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    Attentat suicide près de l'aéroport de Kaboul en Afghanistan

    Rapport annuel de l’ONU: toujours plus de victimes civiles en Afghanistan

    © AFP 2018 SHAH MARAI
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    Maxime Perrotin
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    L'ONU revenait dimanche sur le coût humain du conflit afghan, qui a atteint un nouveau record en 2015: 11002 victimes civiles en une année. Des statistiques dont le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU pour l'Afghanistan précise qu'elles ne reflètent en rien l'horreur du phénomène dont il est question.

    Plus de 3545 civils tués et 7457 blessés en Afghanistan en 2015, soit une augmentation de 4% par rapport à 2014, un macabre bilan dressé par le rapport annuel de l'UNAMA, la mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan. Des statistiques qui ne « reflètent pas la réelle horreur du phénomène » de l'aveu même du représentant spécial des Nations Unies pour l'Afghanistan, Nicholas Haysom, qui explique devant les journalistes que ces chiffres ne peuvent pas prendre en compte l'impact sur les familles ou l'entourage des victimes.

    Un décompte annuel des victimes civiles entrepris à partir de 2009, par l'ONU et qui témoigne du quotidien des afghans, comme nous l'explique Emmanuel Dupuy, Président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), ancien Conseiller politique du Commandant de la Task Force Lafayette en Afghanistan (POLAD):

    « Si ces rapports n'existent que depuis 2009, c'est essentiellement dû à l'accroissement des principales causes des décès recensés, à savoir l'utilisation plus intensive d'IED (Engins explosifs improvisés) à partir de 2009, ainsi que le recours plus systématique aux attentats suicides et attaques dites « complexes », visant des zones urbaines et densément peuplées, comme celles récemment engagées dans la province du Paktika, située au sud-est du pays ».

    Des attaques, qui causent toujours plus de victimes civiles; des dommages collatéraux en grande partie imputés aux actions talibanes. Il faut dire que, depuis le retrait des forces de l'OTAN fin 2014, les raids des Talibans ont redoublé d'intensité: aux attaques habituelles qui visent des représentants de l'Etat — juges, membres de la police, officiers de l'armée — se sont ajoutés des attentats suicides qui ensanglantent régulièrement le centre de Kaboul et les grandes villes du pays. Des attaques qui visent indistinctement les intérêts du gouvernement et ceux des pays étrangers; comme par exemple le restaurant français de Kaboul — Le Jardin — détruit le 1er janvier, car jugé « restaurant d'envahisseurs étrangers » par les Talibans, ou plus récemment les employés de la station télévisée Tolo-TV, considérée par les talibans comme une « cible militaire ».

    Des attaques, qui selon notre expert, sont en phase avec les objectifs des forces anti-gouvernementales:

    « La tactique des insurgés visant à « cibler » des personnalités politiques (membres du parlement, Gouverneurs, gouverneurs de districts, magistrats) vient démontrer le réel dessein de leur existence, à savoir empêcher la constitution d'un Etat de droit en Afghanistan ».

    Selon le rapport de l'ONU, 62% des 3545 morts et 7457 blessés civils sont à imputer aux forces anti-gouvernementales, mais les talibans n'en sont pas les seuls acteurs; comme nous l'explique Karim Pakzad, chercheur à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques, spécialiste de l'Afghanistan:

    ​​

    « On a vu l'apparition de Daech, ou Etat Islamique, en Afghanistan. L'Etat Islamique à partir de la mi-2015, pour montrer sa puissance et sa présence, a mené des opérations à caractère religieux et ethnique contre la minorité des Hazaras, en arrêtant les bus, en kidnappant des civils et en les décapitant ».

    Karim Pakzad tient à relever par ailleurs que les civils paient indirectement de leur sang le retrait des forces de l'OTAN… « Aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup de convois de l'OTAN qui circulent sur les routes afghanes et ce sont des bus de voyageurs afghans qui sautent sur les mines », toutefois, Emmanuel Dupuy tient à souligner la diminution significative des victimes des IEDs, relevée dans le rapport, en parallèle d'une augmentation des victimes d'engagements entre les forces gouvernementales et talibanes.

    En effet, le rapport relève ce fait quelque peu inquiétant: si le nombre de victimes civiles des attaques des forces anti-gouvernementales semble dans l'absolu stagner, voire s'infléchir, celui des victimes civiles imputables aux opérations des forces pro-gouvernementales — l'armée nationale afghane (ANA), la police (ANP), les services de renseignement (NDS), leurs supports occidentaux ainsi que divers groupes armés — a quant à lui bondit de près de 28%. On pense notamment au bombardement par l'aviation américaine de l'hôpital de Médecins Sans Frontières à Kunduz, dans la nuit du 2 au 3 octobre 2015, où 42 personnes ont trouvé la mort.

