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    John Kerry et Laurent Fabius, Paris, le 8 Mai, 2015

    Sondages sur la coalition : ce qu’ils révèlent sur les façons de créer l’opinion

    © AFP 2019 Andrew Harnik
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    Marco Rumignani
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    Durant le mois de Février, plusieurs instituts de sondages ont mené une enquête auprès de la population, demandant quelle était la participation des forces armées contre DAECH. Les résultats sont à la hauteur de ce que les médias présentent.

    Cette enquête s'est déroulée en France (sondage IFOP du 3 au 5 Février), en Allemagne (sondage Forsa du 4 au 8 Février), au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (tous deux sondage Populus du 3 au 4 Février). Bref, dans les pays membres de la coalition menée par les Etats-Unis, comme nous l'avions déjà écrit.

    Les résultats bien sûr diffèrent sur la place de la France et de l'Allemagne dans ces opérations, mais tous soutiennent une chose: selon les sondés des 4 pays, les Etats-Unis mènent la danse dans la lutte contre DAECH et les groupes terroristes dans la campagne de bombardements. Une campagne, qui n'est jamais sans dommages collatéraux, car, après tout, il faut bien casser des œufs pour faire des omelettes.

    Seulement, selon le sondage Populus, 80% des Américains sondés estiment que les Etats-Unis se battent seuls face à DAECH, sans reconnaître le rôle des autres pays membres de la coalition. Belle image de d'une alliance! Même Eisenhower n'aurait pas été si méprisant à l'égard de De Gaulle.

    La Russie a été mentionnée (surtout dans les sondages allemands), mais toujours derrière les Etats-Unis.

    Pourtant les chiffres parlent d'eux-mêmes: la Russie a mené, depuis son implication, a mené plus de 7725 frappes aériennes (chiffres de Février), contre 3267 pour le Etats-Unis. La Russie, à elle seule, aurait conduit plus de frappes que toute la coalition réunie, qui pourtant, intervient depuis 2014, contre 2015 pour la Russie.

    ​M. François-Bernard Huyghe, Directeur de recherche à l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), nous explique ce que cela reflète:

    «Les médias français ont beaucoup mis l'accent sur l'intervention américain. (…) Tout un passé est revenu de la puissance de l'intervention américaine en Afghanistan, en Irak, donc dans l'imaginaire médiatique, ça représente une masse énorme d'avions, une énorme puissance de destruction. Culturellement, on s'imagine que les USA sont surpuissants, même si cela fait des années qu'ils ne gagnent aucune guerre.

    L'autre raison est le côté très pro-américain de la présidence français; la France est elle-même intervenue, et on a mis beaucoup en valeur ces interventions: on a dit qu'on avait touché un dépôt de carburant de DAECH, ou qu'on avait tué un important chef terroriste. Cela accroche le wagon de l'intervention française à l'intervention américaine. (…) La majorité de la classe politique française a d'ailleurs considéré l'opposition syrienne et l'Armée Syrienne Libre comme des éléments à soutenir.

    Il y a également dans les médias français et dans la politique française une russophobie; l'intervention russe a été présentée par les médias en France comme peu efficace et faisant beaucoup de victimes civiles, alors que celles américaines en auraient fait peu.

    Les médias présentent donc la coalition comme courageuse et efficace, sous-estimant l'intervention russe. Le cessez-le-feu est là pour montrer que les médias français ont tort. »

    Derrière les résultats des sondages, il y a clairement la perception des faits et de la réalité par la population. Les médias « mainstream » et les discours politiques forgent l'opinion. Mais lorsque cela implique une politique, cela relève de la propagande. « Vaste sujet », en somme.

    Le problème des sondages avait été soulevé dans un de nos précédents articles. Leur fiabilité est toujours discutable, surtout si les sondés sont mis face à une situation où ils peuvent changer d'avis.

    Mais les sondages ne sont pas les seuls à blâmer. Il y a toute la chaîne d'information: de l'agence de presse aux journaux, en passant par la télévision et les sites web des chaînes. Plusieurs articles de Sputnik ont dénoncé les effets de « copier —coller » faits par les médias.

    Cette technique s'est par exemple exprimée dans un article du journal Neue Zürcher Zeitung qui relate les « nouvelles cinquième colonnes », ne fait que relayer ce que le Washington Post avait publié plus tôt sur un sujet similaire.

    « Quand il y a une unanimité idéologique des médias sur des questions de politique étrangère (alors que la plupart des informations en Occident sur la Syrie viennent de l'Observatoire Syrien des Droits de l'Homme, proche des Frères Musulmans), il y a tendance du public à aller chercher des informations alternatives. (…) Une fraction du public se méfie de plus en plus des médias dominants ou des sondages, lisent de moins en moins les journaux (comme celui de TF1). Une méfiance donc grandissante de l'opinion française face aux médias mainstream. »

    Dans son film « Citizen Kane », Orson Wells incarnait un magnat de la presse. Lorsque sa femme lui demande « Mais Charles, les gens vont penser.. », elle est interrompu par le magnat, qui rétorque: «…ce que je leur dirais de penser ».

    Aujourd'hui, la réalité rejoint le cauchemar orwellien, et dépasse la manipulation dénoncée par le chef-d'œuvre de Wells. Ce sont bien des Charles Foster Kane qui dirigent l'Occident, à défaut d'être de vrais « citizens ».

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    cessez-le-feu, meurtre de civils, médias, russophobie, bombardements, lutte antiterroriste, sondage, coalition, IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), Etat islamique, Ifop, François-Bernard Huyghe, Charles de Gaulle, Syrie, Irak, Afghanistan, Russie, États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France
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