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    Du festival au flux migratoire : Utopia 56 va gérer le camp humanitaire de Grande-Synthe

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    Gaëlle Nicolle
    Crise migratoire (787)
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    Le camp de la Linière entame sa deuxième semaine d'existence. Célèbre pour être le premier camp humanitaire de France, il a été bâti avec fracas et optimisme à l’initiative de la mairie de Grande-Synthe, grâce à l’expertise et au financement de Médecins sans Frontières.

    Mais l'ONG va progressivement passer le flambeau à l'association Utopia 56. Gestion pour le moins nouvelle et insolite car l'association est surtout connue pour sa longue expérience dans l'activité festivalière. Cabanes, chauffages au pétrole, gravas, la différence avec le précédent "camp de la honte" est considérable. Mais pour les migrants, l'attente reste la même.

    Passez la porte façon « Ishtar » au sud de Grande-Synthe, direction le camp de la Linière
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    Passez la porte façon « Ishtar » au sud de Grande-Synthe, direction le camp de la Linière

    Après trois mois de marathon logistique pour Médecins Sans Frontières (MSF), c'est l'association Utopia 56 qui va reprendre le flambeau du premier camp humanitaire de France. Forte actuellement d'une cinquante de membres sur le camp de la Linière, la structure a annoncé ses objectifs dès novembre 2015: "mobiliser et organiser des équipes de bénévoles pour venir en appui d'autres associations œuvrant dans l'événementiel ou l'humanitaire". Dans l'humanitaire, elle est encore novice, ayant fait ses armes à Calais dans le "nettoyage et l'hygiène", selon un des responsables. Dans l'événementiel, elle est connue pour assurer depuis longtemps toute la régie du camping du festival breton des Vieilles Charrues.

    Justin aussi a quitté la boue pour le soleil,  avec son admirateur  qui  tient à rester secret.
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    Justin aussi a quitté la boue pour le soleil, avec son admirateur qui tient à rester secret.

    Valérie, la chargée de communication de cette jeune structure œuvrant désormais auprès d'une population évidemment moins portée sur la fête que celle présente aux festivals qu'elle chapote habituellement, reconnait qu'il s'agit là d'une grande première: "Absolument, on aurait pas imaginé cela il y a quelques semaines". 

    Qu'est-ce qui change du travail habituel? La question est éludée par la diversité et la variété des compétences professionnelles de chacun dans l'association. Néanmoins, l'expertise humanitaire au sens large, qui n'est pas celle d'une gestion de flux dans un camp, mais d'une expertise logistique et d`une prise en charge d'une population victime d`un conflit, s'acquerra sur le tard. En attendant, l'association lance un appel d'urgence: pour faire vivre le camp de façon correcte, il faut compter non pas sur 50 mais sur 120 bénévoles par jour. Les candidatures sont ouvertes, notamment aux français, encore trop peu nombreux sur le site, déplore les responsables.

    Tromper l’ennui et mettre en valeurs les compétences : un collectif d’artistes et de chercheurs prévoit  des concerts et des projections, pour et par les migrants.
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    Tromper l’ennui et mettre en valeurs les compétences : un collectif d’artistes et de chercheurs prévoit des concerts et des projections, pour et par les migrants.

    Son "pari fou" de construire le premier camp humanitaire de France, on peut dire que Médecins sans Frontières l'a remporté. Dès le premier jour du déménagement du "camp de la honte" vers le camp de la Linière, près de 900 personnes s'était portées volontaires pour migrer vers ce lieu, aux conditions d'accueil nettement plus acceptables. 

    Des cabanes solides dotées de chauffages au pétrole, des structures indépendantes pour la cuisine, les douches, les WC. Paradoxe, si l'Etat n'a pas apprécié la construction du camp et n'a pas encore directement réagit à la demande d'aide financière du maire Damien Carême (estimé à 3 millions d'euros d'entretien annuel), il contribue indirectement à sa gestion sanitaire, en finançant l'association Afegi, en charge des sanitaires et de la médiation sociale. Aujourd'hui, ce camping certes sans étoile affiche déjà complet: 1.500 individus installés et pas un de plus, assure le maire.

    Construction au galop et décoration à la bombe : l’évasion s’invite même sur les murs de la cuisine.
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    Construction au galop et décoration à la bombe : l’évasion s’invite même sur les murs de la cuisine.

    Les travaux ne sont pas terminés: les zones à proximités du poste MSF sont réservées en priorité aux enfants et familles. Les zones centrales sont mixtes et la répartition s'est faite au compte-goutte. Un peu plus loin, les tentes jalonnent un sol, cette fois-ci revêtu de bâches de drainage et de gravas (ô joie!), en attendant que la construction des derniers shelters s'achèvent. Il n'y en aurait pas d'autre de construit, et c'est à l'association Utopia 56 qu'il incombe la tâche de compter les arrivées/départs, en plus de la coordination des innombrables bénévoles, venus parfois de pays voisins: Angleterre, Allemagne, ou encore Luxembourg.

