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    Les grandes manœuvres diplomatiques du Maroc

    Les grandes manœuvres diplomatiques du Maroc

    © AFP 2018 FADEL SENNA
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    Maxime Perrotin
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    Renversement d'alliances en vue au Maroc? Le roi chérifien s'est montré très critique envers ceux qui "complotent" contre la stabilité des monarchies, le secrétaire général de l’Onu et les conséquences du "Printemps arabe".

    Le signe d'un rapprochement entre le Maroc et les pétromonarchies ou une manœuvre pour faire pression sur le dossier sensible du Sahara occidental? L'Occident serait-il en train de perdre son plus fidèle allié au Maghreb?

    Le roi Mohammed IV du Maroc s'est montré particulièrement critique — sans toutefois les nommer — envers les puissances occidentales, dont il dénonce "le double langage dans l'expression de l'amitié et de l'alliance, parallèlement aux tentatives de coups de poignard dans le dos", dans une région qui "vit au rythme de tentatives de changement de régimes et de partition des États".

    Des puissances qui selon le roi "complotent" contre les pays arabes stables, à savoir les monarchies arabes: celle du Golfe, de Jordanie et du Maroc. Ce n'est pas un hasard, il a tenu ces propos lors du premier sommet conjoint entre les pays du Conseil de Coopération du Golfe et le Maroc.

    Les pétromonarchies, nouvelles meilleures amies du Maroc? Elles sont en tout cas réceptives au discours critique de Mohammed IV sur les printemps arabes, qu'elles ont sévèrement réprimé chez elles. Le roi fustige les conséquences de ces fameux printemps arabes notamment en Syrie, Irak et Libye — et son lot de "ravages", de "désolations" et de "drames humains" qui a plongé la région dans un "automne calamiteux."

    Une vision bien sombre que partage Bernard Lugan, universitaire, historien africaniste et géopoliticien:

    "Il est bien évident que cette histoire de +printemps arabes+ est née dans les esprits occidentaux. Les printemps arabes c'est très simple, c'est une volonté américaine de sous-traiter leur départ aux Frères musulmans. Les Américains qui avaient l'intention de se dégager du Moyen-Orient ne voulaient pas laisser le chaos derrière eux. Ne voulant pas laisser le chaos derrière eux, ils se sont dits +nous allons traiter avec une organisation islamiste qui n'est pas fondamentaliste et qui est internationale — ce qui va permettre de contrôle un petit peu cette situation — en nous appuyant sur qui, sur la Turquie!+ On retrouve toujours la Turquie et les frères musulmans dans ce raisonnement.

    Donc les Américains et les Occidentaux, par suivisme, ont poussé à ces révolutions qui ont abouti à ce qu'on appelle les printemps arabes, et puis finalement ils se sont pris les pieds dans le tapis. Premier échec: cela a été la résistance du président Assad en Syrie et la politique russe et iranienne qui a permis à Assad de tenir le coup. Deuxième échec, cela a été l'Égypte — avec le coup d'État militaire qui a renversé les frères musulmans — troisième échec, ça été la Tunisie où les frères musulmans ont été évincés du pouvoir et puis le quatrième échec, c'est l'anarchie complète en Libye à la suite de la tentative occidentale. Donc la diplomatie occidentale, si tant est qu'il y en a une, a complètement échoué, ce qui fait qu'un pays comme le Maroc se pose la question +avons-nous intérêt à nous aligner sur des gens qui n'ont aucune cohérence, qui ne tiennent aucun compte des intérêts locaux, qui agissent par idéologie et jamais par pragmatisme?+"

    Il faut dire que l'opinion défavorable du roi vis-à-vis des "printemps arabes" est à présent partagée par de larges pans de la société civile des pays de la région. En effet, d'après un sondage mené auprès de 3500 personnes âgées de 18 à 24 ans dans 16 pays arabes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les printemps arabes n'ont plus la côte. Les jeunes arabes ne sont plus que 36% à estimer qu'ils ont été bénéfiques, contre le double en 2012.

