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C’est aujourd’hui qu’entre en vigueur l’interdiction de circuler dans Paris pour les voitures de plus de 20 ans. Une mesure loin de faire l’unanimité: alors que certains parlent de progrès écologique, d’autres évoquent une mesure antisociale.

Quel âge a votre voiture? Si vous habitez Paris ou que vous y travaillez, vérifiez votre carte grise, car dans le cadre du Plan pour la Qualité de l'air votre voiture pourrait bien ne plus être conforme aux normes de la municipalité de Paris.

Ce vendredi matin, nous nous sommes rendus Place de la Concorde où un rassemblement de vieilles voitures se déroulait. S'agissait-il d'une simple réunion de passionnés? Pas vraiment, plusieurs dizaines d'automobilistes s'étaient donnés rendez-vous à 8 heures devant la grande roue — où ils ont arrêté le moteur de leurs véhicules — pour manifester leur opposition à l'encontre de la dernière mesure restrictive en matière de circulation dans Paris, entrée en vigueur ce jour, comme nous l'explique Stéphane Colonna, l'un des organisateurs des "bannies du 1er juillet":

"C'est effectivement un rassemblement un peu inhabituel, puisqu'on est à huit heures pile place de la Concorde pour couper nos moteurs en respect strict de l'interdiction que Paris nous demande de respecter. C'est aussi un rassemblement un peu pied-de-nez pour dire à la ville de Paris — en particulier à son maire — que nous sommes plutôt favorables à une évolution de la circulation à Paris, puisqu'on en subit tous les conséquences, automobilistes compris, motards compris, mais que nous ne sommes pas favorables à des interdictions qui soient discriminantes."

Pour ceux qui n'ont pas tout suivi: ce matin paraissait, dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Paris, un arrêté instituant l'interdiction de circuler dans les rues de la capitale pour les voitures immatriculées avant 1997, ainsi que les deux roues immatriculées avant juin 1999. Une restriction de circulation qui s'inscrit dans la droite ligne de celle qui avait été décrétée en juillet dernier à l'encontre des vieux poids lourds par la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo. La maire, qui en matière d'écologie comme de politique ne cache pas ses ambitions: elle brigue en effet la présidence du C40 — un réseau de 83 grandes villes aspirant à lutter contre le réchauffement climatique.

Faire de la Capitale une immense Zone de Circulation Restreinte, une mesure prise au nom "du droit des Parisiens à respirer de l'air frais" et qui devrait être, d'ici 2020, élargie à tous les véhicules, cette fois de plus de 9 ans, ainsi qu'aux diesels. Une mesure qui est loin de faire l'unanimité parmi les Parisiens ainsi que les Franciliens. Nous sommes allés dans les rues de Paris interroger des Franciliens sur ce qu'ils pensent de cette mesure.

​Pour David Belliard, Conseiller de Paris issu du Groupe Écologiste de Paris (G.E.P); pas de surprise dans ce retrait du trafic des véhicules les plus anciens — pointés du doigt comme étant les plus polluants —, tout ceci figure au programme d'Anne Hidalgo:

​"La première chose qui justifie une telle mesure c'est la pollution de l'air, très importante à Paris, la pollution liée aux microparticules émises par les moteurs diesel en particulier, et donc nous on souhaite et c'était inscrit dans notre programme, faire de la lutte contre la pollution de l'air et pour la qualité de la vie une priorité de notre action municipale. Je voudrais juste donner un chiffre: celui de 48.000 décès prématurés par an liés aux microparticules et à la pollution de l'air. Donc on voit bien que c'est un enjeu de santé publique qui est extrêmement important et ce sont plus particulièrement les gens qui vivent en ville, à Paris bien sûr, mais aussi dans la banlieue parisienne, qui en souffrent en premier lieu."

