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    Le président turc  Recep Tayyip Erdogan

    Le moustachu de l’AKP

    © AP Photo / Vadim Ghirda
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    Marco Rumignani
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    27 universitaires de nationalité turque ont été arrêtés vendredi matin par la police turque, à cause d’une pétition. La Turquie entre-t-elle dans une période sombre ?

    27 universitaires de nationalité turque ont été arrêtés vendredi matin par la police turque. 130 personnes font face aussi à des accusations pénales.

    Ces universitaires et intellectuels avaient signé une pétition ("Nous ne serons pas associés à ce crime") appelant pour la fin des violences dans les Sud du pays entre les forces gouvernementales et la communauté kurde, pétition signée par près de 1200 personnes à travers le monde, dont Noam Chomsky. Cette pétition prenait la forme d'une lettre personnelle adressée à Erdogan, evoyée le mois dernier.

    Motif officiel: participer à de la "propagande terroriste", "cracher une haine contre le peuple turc", et de "venir de cinquièmes colonnes" selon le Président Recep Tayyip Erdogan et le Premier Ministre Ahmet Davutoglu. Le procureur chargé de l'affaire a évoqué l'article 301 du Code Pénal turc, qui interdit toute atteinte à la Nation turque, à l'Etat de la République ou à la Grande Assemblée et aux institutions judiciaires.

    "C'est une prise en otage des droits de nos concitoyens par cette organisation terroriste (PKK) (…) en invitant des étrangers à accuser l'Etat, on retourne à une mentalité colonialiste (…) c'est de la trahison", avait déclaré Erdogan jeudi 14 janvier. Les académiciens risquent la suspension de leur poste et l'emprisonnement.

    Le Ministre de Affaires Etrangères Mevlüt Çavuşoğlu a ajouté qu'aucun pays au monde n'accepterait que le soutien financier et la collaboration avec une organisation terroriste soient considérées comme de la liberté d'expression; "il n'y a aucune différence entre soutenir financièrement et politiquement le terrorisme", selon lui.

    Ces arrestations n'ont pas empêché les violences de continuer avec la mort de 5 militants et d'un policier dans des heurts dans la région de Sjirt.

    Cette accusation et ces arrestations n'ont pas manqué de faire les gros titres des médias, et ont provoqué de nombreuses réactions, notamment de la part du principal parti d'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP) (fondé en son temps par Atatürk) qui dénonce des "détentions illégales et dangereuses". "Nous allons continuer à soutenir et nous aligner avec nos concitoyens qui exercent leurs libertés d'expression et d'information", a déclaré le porte-parole du CHP durant l'assemblé de ce parti.

    L'Ambassadeur des Etats-Unis John Bass a écrit sur le compte Twitter de l'ambassade être "inquiets de cette pression ayant un effet refroidissant sur le discours politique légitime".

    En effet, pourquoi s'en prendre aux intellectuels du pays?

    Les dirigeants du pays devaient d'abord chercher à comprendre pourquoi les membres des facultés de Turquie soient restés silencieux tout ce temps et ont publié une déclaration seulement maintenant, selon le Professeur Tahsin Yeşildere (Président de l'Association des professeurs d'université en Turquie, pour notre bureau d'Istanbul).

    Il nous paraît nécessaire d'en faire un débat public. Tous les jours l'effusion de sang de personnes innocentes; et les dirigeants du pays de maintenant cherchent à s'affirmer au détriment des universitaires, il y a une réorganisation de la persécution.

    En effet, une véritable razzia contre les intellectuels du pays se déroule aussi en dehors d'Istanbul (à Bartın, Diyarbakır, Kayseri, Mardin et Samsun), lorsque ceux-ci ont signé la pétition.

    ​Que peut-on dire sur la situation actuelle en Turquie? Alexandre Vautravers nous répond:

    Il y a eu un communiqué de Reporters sans frontières il y a quelques mois qui faisait état du trou noir qu'est devenu la Turquie en matière de liberté de la presse; la Turquie qui a le plus de journalistes emprisonnés au monde; 72 personnes, dont au moins 42 liées directement à une activité professionnelle, sont incarcérées, alors que la Turquie veut être un modèle de démocratie dans toute la région.

    Gérard Gauthier, de l'Institut Kurde de Paris nous donne des précisions sur la situation politique et l'opposition:

    Avant les dernières élections de novembre, il y a déjà eu des attaques contre des journaux, des journalistes (Hürriyet avait été attaqué par une foule, 2 journalistes britanniques de Vice News emprisonnés puis expulsés vers l'Angleterre); Erdogan a vu la liberté de presse comme un danger, c'était déjà bien présent, et maintenant c'est en train de s'accélérer.

    La politique turque va-t-elle vers une privation progressive de la liberté d'expression, voire une dérive autoritaire?

    Il y a un problème structurel en Turquie, et ce bien avant l'arrivée d'Erdogan au pouvoir. C'est le système légal qui n'est pas au standard, au dire des pays modernes ou occidentaux. Surtout les lois qui visent les organisations terroristes, les manifestations, les lobbies, permettent au gouvernement d'emprisonner sur simple supposition un certain nombre de personnes.

    Selon M.Gauthier, on est déjà dans un régime autoritaire, les résultats sont favorables à l'AKP, les éléments modérés de ce parti ont été écartés, la liberté d'expression est dangereuse pour le pouvoir actuel. 20 millions de Kurdes résident en Turquie (dont 3 millions à Istanbul), formant la plus grande minorité du pays mais une majorité dans le Sud-Est du pays.

    Rappelons le lourd bilan depuis la reprise du conflit entre la Turquie et les organisations kurdes en juillet 2015: plus de 3.000 morts au total. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste par Ankara, au même titre que DAECH et Al-Qaeda.

    ​Il y a eu beaucoup de déportations dans l'histoire, de déplacements de population et de massacres, mais le Sud-est du pays n'a jamais été dé-kurdisé; au contraire cela a créé des poches de Kurdes dans d'autres endroits de la Turquie; les Kurdes sont là pour rester. Il sont en minorité par ce qu'on ne les a pas reconnus pendant longtemps (on les appelait les Turcs montagnards), alors qu'ils sont incontournables.

    N'oublions pas que nous parlons d'un pays ayant introduit le vote des femmes en 1930, plusieurs décennies avant la France; un pays qui s'est inspiré de jules Ferry pour mettre en place une école laïque, obligatoire, gratuite et mixte; qui s'est battu à la fois contre le stalinisme, le fascisme et l'islamisme. En ce moment, la Turquie fait face, comme tout le monde à la menace de DAECH, comme l'ont montré les évènements de Sultanahmet.

    Comme tout Pacha qui se respecte, Erdogan veut une cour qui lui soit dédiée corps et âmes, avec son sérail et ses janissaires. Il semble oublier que la Turquie est une république, et non plus un califat, depuis 1924. D'Atatürk, il ne lui reste que la moustache, à moins qu'il ne veuille se rapprocher d'un autre moustachu qu'il a cité récemment.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    arrestation, problème kurde, Kurdes, Parti républicain du peuple turc (CHP), Parti de la justice et du développement (AKP) turc, Fondation-Institut kurde de Paris, Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Alexandre Vautravers, Tahsin Yesildere, John Bass, Gérard Gauthier, Mevlut Cavusoglu, Ahmet Davutoglu, Recep Tayyip Erdogan, Turquie
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