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    Drapeau de la Organisation des Nations Unies

    Abus sexuels par les casques bleus: trop humains pour être vrais?

    © REUTERS / Eric Thayer/Files
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    Marco Rumignani
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    69 cas d’abus sexuels auraient été commis dans les missions de maintien de la paix, dont 22 rien qu’en République du Centrafrique et 16 en République Démocratique du Congo. Des chiffres et des faits qui s’accumulent, mais qui ne surprennent pas.

    Le bilan de la présence Casques bleus est très lourd, choquant, et pourtant n'a rien de surprenant. Sur les 99 cas d'abus sexuels commis par des employés des Nations Unies, plus du septième aurait été le fait de casques bleus, comme le détaille un rapport de l'ONU. Dans un tiers des cas, les victimes étaient des mineures.

    Ces nouvelles sordides viennent s'ajouter à toute une série de scandales impliquant les forces de maintien de la paix. Les nationalités des troupes en questions sont africaines: RDC, Maroc, Afrique du Sud, Cameroun, Congo-Brazzaville, Tanzanie, Bénin, Burkina Faso, Burundi, Gabon, Niger, Nigeria et Togo.

    Ces histoires ne datent pas d'aujourd'hui, et ont déjà plus de deux ans d'ancienneté.

    De nombreux cas de prostitutions, pour le compte de soldats, ont été dénoncés dans un rapport indépendant en Décembre dernier. Marie Deschamps, co-auteure de ce rapport, a clairement exprimée la passivité des fonctionnaires onusiens sur place. Les victimes, comme toutes celles de violences sexuelles dans le monde (que cela soit à Bangui, à Raqqa ou à Cologne), vivent avec le loi du silence, car beau nombres ont sous la contrainte d'armes.

    Le bidonville près de l'aéroport de Bangui est devenu un lieu où les prestations sexuelles de jeunes filles sont échangées contre de la nourriture.

    Babacar Gaye, le chef de la force de maintien de paix en Centrafrique, a été limogé en Août dernier, suite à l'accumulation de faits portés contre les soldats de la MINUSCA. Kinshasa, sous la pression de l'ONU, n'a pas renouvelé son contingent présent sur place.

    Le rapatriement de nombreux soldats dans les pays contributeurs a été opéré, ces pays devraient normalement juger leurs soldats. Le Secrétaire Général de l'ONU Ban Ki-moon a proposé l'instauration de cours martiales dans le pays de déploiement (ici la RCA), et non au retour du casque bleu dans son pays d'origine, ce qui éviterait toute forme de partialité de la justice, et permettrait aux victimes de témoigner directement.

    Des recommandations pour l'élimination des cas d'abus sexuels dans les mission de paix avaient été formulées en 2005, par Zeid Raad Al Hussein (l'actuel Haut-Commissaire de l'ONU pour les Droits de l'Homme).

    Mais rien de tel n'a été fait jusqu'ici.

    Faut-il au fait s'en étonner? Non, l'ONU a tout intérêt à faire taire ces accusations. Cette organisation, qui fut incapable d'empêcher l'intervention (sans base légale) des Etats-Unis et de la coalition en 2003 en Irak, a bel et bien mis sur la touche M. Anders Kompass, qui pourtant avait très tôt dénoncé les abus sexuels, ainsi que l'omerta qui entouraient de telles exactions.

    ​Mme Paula Donovan, de l'organisation AIDS-Free World, nous livre son impression sur la situation des forces de maintien de la paix dans le pays et de ce qu'il s'est passé avec la population.

    « Rien de ce qui se passe n'a à voir avec une justice: les soldats accusés par les enfants en 2014 n'ont pas été poursuivis; les soldats en question sont toujours en liberté; les rapporteurs sur place ont notés des cas supplémentaires, mais n'ont pas été rapportés à l'ONU, car les femmes et enfants pensent que cela ne sert à rien de dénoncer ces crimes, et, ce malgré les efforts des médias. Et le problème continue. Maintenant que cela a été étalé au grand jour, on pourra trouver des cas similaires d'abus dans n'importe quelle mission de maintien de la paix.