Pour Stéphane Colonna, qu'un Parisien prenne aujourd'hui sa voiture tiendrait plutôt de l'anecdote — bien que de nombreuses raisons valables puissent exister. Pour lui, il faut sensiblement améliorer l'offre et la qualité des transports publics franciliens, afin d'inciter les gens à les prendre plutôt qu'à les y forcer. D'autant plus que dans les conditions actuelles, la gêne occasionnée par cet arrêté affecte tout particulièrement les personnes ne vivant pas dans la capitale, alors qu'elles y travaillent:

"Pour toutes ces personnes-là, la voiture est encore un petit instrument de liberté, qu'on ne peut pas leur enlever, au prétexte que simplement ils apportent de la pollution globale à Paris — […] La pollution globale n'est pas seulement reliée à ces véhicules-là: pour 80% des particules fines en France, les fameux 42.000 décès dont on parle, qui sont liés à ces particules, pour 80% d'entre elles, ces particules sont produites par d'autres polluants, d'autres émissions que les émissions automobiles."

Si ce n'est pas simplement un problème de santé publique, en relation avec pollution automobile, le débat se situerait-il donc ailleurs? Pour Serge Federbusch, ancien conseiller du Xe arrondissement de Paris qui ne mâche pas ses mots, s'en prendre aux voitures des particuliers relèverait ni plus ni moins d'un "réflexe identitaire" de la gauche parisienne, s'inscrivant dans la ligne politique adoptée par la mairie de Paris depuis Bertrand Delanoë:

"C'est vraiment une mesure d'affichage, une mesure de communication, brutale et indiscriminée de facto: ce qui compte c'est d'afficher cela à destination des médias et des bobos qui sont l'électorat chouchou d'Hidalgo. Mais les conséquences, c'est "la négligence bénigne" comme on disait dans le temps au sujet du déficit budgétaire chez les Américains, c'est-à-dire qu'Hidalgo se moque des conséquences pour des gens qui ne votent pas pour elle. De la même manière qu'elle se moque des conséquences des embouteillages et des aménagements de voirie pour les commerçants qui sont très difficiles à livrer aujourd'hui et qui ont beaucoup de mal.

Elle entend aujourd'hui lutter contre Amazon, alors que la principale mesure qui a porté préjudice aux commerces à Paris c'est justement les nouvelles règles de circulation: donc elle se moque des pauvres, elle se moque de ceux qui ne peuvent pas changer de voiture".

Stéphane Colonna, se montre quant à lui plus conciliant vis-à-vis de l'initiative de la mairie de Paris, mais il dénonce la vision conflictuelle qui prévaut dans les débats attenants à la question des moyens de locomotion dans la capitale:

"Je ne pense pas que celui qui fait de l'écologie au sein de la mairie de Paris soit vraiment antisocial dans son esprit, je pense qu'il a une vision un peu utopique de ce que peut être l'écologie pour le bonheur de chacun et que cette utopie-là, à un moment donné, devient antisociale et anti-productive pour l'écologie même […] On voit bien qu'à Paris, on est en train d'opposer des populations entre elles, de manière symbolique — ou de manière bien concrète —, en disant les Parisiens contre les banlieusards, les automobilistes contre les cyclistes, les motards contre les piétons… à un moment donner il faut arrêter de considérer que les gens sont simplement l'étiquette qu'on décide de leur donner."

Au-delà des querelles politiques, concrètement, comment cela va-t-il se passer à partir d'aujourd'hui à Paris? La mesure vise à restreindre la circulation dans la capitale, avec interdiction de circuler pour les vieux véhicules, entre 8 h et 20 h, en semaine, sauf jours fériés. Si vous décidez de déroger à la règle, il vous en coûtera pour commencer 35 euros à partir d'octobre, puis 68 euros dès janvier prochain.

Ne sont pas concernés par cette interdiction les véhicules des personnes souffrant d'un handicap, tout comme celles des collectionneurs — à condition que ceux-ci soient détenteurs de la carte grise adéquate.

