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Plusieurs centaines de migrants ont été reconduits par bateau depuis l’île de Lesbos vers la Turquie. Cette mesure signe le début des nouvelles relations entre Bruxelles et Ankara. Mais cela s’avère-t-il suffisant pour faire face à la crise, et est-ce efficace ?

Ce Lundi 4 Mars aura sonné comme un nouveau départ pour beau nombre de migrants arrivés en Grèce. L'île de Lesbos, qui jusqu'ici accueillait plus de 3000 migrants (sur les 50 000 présents sur le sol grec), a vu près de 120 d'entre eux emmenés (certains menottés) sur des navires reliant l'île grecque à la ville turque de Dikili.

Voici moins d'un mois, le 18 Mars, l'UE avait conclu l'accord suivant avec la Turquie: la Turquie prendrait en charge tout migrant clandestins se trouvant en Grèce, en échange de quoi l'Europe se chargerait de migrants syriens, verse 3 milliards d'Euros d'aide financière à la Turquie, une accélération du processus d'adhésion à l'UE, et une levée des visas pour les citoyens turcs dans les pays européens. 72 000 réfugiés syriens pourront ainsi être échangés entre les deux parties à l'accord.​

M. Yves Pascouau, responsable du programme « Migration et Diversité » au European Policy Centre de Bruxelles, revient sur les effets de cet accord, et sur le poids de la Turquie.

« Les personne en situation irrégulière sur le territoire grec, et qui ne font pas une demande d'asile, seront réadmises en Turquie, en application d'un accord de réadmission entre la Grèce et la Turquie. (…) Il est évident que la Turquie utilise cette situation et cette crise humanitaire au bénéfice d'une négociation au terme de laquelle elle espère récolter un ensemble d'éléments positifs. »

M Nicolas Bay, député européen frontiste, nous partage son opinion à ce sujet:

«Il est clair que l'objectif de la Turquie est d'entrer dans l'Union Européenne et de profiter de ces vagues d'immigration et d'une coopération minimaliste avec l'union européenne. »

Les renvois ayant eu lieu ce matin entrent dans ce cadre. Un total de 250 migrants clandestins est concerné par des renvois chaque jour jusqu'à Mercredi. Une goutte dans l'océan, quand on sait que l'Allemagne avait accueilli plus d'un million de migrants en 2015.
Ceci ne concerne cependant pas les demandeurs d'asiles, comme nous l'explique M. Pascouau:

« En ce qui concerne les demandeurs d'asile, la situation est plus compliquée, car ceux qui font leur demande en Grèce ne pourront être reconduits en Turquie que si l'on convient que la Turquie est un pays sûr, ou un pays de premier asile; or ces notions-là sont juridiquement encadrées et il faudra déterminer si la Turquie remplit, ou pas, les critères qui permettent de la considérer comme tel; aujourd'hui ce n'est pas le cas.

(…) Il n'est pas possible aujourd'hui de renvoyer des demandeurs d'asile de la Grèce vers la Turquie, et donc on ne renvoie qu'un certain nombre de personnes que l'on peut renvoyer, c'est-à-dire ceux dont les autorités grecques ont attestés qu'ils sont en situation irrégulière. »

En effet, Amnesty International avait pointé du doigt dans un article les expulsions faites par Ankara à l'encontre des réfugiés syriens sur son sol; le pays n'est pas considéré comme sûr, et la question de la protection juridique ressort de ces renvois.

« C'est la question qui se pose dès qu'il s'agit de prendre en considération le cas des demandeurs d'asile; si ils sont renvoyés en Turquie pour que leur demande soit examinée, il faut que la protection dont peuvent jouir ces personnes en Turquie soit jugée comme étant suffisante. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés considère que la protection qui est accordée aux Syriens en Turquie n'est pas suffisante, et dès lors, on ne peut pas renvoyer des demandeurs d'asile syriens vers la Turquie. »

Or, il faut rappeler que la plupart des migrants sont des immigrés économiques (selon M. Frans Timmermans, vice-président de la commission), venus d'Asie et d'Afrique. Entre temps, la Grèce a adopté une loi concernant l‘immigration ce 1er Avril.

Des forces de l'ordre venues des différents pays européens seront déployées dans le cadre de Frontex, afin d'appuyer leurs collègues grecs. Selon M. Pascouau, la Commission Européenne a estimé que 4000 personnes étaient nécessaires au dispositif opérationnel établi par les accords.

Qu'adviendra-t-il aux migrants non-demandeurs d'asile arrivés en Grèce avant le 20 Mars, soit 50 000 personnes?

« Ceux qui sont demandeurs d'asile verront leur demande examinée en Grèce, et ceux en situation irrégulière seront retournés dans leur pays d'origine en vertu des accords. »

D'où les Pakistanais, Bangladeshis et Africains renvoyés ce matin. La Turquie devra s'occuper de leurs dossiers et les transmette aux pays d'origine de ces personnes.​

La Commission Européenne a permis aux états membres de remettre en place pour une durée maximale de deux ans des contrôles à leurs frontières nationales. L'UE fait-elle un changement de 180 degrés dans sa politique migratoire? M. Bay nous répond.

« C'est une opération de communication: il ne s'agit que de quelques centaines de personnes qui sont renvoyés à la Turquie, alors qu'il y a eu plus d'un million en 2015 qui sont arrivés par les frontières sud de l'Europe, et pour la majorité d'entre elles, qui n'avaient pas légitimement à pouvoir se prévaloir du droit d'asile. »

La Grèce se refermant, plus rien n'empêchera le flux de migrants de se ruer sur la route des Balkans.

« Les filières de migration clandestine dans les sud de l'Europe sont nombreuses, et parmi ceux qui ont commis les attentats du 13 novembre à Paris, certains sont passés par ces filières, notamment par Lesbos; beaucoup passent aussi par l'Europe de l'Est; Schengen est mort, car cet accord justifiait l'absence de frontière à l'intérieur de l'Europe en voulant instaurer des frontières extérieures qui en réalité n'existent pas. »

L'Italie aussi risquera d'être concernée, sans compter le Maroc. En bref, une politique migratoire qui ne traite que de quelques gouttes, alors que toute une marée humaine est aux portes de l'Europe.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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Tags:
crise migratoire, migrants, Lesbos, Turquie, Grèce
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