    Avec le retrait de l'OTAN, ce sont les forces afghanes de l'armée régulière et ses affiliées qui se sont retrouvées en première ligne pour combattre le mouvement insurrectionnel. Des troupes afghanes pas toujours aptes à contrer des combattants endurcis par des décennies de guérillas contre les russes, divers seigneurs de guerres, ou encore les américains. Des troupes afghanes qui, comme nous l'explique Karim Pakzad, ne sont pas exemptent de tout reproche:

    « Les américains n'ont pas laissé derrière eux une armée bien formée, bien équipée, avec une cohérence de commandement etc. Une armée disparate, qui dans certaines régions est même sous l'ordre des seigneurs de guerre, et à côté de cette armée-là le gouvernement a pris l'initiative de mettre en place des milices; des milices gouvernementales, qui combattent les talibans sans être des soldats mais demeurent protégées par l'armée afghane. Or ces milices, que l'on pourrait qualifier d'assez irresponsables, commettent également des bavures et même des crimes contre les civils ».

    Le retrait des forces internationales, couplé à un redoublement d'activité des Talibans, n'a pas tardé à mener les forces du gouvernement central à des déconvenues majeures: Notamment avec la prise, certes temporaire, de Kunduz — une capitale provinciale peuplée de 300 000 habitants — fin Septembre. Les combats se retrouvent portés aux cœurs des zones urbaines, une nouveauté qui vient elle aussi alourdir le bilan de 2015. Un changement dans la nature du conflit que souligne Emmanuel Dupuy:

    « L'accroissement significatif des opérations aériennes et des engagements dans des combats « frontaux », « symétriques », entre forces de sécurité et insurgés, à l'instar de la bataille pour la reconquête de Kunduz en octobre dernier, alors même que les combats entre l'insurrection et la coalition internationale et les forces afghanes entre 2009 et 2014 étaient davantage « asymétriques ».

    Il est d'ailleurs à noter que la responsabilité portant sur près de 850 victimes, des suites de la perte et de la reprise de Kunduz par les forces loyalistes afghanes et leurs soutiens occidentaux, demeure « non attribuée » par le rapport…

    L'ONU critique d'ailleurs l'usage de munitions explosives par les troupes afghanes dans des zones habitées. Des sous-munitions, qui avec les engins explosifs artisanaux, représenteraient aujourd'hui la première cause de décès de mineurs dans le pays: lorsque ceux-ci ramassent ou jouent inconsciemment avec des munitions non explosées.

    Mais ce rapport de l'ONU, ne vient que confirmer une tendance qui n'a eu de cesse de se renforcer, année après année, comme nous l'explique Karim Pakzad:

    « Depuis maintenant plus de 10 ans la tendance a été, sans cesse, à la dégradation de la situation militaire et humanitaire en Afghanistan. On a constaté au cours des années précédentes que l'OTAN a échoué à vaincre militairement les talibans, ce qui était même prévu dès le début: des experts savaient qu'il était impossible que l'armée américaine puisse vaincre militairement dans une guerre asymétrique les talibans. Mais d'autre part les américains n'ont pas non plus réussi à mettre en place une administration efficace, saine, non-corrompue, ainsi qu'une armée également cohérente: aujourd'hui l'armée est à l'image de la société afghane; complexe, et traversée par de multiples conflits et contradictions ».

    Une armée de soldats mal équipés, mal entrainés, mal motivés, qui n'arrivent pas à faire face à l'avancée des talibans, du constat même de notre expert. Une fois de plus ce sont les plus vulnérables qui paient le prix fort: en 2015, une victime sur quatre a été un enfant, et une sur dix: une femme, un chiffre en augmentation de 37%.

    En Mars dernier, le nouveau président Afghan Ashraf Ghani, en visite aux Etats-Unis, remerciait depuis le Pentagone, les troupes et les contribuables américains pour leur sacrifice envers son pays. 14 ans après que les forces militaires américaines ont chassé les Talibans du pouvoir.

    Une guerre qui en plus d'avoir enlevé leurs fils à 2216 familles américaines, a déjà couté plus de 1000 milliards de dollars auxquels s'ajouteront pour les générations futures, la charge des invalides parmi les pas moins de 20 000 blessés, sans parler des séquelles psychologiques, selon une étude datant 2008 de la Research ANd Development (RAND) Corporation, un Think-tank rattaché à l'Air Force: 31% des soldats revenant du front souffrent de troubles de stress post-traumatique (TSPT) de syndromes dépressifs ou des séquelles liées à des traumatismes crâniens. Pour rappel, ils ont été plus d'1 million à fouler la terre afghane afin de servir sous la bannière étoilée.

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    civils, victimes, ONU, Afghanistan
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