    L'étude conclut qu'aujourd'hui, une majorité de jeunes arabes — frange la plus importante de la population de ces pays — plébiscite plus de stabilité que de démocratie.

    Le roi n'a pas non plus manqué de critiques à peine voilées à l'égard du secrétaire général des Nations Unies. Il estime Ban Ki-Moon "instrumentalisé pour essayer de porter atteinte aux droits historiques et légitimes du Maroc concernant son Sahara."

    Le mot-clef est lâché pour Bernard Lugan, le Sahara occidental étant au cœur de la politique étrangère marocaine. Pour preuve, c'est lors d'un conseil des ministres tenu dans la ville de Laâyoune — la plus peuplée du Sahara occidental — que le roi a remanié en profondeur son appareil diplomatique en nommant 78 nouveaux ambassadeurs, sur les 91 ambassades que compte le royaume à travers le monde. Un appareil diplomatique qu'il a ouvert aussi bien à ses anciens opposants qu'aux membres du Front Polisario qui ont fait défection du mouvement indépendantiste sahraoui."

    Le fond du problème c'est la question du Sahara Occidental; le roi du Maroc est absolument scandalisé et à juste titre de l'attitude de Ban-Ki Moon, qui s'est permis de qualifier la présence marocaine au Sahara d'occupation. C'est absolument scandaleux: on est exactement dans la même situation que la Crimée avec la Russie: c'est un pays qui appartient au Maroc, qui a toujours appartenu au Maroc, qui a été coupé du Maroc au moment des partages coloniaux et le Maroc a récupéré son Sahara.

    En face de cela, vous avez l'Algérie qui s'oppose à ce phénomène de rattachement des droits historiques marocains au Sahara et vous avez le Conseil de Sécurité ou plutôt Monsieur Ban Ki-Moon. Les Marocains ont l'impression que certains membres occidentaux du Conseil de Sécurité se mettent à abandonner la position du soutien au Maroc au profit de la position algéro-onusienne, ce qui fait que les Marocains qui n'entendent absolument pas négocier sur la question de la souveraineté du Sahara Occidental ont décidé de faire un coup politique, un coup diplomatique en mettant en garde les occidentaux +Écoutez, puisque vous n'avez pas de position solide, ferme et cohérente et bien nous allons voir ailleurs."

    Le Maroc. Image d'illustration
    © AFP 2018 ABDELHAK SENNA
    Un "virage anti-occidental" titre le Monde à propos des déclarations de Mohamed VI et de la réorientation diplomatique qu'il impulse au pays. Le quotidien français met en avant qu'en plus de ses nouveaux alliés du Golfe, le Maroc s'est rapproché des deux membres permanents non-occidentaux du Conseil de Sécurité de l'Onu, à savoir la Chine et la Russie. En effet, le roi a rencontré le Président Vladimir Poutine à la mi-mars, en marge de la signature d'accords bilatéraux entre la Fédération et le Royaume et s'est félicité durant son discours de cette "visite réussie."

    "Vous savez, il y a de la gesticulation aussi… il est bien évident que le Maroc a toujours été l'un des pays les plus soutenus, les plus alignés sur les positions occidentales, or il se trouve qu'il n'y a plus de position occidentale: on l'a bien vu dans les affaires de Syrie, dans toutes les affaires, les occidentaux sont absolument incapables d'avoir une position ferme, constante et d'avoir une perspective politique, les Marocains en ont assez et ils vont se rapprocher de gens qui ont une diplomatie un peu plus cohérente."

