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    Drapeau de la Suisse

    Bons offices entre Téhéran et Riyad

    © AFP 2019 FABRICE COFFRINI
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    La crise irano-saoudienne (2016) (46)
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    La Suisse a décidé de jouer les intermédiaires entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, en pleine crise entre les deux pays.

    Dimanche 14 Février, le chef du Département fédéral des Affaires Etrangères (équivalent helvétique du Quai d'Orsay) Didier Burkhalter a déclaré que l'ambassade suisse d'Arabie Saoudite représentera les intérêts iraniens dans le royaume saoudien, et vice-versa avec la représentation helvétique à Téhéran. Ceci intervient quelques semaines après la rupture des relations diplomatiques entre Téhéran et Riyad, et lors d'une brève visite du chef de la diplomatie suisse en Arabie Saoudite.

    La Suisse, une fois n'est pas coutume, va agir en tant que puissance protectrice des intérêts des uns et des autres. C'est le mandat de bons offices offert par la Suisse: la Confédération assure les services consulaires d'un pays dans l'autre, et délivre les visas nécessaires. Dans le cas de l'Iran, cela permettrait aux citoyens iraniens de pouvoir se rendre en Arabie Saoudite afin de visiter le royaume, ou d'effectuer un pèlerinage religieux. Si l'Iran et l'Arabie Saoudite les souhaitent, la représentation suisse pourra servir de canal diplomatique entre les deux pays.

    ​Ahmad Nokhostin, journaliste au sein de Radio Iranienne Francophone à Téhéran, nous explique qu'il y a eu d'abord la décision unilatérale de Riyad de rompre les relations diplomatiques avec l'Iran, sous les prétextes de la situation régionale et des évènements qui se sont déroulés devant l'ambassade saoudienne à Téhéran (incidents que le gouvernement iranien avait unanimement condamnés).

    « Il y a eu cette déclaration de la part du régime saoudien, et il y a eu également une déclaration du porte-parole du Ministre des Affaires Etrangères iranien, de vouloir désormais choisir la Suisse pour représenter les intérêts de Téhéran et de Riyad lorsqu' ‘il y a rupture des relations entre les deux pays; la Suisse avait proposé également sa médiation entre Téhéran et Riyad, et c'est pour ça que la Suisse, dont la politique est neutre, a été choisie pour représenter les intérêts entre les deux pays. »

    En effet, Didier Burkhalter avait rencontré son homologue iranien Mohammad Javad Zarif, durant le sommet du World Economic Forum de cette année; ce denier lui avait demandé si la représentation helvétique de Riyad pouvait s'occuper des intérêts iraniens dans le pays. Ce que Berne avait accepté de faire.

    Ce weekend, le Ministre saoudien des Affaires Etrangères Adel al-Jubeir a remercié la Suisse pour ses bons offices, sans qu'il y ait besoin officiel de médiation. Burkhalter s'est empressé d'appeler à la cessation de toute provocation régionale, et à privilégier le dialogue, en citant la Syrie et le Yémen; par ailleurs, l'implication de la Suisse à Riyad portera à l'avenir davantage sur la question des droits de l'Homme dans le royaume.

    La boucle a donc été bouclée.

    La Suisse a plus d'une fois opté pour ce genre de postures (Cuba/USA, USA/Iran, Géorgie/Russie). Est-ce un moyen de s'imposer sur la scène internationale?

    La Suisse a depuis 3 ans directement traité avec la République Arabe de Syrie sur des questions humanitaires, afin de permettre la création de corridors humanitaires dans les zones de combat. A Berne, on affirme que la Suisse est le seul pays à procéder de la sorte. C'est le résultat d'un long processus diplomatique, fait d'écoute et d'acceptations avec le régime de Damas, tout en travaillant avec les organisations humanitaires et en leur permettant de se fournir en matériel et nourritures.

    C'est donc bien une relation non-politique qui est engagée.

    La même chose avait été faite en Ukraine pour les populations de l'Est du pays, ainsi qu'avec l'Iran pour la Syrie et le Yémen.

    A l'heure où des alliances et des blocs se (re)forment, quelle place pour la petite Suisse dans un monde multipolaire en plein changements?

    « Je pense que la place de la Suisse dans un monde multipolaire est d'une importance primordiale; il y a eu les négociations à Lausanne entre l'Iran et les 5+1 sur le nucléaire qui ont abouti à cet accord; et de part ses initiatives, la Suisse peut s'imposer comme un pays de poids, comme par exemple la proposition suisse de créer un corridor humanitaire en Syrie pour acheminer de l'aide à la population sinistrée. S'agissant de l'Iran, la Suisse et l'Iran ont toujours entretenu de très bonnes relations, qui ne datent pas d'aujourd'hui; c'est pourquoi la Suisse, par une telle proposition, peut s'interposer comme un grand poids sur le plan international. »

    La carte humanitaire pas un vain mot: l'aide suisse a été augmentée de 70 Millions de Francs en Septembre dernier son budget dans l'humanitaire (30 Millions affectés rien qu'en Syrie et en Irak), 178 Millions ayant déjà été engagés depuis le début de la crise en Syrie, et 20 Millions en Irak pour 2014 et 2015.2 Le but de telles sommes est d'améliorer l'approvisionnement des camps de réfugiés et des Etats hôtes de l'aide apportée.

    Les dernières passes entre Berne et les deux colosses du Moyen-Orient entrent dans le cadre d'une politique pragmatique non-alignée de la Confédération, qui ne cherchent pas d'alliés, ni de colonies, mais des partenaires, que cela soit l'Arabie Saoudite, l'Iran, la Syrie ou l'Etat hébreu.

    Le soft power en action, en lieu et place de missiles antibalistiques; une approche que Berne avait comprise dès la fin de la Guerre Froide. A l'heure actuelle, dans un monde ressemblant de plus en plus à celui qui existait avant le suicide collectif de 1914-1918, il est bon de savoir que certaines nations défendent leur place en servant le plus grand bien des autres.

    La preuve que l'on peut être neutre et engagé; il s'agit là de la vraie définition de la multipolarité.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    relations diplomatiques, politique, Ahmad Nokhostin, Didier Burkhalter, Proche-Orient, Syrie, Arabie Saoudite, Iran, Suisse
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