cela donnera à l'Iran beaucoup plus de poids non seulement sur le marché pétrolier mondial, mais en général dans différentes sphères économiques. L'Arabie saoudite ferait donc bien mieux de se tenir à carreau, au lieu de chercher une confrontation sérieuse avec l'Iran. Une confrontation que le second a beaucoup plus de chances de remporter.

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    Tags:
    conflit, politique, Arabie Saoudite, Irak
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