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En France, plusieurs dizaines de milliers de Russes blanc et de Soviétiques ont participé à la résistance contre l'occupation nazie. Et chez certains, c'était même une affaire de famille. Dès 10 ans, chez les Lopatinsky, on luttait contre le IIIe Reich. Portrait.

Ce 9 mai, la Russie fête la capitulation de l'Allemagne nazie et honore le lourd tribut payé par l'URSS à la Seconde Guerre mondiale (25 millions de morts, civils et militaires confondus). Mais tous les Russes qui ont combattu le nazisme n'étaient pas membres de l'Armée rouge. Certains Russes blancs, ces émigrés ayant fui la révolution de 1917, ont pris les armes en France et ont même fait de leur combat contre l'Allemagne nazie une affaire de famille. C'est le cas d'Igor Alexandrovitch Lopatinsky, fils d''un ancien officier tsariste arrivé en France dans les années 1920, qui est entrée en résistance à l''âge de 10 ans, en 1941, suivant l'exemple de son père, sa mère et de son frère aîné.


De 1941 à 1944, Igor a une mission de la plus haute importance. Il aide en catimini des prisonniers soviétiques à échapper aux travaux forcés auxquels les Allemands les ont condamnés: "Vous savez qu'il y a eu énormément de prisonniers soviétiques, faits par les Allemands, qui ont été ramenés en France pour construire le mur de l'Atlantique, en particulier près de Saint-Nazaire". Igor aide ces prisonniers à s'évader avant qu'ils ne servent de main d'œuvre pour les ouvrages défensifs allemands. C'est un secret qu'il doit à tout prix cacher à ses camarades, qui ne soupçonnent rien même lorsqu'il s'absente de longues journées: "On m'a demandé plus tard si je n'avais pas peur d'être arrêté. Mais non, je ne me rendais pas compte, j'étais un héros".

La mère, le fils et le père : chez les Lopatinski, chacun avait son rôle dans la Résistance
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La mère, le fils et le père : chez les Lopatinski, chacun avait son rôle dans la Résistance

La Résistance est une affaire familiale, bien rodée. Le frère, de sept ans son aîné, combat par les armes. Le père, ancien officier tsariste puis officier blanc, a émigré en France en 1924: "et il est devenu chauffeur de taxi, comme presque tous les émigrés russes". Il profite de son emploi d'ambulancier pour prendre sous son capot des prisonniers soviétiques promis aux travaux par les Allemands: "On ne va pas se mentir, même les Russes blancs ont travaillé chez les allemands. Mon père, qui était chauffeur de taxi, est devenu chauffeur d'une ambulance allemande. Et avec son ambulance, comme il était souvent appelé pour transporter des blessés, il en profitait pour en prendre un ou deux autres, et il les faisait évader".

Igor se souvient de l'année 1942, où les Allemands ont fusillé les premiers Russes, près du Trocadéro. Mais le ‘'grand boom antiallemand'', c'est 1941, lorsque l'Allemagne attaque l'Union Soviétique. Alors, de petits groupes de Russes se forment. "Soyons honnêtes: l'émigration s'est partagée en deux: ceux qui étaient pour les Allemands car ils devaient libérer l'Union soviétique du bolchevisme, et l'autre moitié qui disait +l'Union soviétique on s'en fout, c'est la Russie. Donc, on est russes+."

Igor et Pavel, un évadé blessé à la tête : ‘’Rien de grave’’
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Igor et Pavel, un évadé blessé à la tête : ‘’Rien de grave’’


Avec son ambulance militaire, le père emmène les prisonniers soviétiques, militaires ou civils, à la gare de Saint-Nazaire. De là, ils doivent prendre un train jusqu'à Paris, destination Montparnasse dans le XVe arrondissement. Les résistants français de la SNCF étaient aussi de mèche, puisqu'ils dissimulaient leur présence à bord du train. Le père expliquait aux prisonniers: "Vous descendez quand tout le monde descend", et il leur indiquait comment se rendre rue Castagnary à partir de la gare Montparnasse, juste à côté. C'est au 32 de cette rue que les Lopatinsky habitent, dans un deux-pièces. Lorsque les prisonniers arrivaient au dernier étage, porte de droite, ils frappaient et c'est la mère qui ouvrait: "Bonjour, Mama!", se souvient encore Igor. "Mama" les cachait alors dans l'appartement pour deux, trois jours, parfois une semaine. En attendant les ordres…

