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    L’euro, encore une fois sur la sellette

    © AFP 2017 Philippe Huguen
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    Jacques Sapir
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    Les déclarations de Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne le jeudi 10 mars n’ont pas déclenché l’enthousiasme attendu.

    Disons-le crûment, elles ont déçu. Le problème que pose l'euro est aujourd'hui de plus en plus évident, en particulier dans le contexte des manifestations et de la mobilisation contre la loi "Travail". Il est désormais évident que l'économie de cette loi est dictée par l'appartenance à la zone euro. A partir du moment où l'on retire à des états la possibilité d'ajuster leurs situations économiques par des dépréciations (ou des appréciations) du taux de change, et où l'on n'a pas construit au préalable le cadre d'importants transferts budgétaires entre ces pays, l'effort d'ajustement ne peut reposer que sur le facteur travail. C'est là la triste vérité qui désormais se profile de manière de plus en plus nette derrière la loi « Travail » dite encore loi El Khomri du nom de la Ministre qui est contrainte de la porter sans l'avoir conçue. Qu'est-ce que l'Euro?

    L'euro est en réalité un système qui bloque les mouvements de change relatifs entre les pays. Il fonctionne donc un régime de changes fixes, qui peut s'apparenter, dans les faits, à l'étalon-or tel qu'il fonctionnait a sein du « bloc-Or » au début des années 1930. Il n'y a donc plus de flexibilité et plus de marges pour les ajustements qui peuvent s'avérer nécessaires, que ce soit pour des raisons structurelles ou des causes conjoncturelles.

    Ce serait pourtant nécessaire, compte tenu des différences structurelles, tout à fait normales, entre ces pays, et de l'absence de budget européen, c'est-à-dire de flux de transferts au sein de la zone euro. Il n'y a ici que deux solutions. La première consisterait à organiser des flux de transfert massifs tout comme ceux qui existent au sein de l'économie d'un même pays. Il y a par exemple une forte hétérogénéité entre régions françaises, mais ceci s'accompagne de flux de transfert nets d'un montant de 300 milliards d'euros, tandis que ces flux ne représentent en Europe qu'un peu moins de 40 milliards. Il faudrait donc multiplier ces flux par 7 ou 8, ce qui implique un saut important. De plus, ces flux devraient être payés pour l'essentiel par les pays qui profitent de l'euro, de même qu'en France les flux sont pour l'essentiel payés par la région parisienne et la vallée de la Seine. Cela ne pose pas de problèmes en France, car nous sommes tous français et la redistribution entre régions semble normale, mais en ce qui concerne la zone euro, cela voudrait dire qu'il faudrait prélever entre 8 et 10 % du PIB de l'Allemagne et le transférer vers la Grèce, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, voire la France. Or on ne peut demander cela aux Allemands. Il ne s'agit même pas de savoir s'ils voudront bien le faire. Ils ne le peuvent pas. Cela détruirait leur économie. L'autre solution consiste en l'organisation de dévaluations internes compétitives. C'est dans cette voie que la zone euro s'est engagée depuis 2010, et cette politique fut appliquée en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et aujourd'hui elle est mise en œuvre en Finlande. Concrètement, cela revient à appliquer dans notre pays la politique suicidaire de Brüning en Allemagne entre 1930-1932. C'est cette politique qui a été le terreau du nazisme, et non pas l'hyperinflation. Et il convient de rappeler qu'elle a été menée au nom du sauvetage des banques allemandes. Celles-ci ont bien été sauvées, mais à un prix économique monstrueux en termes de chômage et de misère sociale. Ces politiques de dévaluation internes sont celles que l'on met actuellement en place: baisse nominale des prestations, que ce soit le chômage ou les retraites, et baisse du salaire nominal par différents artifices. Ces politiques précipitent les pays qui les mènent dans des logiques de concurrence profondément destructrices pour l'économie européenne. On parle ainsi beaucoup d'une reprise espagnole. Non seulement il faut être très prudent à ce sujet, mais il faut voir que cette reprise se fait aussi au détriment de la France et de l'Italie.

    Euro
    © REUTERS/ Toby Melville
    Il faut enfin rappeler ce qu'a dit la Cour de Karlsruhe en 2011, à savoir qu'il y a des peuples européens mais pas de « peuple européen », et que c'est dans le cadre national que se construisent réellement les processus démocratiques. Autrement dit, un système fédéral poserait un énorme problème de démocratie.

    Les effets de l'euro

    L'euro, en conséquence, est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle.

    C'est aussi un facteur de régression car, quand on empêche les ajustements de se faire par le taux de change cet ajustement se fait par le chômage qui, déprimant le niveau général d'activité, engendre du chômage. Le vote du TSCG par le parlement en octobre 2012 est venu cadenasser cet état des choses en retirant aux Etats la possibilité de mener des politiques budgétaires adaptées. De fait, et on peut le voir dans les chiffres, la croissance dans la zone Euro a été bien plus faible que dans les pays de l'Union européenne qui ne sont pas membre de la zone Euro. Il y a eu, de 2000 à 2015, un écart d'environ 1% par an, soit un écart de plus de 17% sur l'ensemble de la période. C'est un fait, et un fait considérable.