    Les victimes ont besoin de justice, et le problème est que la bureaucratie de l'ONU se met sur deux plans: en faveur des victimes et des soldats. Et aucune justice n'en sort. La campagne « Code Bleu » appelle les Etats membres à demander à l'ONU de ne pas régler ces affaires en interne, et à vérifier ce qu'il se passe dans les pays de déploiement. L'ONU ne peut pas se retrouver à la fois entre l'accusé et l'accusant. C'est seulement de cette manière qu'une justice impartiale pourra juger les faits. »

    (traduction anglais-français)

    En attendant, la plus pauvre, la plus vulnérable, et aussi la plus nombreuse partie de la population de ces pays continuera à souffrir de la cruauté d'autres personnes.

    ​Selon Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'IRIS, ces victimes collatérales ne sont pas les premières, ni les dernières.

    «C'est quelque chose dont on ne parlait pas avant, on en parle beaucoup maintenant, parce qu'il y a un certain nombre d'ONG qui sont très branchées là-dessus, et qui passent beaucoup de temps à s'intéresser à ce sujet, au détriment d'autres choses.

    Ce sont des situations exceptionnelles, et des gens se retrouvent face à cela, sans préparation morale ni psychologique; des soldats ou des militants de base d'ONG se retrouvent tout d'un coup avec un pouvoir exceptionnel par rapport à toute une population, avec un pouvoir de vie et de mort, en distribuant de la nourriture, des médicaments; c'est tentant d'en profiter.»

    Une nouvelle fois, la nature humaine du dominant/dominé prend le dessus sur les idéaux humanitaires. Les militaires ont-ils eu raison de se soumettre à des tests de paternité?

    « On est dans des rapports humains; ce n'est pas une augmentation des cas, mais on en parle davantage. Les tests de paternité mis en place ne me choquent pas. Pour chaque opération militaire, il y a une protection juridique accordée. (…) Avant les années 2000, le Département des Opérations de Maintien de la Paix était quelque chose de solide avec un vrai commandement, et des responsabilités clairement définies. Actuellement cette rigueur a disparu. Il est difficile pour l'ONU d'avoir un consensus aujourd'hui. »

    Des allégations et des accusations, qui rejoignent d'autres actes commis durant les opérations de maintien de Paix en Bosnie, au Kossovo, et en Haïti.

    Mais ce n'est pas seulement des faits incriminant des casques bleus. Des cas de viols sur des enfants par des soldats de la force Sangaris et de la Force de l'Union européenne (EUFOR) en Centrafrique. Avec, pour toile de fond, les violences interconfessionnelles qui ne sont pas arrêtées et les guerres entre groupes armé (Selekas, l'Armée de résistance du Seigneur). Ce qui n'empêche pas le pays d'exporter à nouveau des diamants bruts, grâce à une résolution onusienne du 27 Janvier, tant que ceux-ci viennent d'une « région conforme », en vertu du processus Kimberley.

    Il est difficile de juger, et encore plus difficile de condamner, un soldat qui ne connaît pas le terrain, qui n'y est pas préparé, et qui est perçu (au mieux) comme un occupant par la population locale. Car, au final, tout soldat est soumis à une hiérarchie, qui, elle, est responsable des actes (1). Or celle-ci se trouve être la grande absente de ce procès.

    On lynchera sûrement les auteurs, mais ceux qui ont envoyé ces hommes protéger la population, sans les y préparer et sans avoir voulu savoir ce qu'il s'y passait, seront les mêmes qui les blâmeront.

    La vrai question est de savoir: l'humanitaire justifie-t-il la force, ou est-ce l'inverse?

    « Humain, trop humain », répondrait Nietzsche.


    (1) arrêt Tadic, TPIY, 1995

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    abus sexuel, casques bleus, ONU, Bénin, Burkina Faso, Tanzanie, Burundi, République démocratique du Congo (RDC), Gabon, Afrique, Maroc, Niger, Cameroun, Nigeria
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