    Diplomatie plus cohérente… et plus favorable au Maroc que l'Onu sur la question du Sahara occidental. Ce territoire a été séparé du Maroc au moment de la décolonisation et le royaume n'a eu de cesse de le revendiquer depuis. Et la Cour Internationale de Justice trouve légitime la requête marocaine, elle qui a rendu en 1975 un avis consultatif reconnaissant l'existence de liens historiques entre les populations du Maroc et du Sahara occidental.
    Le royaume chérifien administre actuellement près de 80% de la région, malgré les actions du Front Polisario, qui lutte pour l'autodétermination d'une République sahraouie. Le Front est soutenu à la fois par l'Espagne, qui y voit un moyen de garder un pied en Afrique de l'Ouest et par l'Algérie voisine:

    "Si vous prenez une carte, vous constatez que l'Algérie a une toute petite façade sur la Méditerranée, avec un énorme ventre saharien. Et toutes les richesses de l'Algérie sont au Sahara, ce qui fait que l'Algérie est obligée d'exporter ses richesses par la Méditerranée. Or la Méditerranée, c'est le détroit de Gibraltar: il suffit de mettre quelques mines et le détroit est fermé, donc l'Algérie est coincée en Méditerranée, tandis que le Maroc — avec le Sahara occidental — a 2.500 km de côtes atlantiques, ouvertes sur le grand large et les océans de communication. Le problème est là c'est un problème géostratégique très simple.
    Donc l'Algérie, depuis le début, essaie de soutenir la fiction d'un État indépendant qui permettrait d'une part d'éviter que le Maroc n'ait cette profondeur littorale s'étendant jusqu'à la Mauritanie et qui d'autre part permettrait à l'Algérie d'avoir un état vassal qui lui donnerait un débouché sur l'Atlantique. Alors les Marocains, fort intelligemment, ont dit aux Algériens +écoutez, si c'est un problème de débouché sur l'Atlantique, nous vous offrons un port libre et une voie ferrée extraterritoriale+. Les Algériens n'ont pas voulu."

    Face à cette agitation diplomatique, le conseiller du chef du Polisario — Bachir Mustafa Sayed — a déclaré mardi qu'"une guerre est possible si l'Onu ne réussit pas à débloquer la situation", notamment en cas d'"échec de la mise en place d'un referendum d'autodétermination", ce qui pourrait pousser l'organisation à prendre les armes…

    "Le Polisario abat ses dernières cartes! Ils ont bien compris que leur allié est Ban Ki Moon et Ban Ki-Moon est là jusqu'au mois de décembre, au 1er janvier il ne sera plus là, donc il faut absolument forcer la main au Conseil de Sécurité en agitant une menace militaire. Militairement le Polisario n'existe pas, le Polisario n'existe que si l'armée algérienne intervient. Évidemment, s'il y a une guerre entre l'Algérie et le Maroc, ça change complètement de nature. Mais le Polisario à lui tout seul ne représente rien. Le Polisario était reconnu par 82-83 pays il y a encore 3 ou 4 ans, il ne l'est plus aujourd'hui que par 31 pays. Ses effectifs ont fondu comme neige au soleil, la plupart de ses cadres se sont ralliés au Maroc."

    Si depuis ce discours de Mohammed VI, le secrétaire général de l'Onu n'évoque plus en termes "d'occupation" la présence de troupes marocaines dans la région méridionale du Sahara, il préconise néanmoins l'extension du mandat de la mission onusienne de la MINURSO pour une année supplémentaire, soit jusqu'au 30 avril 2017.

    Une prolongation qui pourrait s'avérer déterminante car de la présence de cette mission dépend la tenue du référendum sur le statut définitif du Sahara Occidental tant réclamé par le Front Polisario. Et quand on se rappelle que cette résolution est soumise au vote du Conseil de Sécurité ce jeudi 28, on ne peut s'empêcher de penser que le roi Mohammed VI a décidé, en jouant le revirement d'alliances, de mettre la pression sur ses alliés "historiques"…

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    printemps arabe, monarchies pétrolières, monarchie, diplomatie, ONU, roi Mohammed VI du Maroc, Maghreb, Sahara, Occident, Maroc
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