    Tableau 1. Comparaison entre la croissance des pays de la zone Euro et 5 autres pays de l’OCDE
    © Photo. Source : base de données du FMI
    Tableau 1. Comparaison entre la croissance des pays de la zone Euro et 5 autres pays de l’OCDE

    Il faut ici voir les choses en face: les grands projets européens ont été le fruit d'une coopération entre des États, et non pas de l'Union européenne. Airbus n'a pas été mis en place par l'Europe. C'est un consortium né d'une coopération franco-allemande, rejoint par les Espagnols et les Britanniques. Ariane n'est pas un projet européen, c'est, là encore, un projet né de la coopération entre la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, où la France a réussi par un coup de force en 1971 à imposer l'idée qu'il fallait un maître d'œuvre, pour en finir avec les échecs répétés de la fusée Europa. Tous ces grands projets ont été des réussites car ils étaient portés par une volonté politique d'une pays, et non pas par l'addition des volontés des bureaucraties bruxelloises. De même, le CERN a une existence bien antérieure à l'Union européenne. Il est donc tout à fait possible de se coordonner et même plus, de coopérer, sur de grands dossiers industriels, sans les institutions européennes et encore moins l'euro. Par contre, ce que l'on peut constater, c'est la chute des investissements depuis la mise en place de l'euro.

    Chute de l’investissement productif
    © Photo. Source : base de données du FMI
    Tableau 2. Chute de l’investissement productif

    Que l'euro soit un facteur de récession structurelle était connu dès avant la crise financière de 2007. Dans un ouvrage publié en 2007, et donc rédigé un peu auparavant, plusieurs économistes montraient ainsi que l'euro est un facteur de freinage de la croissance au niveau mondial. En effet, l'euro est un facteur de récession dans plusieurs pays et, en outre, affaiblit de façon générale la demande de l'ensemble de la zone euro, ce qui pèse d'un poids important sur la conjoncture mondiale. On constate que depuis le début des années 2000, la croissance agrégée des pays de la zone euro est significativement inférieure à la croissance américaine, à la croissance britannique ou à celle des autres membres de l'OCDE qui n'ont pas l'euro. On peut ainsi attribuer en partie à l'euro les déséquilibres qui se sont révélés depuis 2007.

    Les effets de l'euro sur la conjoncture des pays européens

    L'euro est aussi un facteur de récession conjoncturelle. Cela fit plus de cinq ans que l'on proclame: « Il faut sauver l'euro »; en raison de ce slogan, on a imposé à tout une série de pays des politiques d'austérité qui ont directement aggravé la crise, que ce soit en Espagne, en Grèce, au Portugal, ou encore en Italie. En ce qui concerne l'Italie, par exemple, il faut bien voir que la crise récente des banques italiennes provient essentiellement de l'accumulation de mauvaises dettes, qui ne sont pas liées à l'immobilier, mais sont à 90 % liées à des dettes d'entreprise, de petites entreprises déstabilisées par la politique récessive menée dans les années précédentes. Le gouvernement Renzi cherche désespérément à relancer la machine économiques, mais il est obligé d'affronter les problèmes hérités du passé qui prennent la forme, aujourd'hui, de bilans très dégradés de quatre à cinq banques (on parle de plus de 400 milliards d'euros de mauvaises dettes), ce qui a lourdement pesé dans la chute des cours à Milan. L'euro rajoute donc de la crise à la crise. Certes, de 2000-2001 à 2006-200, la France a connu une croissance supérieure à bien des pays de la zone euro, notamment à l'Allemagne. Mais quelles en ont été les raisons?

    — La forte dépréciation de l'euro durant ces années, qui nous avantageait.

    — L'ampleur des exonérations de cotisations sociales. Ce système n'est pas juste, au sens où il profite essentiellement aux grandes entreprises, et où il pose toute une série de problèmes, mais il existe. Et si la France a eu une croissance supérieure à l'Allemagne, c'est uniquement en renforçant constamment ce système d'exonérations, c'est-à-dire en redonnant aux entreprises d'une main ce qu'on leur enlevait de l'autre du fait de l'euro.

    — Une politique budgétaire relativement expansive durant cette période, ce qui a eu des effets positifs, mais a aussi entraîné l'aggravation importante de notre endettement public.

    L'euro a permis à l'Allemagne et à la France de parachever cette financiarisation en ce qui les concerne. Mais paradoxalement, l'euro n'est dans le même temps pas capable de résister à une crise financière. On voit très bien que les règles de fonctionnement de la BCE et les règles qui ont été internalisées dans les différents pays visent à faire des activités financières le pivot réel de l'activité économique. Ceci est profondément malsain. Je suis en train pour le compte des Russes de travailler sur une restructuration possible de leur système financier, et, pour ma part, je suis partisan d'un retour à des formes de contrôle dirigiste sur la finance. Certains appellent cela de la « répression financière », mais ça n'a pas de sens. On parle de répression pour des individus ou des populations. En ce qui concerne la finance, il s'agit de réglementation, tout simplement. Or mettre en place une réglementation de la finance, ce qu'il faudrait faire non seulement en France, mais aussi en Europe, n'est pas possible dans le cadre de l'euro. Vouloir réglementer la finance est incompatible avec les modes de fonctionnement de l'euro. Si l'on veut sortir de la financiarisation il faut être décidé à sortir de l'euro.


    (1) Bibow, Jörg et Terzi, Andrea (dir.), Euroland and the World Economy, Londres, Palgrave MacMillan, 2007.

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    loi Travail, zone euro, euro, Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi
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