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    La base aérienne turque d'Incirlik

    Une base de l’OTAN assiégée par un pays de l’OTAN!

    © AFP 2017 HO DOD
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    Maxime Perrotin
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    En Turquie, la base aérienne d’Incirlik est encerclée par la police. Pour les autorités turques, des officiers de cette base sont complices du putsch, soupçonnant même un soutien américain. Plusieurs politiciens turcs réclament le départ des forces américaines, voire la fermeture de la base.

    "Les militaires américains ne peuvent plus quitter l'enceinte de la base pour les raisons de sécurité. Ils essayent de se débrouiller avec le minimum sans quitter la base. C'est pour cette raison que les marchands locaux manquent du travail." Telle est la situation autour de la base d'Incirlik, décrite aux reporters de Sputnik par un marchand de la petite ville éponyme, Halil Yildirim.

    En effet, suite à la tentative de putsch dans la nuit du 16 juillet dernier qui a causé quelques frayeurs au président Erdogan, dont l'avion aurait été harcelé par des F-16 aux mains des putschistes, la base d'Incirlik, situé dans le sud du pays, se retrouve en état de siège. Les forces de l'ordre ont verrouillé tous ses accès, avant de la perquisitionner dès le lendemain de la tentative de coup d'État. Le lundi suivant, l'agence de presse progouvernementale Anadolu rapportait l'arrestation de plusieurs officiers, dont le général Bekir Ercan Van, commandant de la base aérienne, soupçonné d'être impliqué dans la tentative de coup d'État.

    ​Une situation pour le moins incongrue dans un pays de l'OTAN, car la base d'Incirlik n'est pas l'une de ces nombreuses installations militaires ayant subi les effets des purges — des purges s'élevant à plus de 60 000 mises à pied, interpellations ou emprisonnements, au sein d'armée, la police, la magistrature, l'enseignement… ou du football.

    Des purges qui ont suscité la préoccupation de différents responsables politiques européens, dont Federica Mogherini, la chef de la diplomatie de l'Union européenne et Johannes Hahn, commissaire européen à l'élargissement, qui avaient rapportés le 22 juillet suivre "de très près et avec inquiétude" le développement des événements. Notable exception, Thorbjorn Jagland, le secrétaire du Conseil de l'Europe, a déclaré lors de sa visite à Ankara mercredi 3 août, reconnaitre "le besoin de nettoyer" les institutions de ce pays après la tentative de coup d'État. Des propos qu'a tenu à rectifier son porte-parole dès le lendemain, précisant que le secrétaire général comprenait "le besoin de mener des investigations", sans pour autant soutenir l'ampleur de la purge qui frappait les institutions turques.

    La base d'Incirlik — située dans la petite ville éponyme de la région d'Andana, dans le sud du pays, accueille dans le cadre de l'OTAN, depuis plus de 60 ans, les forces américaines de l'EUCOM — le Commandement des forces des États-Unis en Europe — ainsi que 250 militaires allemands dans le cadre des opérations menées contre Daech. Une base, d'où, par ailleurs, des chasseurs turcs partent régulièrement bombarder les positions kurdes aussi bien en Syrie qu'en Irak.
    Mais voilà, certains rapports pointeraient du doigt l'implication d'avions ravitailleurs de la base dans le soutien aux forces aériennes putschistes dans la nuit du 15 au 16 juillet. Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a déclaré que plusieurs militaires de la base d'Incirlik, impliqués dans le coup d'État avorté du 15 juillet, avaient été arrêtés. Des arrestations menées au sein du complexe, qui ont amené les enquêteurs à estimer que les comploteurs présumés auraient été en contact avec des militaires américains ayant soutenu l'initiative du coup d'État.

    Depuis les représentants de plusieurs forces politiques turques réclament le retrait des forces américaines de la base aérienne d'Incirlik, voire la fermeture pure et simple de ce complexe militaire. Comme Mustafa Gozutok, président de la branche régionale du Parti du Bien-être, pour qui il est "inacceptable" d'avoir utilisé la base d'Incirlik contre la Turquie.

    "Ils existent les informations qui montrent que la base d'Incirlick a joué un rôle dans la tentative de putsch dans la nuit du 16 juillet."

    Ou Selver Kaplan, la présidente du département régional du parti Vatan, "Patrie", pour qui la base d'incirlik représente "un poignard dans le cœur du Moyen-Orient" et qui avait organisé une manifestation aux abords de la base pour réclamer le départ des Américains, le jour même où était attendu le président du comité conjoint des chefs d'état-major américain:

    "Nous parlons constamment des projets des États-Unis envers la Turquie et le Proche-Orient. Ils [les USA] détruisent les pays en employant la méthode du +printemps arabe+. Les plans du putsch ont été préparés sur la base aérienne d'Incirlick. Nous l'avons démontré grâce à des informations fournies par des gens qui y travaillent."

    Pour ces raisons, Hayri Akgun, président du département régional du Parti de la liberté et de la solidarité, un parti d'extrême-gauche, estime nécessaire la fermeture de la base aérienne d'Incirlik:

    "La base d'Incirlick est un obstacle significatif pour l'indépendance de la Turquie. Elle sert à la réalisation des plans des États-Unis. Elle a été construite dans le but de transformer tout le Proche-Orient."

    Sevil Araci, président du département régional du Parti du travail, va plus loin: Incirlik, comme toute base accueillant des contingents étrangers, doit disparaitre, indépendance oblige:

    "Nous avons toujours affirmé que de telles bases ne doivent pas être présentes sur le territoire de la Turquie. Nous considérons ces bases comme une ingérence extérieure. La Turquie ne doit avoir aucune base étrangère. Aucune base étrangère. Tous les accords dans ce sens doivent être annulés. Nous luttons pour ça."

    Une perspective qui déplait à Ibrahim Kaya, un autre commerçant de la petite ville d'Incirlik. S'il n'a pas de mot sassez durs quant à la supposée responsabilité des Américains dans la tentative de putsch — décrivant un climat de confiance brisée, des habitants à l'égard du personnel de la base, il souligne que la base d'Incirlik représente un poumon économique pour la ville. Près de 1.500 Turcs travaillent sur le territoire de la base et se retrouveraient au chômage si elle devait fermer. En somme, une double peine:

    "Depuis la tentative de putsch, le commerce se porte mal, les gens sont déprimés, les petits marchands sont dans en grande difficulté. Les militaires américains ont peur de quitter leur base depuis le putsch et cela a porté un coup aux marchands locaux."

    Mardi 2 août, dans un entretien au quotidien Hurriyet, Bulent Tüfenkci, ministre turc du Commerce, évaluait l'impact de la tentative de coup d'État pour l'économie nationale à près de 90 milliards d'euros.

    Des répercussions économiques qui risqueraient bien de s'élever, notamment en raison de l'impact sur le tourisme; d'après le même ministre, un million de réservations ont été décommandées. Il faut dire qu'une grande partie d'entre elles s'explique par l'annulation des congés de pas moins de trois millions de fonctionnaires, afin de pallier aux purges mais aussi d'éviter la fuite d'éventuels mis en cause. Entre dégradation de la relation entre la Turquie et les USA et impact économique, les Turcs n'ont pas fini de payer le prix du coup d'État et de la purge massive qui l'a suivi.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    police, base aérienne d'Incirlik, tentative de putsch en Turquie (2016), OTAN, Recep Tayyip Erdogan, États-Unis, Turquie
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