Souvenir de prisonniers qu’il a aidé : ‘’Avec amour, à Igor le joyeux garçon‘’
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Souvenir de prisonniers qu’il a aidé : ‘’Avec amour, à Igor le joyeux garçon‘’

"C'est là que je suis devenu résistant. Je n'étais pas combattant, j'étais tout simplement une liaison entre l'Etat-major, qui était à côté de Paris. Tous les soirs, je téléphonais à ce numéro et je disais +c'est Igor — y'a rien+. Et tac, on raccrochait. Mais parfois, ils disaient +comme d'habitude+." Il se rend tous les soirs au bistro pour téléphoner. Au feu vert de l'Etat-major, il entre en jeu. Il aime son "travail" et ne recule pas devant les 7 km qui séparent le domicile familial du point de rendez-vous secret, dans le XVIIIe arrondissement: "Je devais emmener mes deux ou trois types à Montmartre, à pied. On m'avait entraîné: je devais marcher à 100 mètres devant eux, et ne pas me retourner pour voir s'ils me suivaient, cela ne me regardait pas. Mais en marchant, je devais jeter un coup d'œil dans les vitrines, pour voir s'ils me suivent. Arrivés à Montmartre, il y avait une petite rue, où il y avait un bonhomme qui était là, chargé de prendre la suite. Je passais devant lui, on se faisait un geste. Et au moment où mes deux ou trois évadés passaient devant lui, il leur disait +suivez-moi+."

L'Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) s'est créée. J'étais là-bas, j'ai expliqué mon cas.
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"L'Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) s'est créée. J'étais là-bas, j'ai expliqué mon cas. "


La suite, Igor l'ignore. Il sait qu'il y a une brigade à Senlis, où les prisonniers devaient se rendre. Il estime qu'il en a aidé une bonne centaine. Avait-il peur de se faire arrêter? Non: "Je ne me rendais pas compte du danger, c'est ça qui est important. Malheureusement, j'ai plusieurs copains qui ont été fusillés. Peut-être qu'ils ont trop parlé… Je ne pourrais pas vous dire, on ne disait rien. Un jour on l'a su, c'était officiel, ils ont été fusillés au Mont-Valérien, d'autres à Versailles, près de l'école des cadets". Il n'a pas jamais revu les prisonniers, même après la Libération. Accusés de trahison par Staline car tombés entre les mains de l'ennemi, beaucoup ont été envoyés au goulag. Igor ne garde comme seuls souvenirs des évadés que quelques portraits que certains lui ont donnés, avec un mot d'amitié au dos. Le père, lui, a été accusé d'être membre de la Gestapo par la concierge. Après trois mois passés au camp de Drancy, il a été innocenté par un ancien agent du KGB, que la mère avait hébergé à plusieurs reprises sans jamais connaître sa véritable identité. Et Igor d'ajouter que "parmi les salauds, il y a quand même de braves gens". Igor n'a jamais avoué son secret à ses camarades et son père n'a plus voulu reprendre son activité de chauffeur.

Quand l'ennemi s'effondre, à quel sein se vouer ? Igor Lopatinski à son bureau, chez lui en Normandie
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Quand l'ennemi s'effondre, à quel sein se vouer ? Igor Lopatinski à son bureau, chez lui en Normandie

Igor Lopatisnky souhaite rappeler aux gens que des résistants, russes et soviétiques, ont défendu la France. Avant la Guerre, la France est le pays qui a accueilli le plus d'émigrés russes: environ 100 000. Paris, Berlin et Constantinople étaient les trois principales destinations pour ce million de russes, issus de toutes les couches sociales et tendances politiques.

Le sujet étant peu étudié, il est difficile d'estimer le nombre exact de résistants, russes et soviétiques, qui ont défendu la France par la suite: ‘' On pense qu'il y a eu une bonne centaine de milliers de Soviétiques et de Russes. Je dirai que c'est un peu exagéré. Mais si l'on songe  qu'il y a une trentaine de milliers de tués, là on commence à se dire qu'il y en a eu quand même pas mal''.
Il préside aujourd'hui l'"association internationale des partisans soviétiques et russes volontaires en France". Et ce n'est pas tout: Igor Lopatisnky effectue un travail de collecte et de rédaction sur toute sa vie et les événements qui l'ont entouré: une année par classeur, et il en a déjà plus de vingt. Son but: faire l'histoire de l'immigration russe en France, en commençant par sa famille. Et des "aventures" à raconter, il en a à foison.

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Tags:
victoire, Résistance, nazis, Grande guerre patriotique (1941-1945), Russie
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