    Danil et ses compagnons de route visent l’Angleterre, et même plus loin : « Inch’ Allah »
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    Danil et ses compagnons de route visent l’Angleterre, et même plus loin : « Inch’ Allah »

    Médecins sans frontières va progressivement réduire son action humanitaire sur le camp pour n'avoir plus qu'un pôle médical. La coordinatrice MSF, Angélique Muller, nous explique que la réhabilitation d'une structure déjà existante sur ce terrain, situé 4 km du précédent, va permettre d'apporter des soins de santé primaires, de mettre en place des consultations psychiatrique et des activités psychosociales. Déjà, le nouveau camp a un effet palpable sur la population. Les femmes sortent d'avantage, les sourires réapparaissent, constate-t-elle.

    « Les enfants jouent, les hommes font du foot : il y a des exutoires, ce n’est plus l’effet cocotte-minute du camp du Basroch »
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    « Les enfants jouent, les hommes font du foot : il y a des exutoires, ce n’est plus l’effet cocotte-minute du camp du Basroch »

     

    Le camp de Basroch était non seulement une « honte », mais un cul-de-sac: dans le camp de la Linière où le drapeau du Kurdistan est représenté sous toutes ses formes et coutures, les migrants attendent, inlassablement, de pouvoir rejoindre leur famille outre-Manche. Youssef est kurde et insiste: "Je ne peux pas dire que je viens d'Irak, de Syrie ou de Turquie. Tous les jours, ils nous tuent". Il est parti seul il y a trois ans et, faute de passeport, sa demande d'asile en France a été rejetée. Il se déplace aux côtés de deux familles, qui sont comme les siennes: "Je prie Dieu pour que ces familles partent d'ici. Ce n'est pas une vie pour des enfants". Elles attendent de rejoindre leurs proches en Angleterre où ils se sont réfugiés alors que Saddam était au pouvoir: "Il faut que le gouvernement français ou le Parlement européen fasse quelque chose".

    Ils ont tout perdu en fuyant. Ici, le business reprend de façon plus ou moins tolérée : bœuf haché au citron, cigarettes et coca. Il y a même un barbier, qui bat son plein
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    Ils ont tout perdu en fuyant. Ici, le business reprend de façon plus ou moins tolérée : bœuf haché au citron, cigarettes et coca. Il y a même un barbier, qui bat son plein

     

    L'objectif du camp actuel est également de donner envie aux migrants de faire leur demande d'asile en France. L'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII) ou le Carrefour des Solidarité s'apprêtent à renforcer leur travail d'information et d'orientation.

    La tentation de l’outre-Manche : la nuit dernière, Ouali s’est blessé au genou en tombant, la police aux trousses.
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    La tentation de l’outre-Manche : la nuit dernière, Ouali s’est blessé au genou en tombant, la police aux trousses.

    Auprès des enfants, l'enseignement du français se développe et plaît. Ce qui, forcément, a un impact sur les perspectives que l'on peut se faire en France. Fulgence, responsable d'une petite école, nous confie: "Pour l'instant c'est essentiellement en anglais, car ils ont une allergie au français. Mais les choses changent! Surtout depuis qu'il y a ce camps-là. Parce que les conditions sont meilleures donc ils sont plus réceptifs. Il y a aussi l'appréhension par rapport au mauvais accueil français, qui n'est pas un mauvais accueil français mais un barrage anglais… mais bon, c'est comme cela qu'ils le voyaient. Ils ne pouvaient pas comprendre qu'on puisse les loger dans un camp aussi +merdique+ que celui du Barsroch. Maintenant, j'ai beaucoup de familles qui pensent déjà à demander l'asile en France".

    Déjeuner au pied d'une yourte, future école en construction. L'association SALAM, très investie sur le site, offre repas et vêtements.
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    "Déjeuner au pied d'une yourte, future école en construction. L'association SALAM, très investie sur le site, offre repas et vêtements."


    L'ouverture du camp ne s'est pas faite sous les meilleurs auspices. Très vite, la préfecture a pointé du doigt des manquements aux normes de sécurité, que le maire s'est empressé de résoudre. Trouverons-ils à redire sur ce camp qui semble redonner confiance aux migrants et redorer le blason de la commune? L'attente est longue et le "barrage anglais" continue néanmoins de laisser planer un évidement sentiment de tristesse. Un fragile îlot de quiétude dans un océan d'instabilité: pour le maire Damien Carême, il faut répéter ce type d'initiative. Car autour Cherbourg par exemple, ils seraient déjà quatre cents kurdes.

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    Tags:
    camp, crise migratoire, migrants, Carrefour des Solidarités, Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), Utopia56, Médecins sans frontières (MSF), Calais, France
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