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L’océan glacial Arctique est depuis quelques années un sujet en vogue. Route commerciale du futur, zone stratégique de premier ordre, relai de croissance prometteur… : Toutes ces visions sont aujourd’hui à reconsidérer à l’aune des prix du pétrole. L'Analyse de Philippe Migault.

La chute abyssale des cours du brut, à 34 euros le baril de Brent à l'heure où nous écrivons ces lignes, a bien entendu remis en cause de nombreux projets d'exploration et d'extraction offshore au large des côtes russes et dans l'ensemble de l'Arctique. Une crise de confiance qui risque de durer: selon l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), la rentabilité de la majorité des gisements arctiques ne peut être atteinte en dessous du seuil des 120 dollars le baril, soit près de quatre fois le cours actuel. Or on ne prévoit pas une remontée des cours à ce niveau, ou a minima au-dessus des 100 dollars, avant, au mieux, 2020. Analyse de Philippe Migault.

Certes cette estimation n'est pas partagée par de nombreux acteurs du secteur, qui estiment que certains gisements offrent des conditions d'exploitation permettant d'assurer un retour sur investissement dès lors que le baril reste au-dessus des cinquante dollars. Si plusieurs entreprises ont stoppé leurs travaux d'exploration et leurs investissements en Arctique, d'autres maintiennent leur engagement dans la région. L'italien ENI, le français Total —qui s'est cependant partiellement désengagé de l'exploitation du gisement de Khariaga- mais aussi des compagnies américaines et russes poursuivent leurs projets, pariant sur un retournement de conjoncture à moyen terme qui les trouvera en bonne position pour profiter de l'attractivité retrouvée de la région auprès des investisseurs.

North Pole expedition
© Sputnik . Vladimir Astapkovich
Mais au-delà des acteurs pétroliers, la dégringolade du brut affecte aussi les entreprises d'autres secteurs. Airbus Helicopters parie sur deux années difficiles en 2016-2017 compte tenu de la baisse sensible des commandes pour les hélicoptères ravitaillant les plateformes offshore. Le français Technip, comme tous les spécialistes des infrastructures pétrolières et gazières, a été sévèrement malmené en bourse depuis le début de l'année. En Russie le secteur de la construction navale va nécessairement être impacté par la réduction des besoins sur le segment des hydrocarbures. OSK, la holding publique concentrant 80% des chantiers navals russes, prévoyait de construire 70 navires d'ici 2020, dont 30 pour Sovcomflot, leader russe du transport de pétrole et de GNL. D'ici l'horizon 2030 OSK devait produire 185 navires et plateformes, spécifiquement dédiés à l'exploitation des gisements de l'Arctique. Il va de soi que ces objectifs seront sans doute drastiquement revus à la baisse alors que la récession frappe la Russie.

Des brise-glaces
© Sputnik . Kristan Hutchison
La baisse des cours du pétrole n'est pas non plus la meilleure nouvelle qui soit pour un développement de l'exploitation de la route maritime du Nord (RMN). Si celle-ci permet théoriquement de réduire les temps de navigation entre l'Europe et l'Asie, donc les dépenses de fioul des navires, quel intérêt pour une compagnie maritime d'emprunter une route inhabituelle alors que le coût du transport est aujourd'hui très sensiblement réduit? D'autant que les conditions climatiques sont loin de permettre encore de rallier le Pacifique à la Mer du Nord sans difficultés, comme certains écologistes semblent le croire. La nuit polaire, les froids extrêmes, les subites variations des vents et courants et leur corollaire, la présence de glaces dérivantes, demeurent, ce qui rend le transit lent, dangereux, donc coûteux.

Au-delà du climat cependant une donnée demeure intangible: la présence avérée de richesses minérales et halieutiques.

Les premières sont mal répertoriées en ce qui concerne les gisements offshore. On peut toutefois tabler sur l'existence de gisements similaires à ceux que l'on retrouve en Sibérie: nickel, molybdène, plomb, platine, or, diamants, étain, cuivre, cobalt…

Les secondes, encore mal inventoriées, sont cependant mieux connues. On estime que le stock de morue le plus important au monde se trouve en mer de Barents tandis que de nombreuses espèces de poissons, crustacés et fruits de mer vont être de plus en plus facilement accessibles au fur et à mesure de la fonte estivale des glaces.

Le potentiel de l'Arctique est incontestable. Pour autant il ne sera pas l'eldorado fréquemment vanté avant, a minima, une décennie. Un délai suffisant pour permettre aux industriels russes du pétrole, du gaz et de la construction navale de moderniser leur appareil de production et de combler le retard technologique qui les pénalise pour l'heure.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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Tags:
économie, pétrole, Agence internationale de l'énergie (AIE), Arctique
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