La mesure ne concernera également pas les véhicules jugés d'utilité publique, comme ceux des pompiers, les ambulances ou encore les véhicules du Ministère de la Défense. Les véhicules d'approvisionnement des marchés parisiens — à condition d'être habilités par la mairie — au rang desquels on retrouve véhicules frigorifiques et camions-citernes ne sont pas non plus concernés. Dérogent également à l'interdiction les véhicules de plus de 30 ans, si ces derniers sont utilisés dans le cadre d'une activité touristique. 4 roues sous un parapluie, la société de visites de Paris en Citroën 2CVn échappe donc à la mesure. Mais pour Serge Federbusch, vous n'avez pas forcément trop de souci à vous faire; il juge difficilement applicable d'interdire des véhicules dans Paris suivant leur date de mise en circulation:

"Cela m'étonnerait que la police, aujourd'hui en état d'urgence, n'ait que cela à faire d'aller vérifier la date d'immatriculation de tous les véhicules qui entrent à Paris"

Se pose aussi la question des personnes qui ont recours à des véhicules utilitaires dans le cadre de leur activité professionnelle. Des véhicules bien souvent concernés par cette mesure, notamment au regard de leur coût d'acquisition élevé:

"Il y a des gens qui ont besoin de prendre leur voiture: j'ai une amie qui est costumière dans le théâtre, vous imaginez qu'elle va faire ça à Vélib' ou même en Autolib'? C'est impossible! Tous ces gens qui se lèvent tôt, qui ont des charges à déplacer, qui pour des raisons d'âge, de condition physique, ont l'impossibilité d'utiliser les petits modes de transports bobos — les cerises sur le gâteau qu'Hidalgo leur donne en matière de transports — ces gens-là sont contraints! Mais cela, évidemment, ce n'est pas une masse électorale suffisante pour émouvoir les socialistes à la Mairie."

Une inquiétude qui semble partagée à notre micro par cette dame, brocanteuse à Paris et qui utilise son véhicule de manière quotidienne dans le cadre de son activité professionnelle: un vieil utilitaire, qui tombe sous le coup de l'arrêté en question:

"Je trouve cela incroyable, c'est vraiment injuste: ils pénalisent les gens qui n'ont pas les moyens d'acheter de nouveaux véhicules. Ils auraient dû anticiper… je trouve cela insensé cette façon de faire."

Une inquiétude à laquelle David Belliard répond; pour le conseiller à la mairie de Paris, les professionnels doivent pouvoir continuer à utiliser leurs véhicules et les situations seront étudiées au cas par cas afin de pouvoir leur permettre de continuer à travailler à Paris, tout en les aidant à se diriger vers des véhicules plus propres.

"La mairie de Paris, la municipalité met une aide à disposition pour l'achat de véhicules propres, une aide de plusieurs milliers d'euros pour permettre évidemment cette acquisition. Je sais que cela ne répond pas forcément au cas de cette personne en particulier, mais vous avez aussi un développement des Utilib' qui sont des utilitaires électriques sous le format Autolib', qui sont dédiés spécifiquement aux personnes qui travaillent à Paris. Donc vous voyez, vous avez une série de mesures et d'accompagnements, à fois financières et en terme de services, pour permettre de continuer à travailler à Paris."

Une réponse qui ne satisfera probablement pas tous les professionnels amenés à passer par Paris. Quant aux particuliers, ils ont été nombreux à relever sur internet que si leurs vieux tacots sont à présent proscrits des rues de Paris, accusés d'être d'incorrigibles pollueurs, les 4x4 dernier cri, souvent bien plus polluants, pourront quant à eux toujours continuer à arpenter les rues de la capitale.

Quant au nombre de personnes impactées, si la mairie de Paris estime à 10.000 le nombre de véhicules concerné par l'arrêté, l'association 40 Millions d'Automobilistes et le site AutoScout24 évaluent à respectivement 870.000 et 983.938 le nombre de voitures de plus de 20 ans dans Paris et sa Grande Couronne. Cela représente un automobiliste sur dix, qui devraient subir une double peine: pour ceux qui dès aujourd'hui vivent dans l'opprobre, leurs véhicules devraient subir une décote non négligeable sur le marché de l'occasion.

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Tags:
automobile, écologie, France
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