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    Omran Daqneesh

    D’Aylan à Omran: les enfants-soldats de la guerre informationnelle

    © REUTERS / Mahmoud Rslan
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    Maxime Perrotin
    Situation en Syrie (été 2016) (19)
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    La photo d’Omran Daqneesh, cet enfant syrien rescapé d’un bombardement, symbolise l’horreur du conflit aux yeux du public. Enrôlé malgré lui dans la guerre de propagande que se livrent les belligérants, il illustre surtout les biais informationnels qui entachent la couverture de la guerre en Syrie.

    Son air hagard a ému le monde entier. Qui a lancé la bombe sur le petit Omran, rescapé syrien d'une attaque aérienne? La Main du Kremlin, bien sûr! Accusation lancée sans preuve, mais qui fait mouche, un exemple parmi tant d'autres de la guerre de l'information analysée dans cet article. #Accusation gratuite, #Propagande, #Mensonge.

    Le regard hagard, blessé et couvert de poussière, le petit Omran Daqneesh, dont la photo a fait le tour du monde, personnalise désormais l'horreur du conflit syrien aux yeux du public occidental, à l'instar de celle d'Aylan Kurdi, dont le corps échoué sur une plage turque début septembre 2015 avait alors servi la cause des migrants.

    Deux photographies d'enfants syriens utilisées à des moments-clefs de l'actualité afin de créer une émotion auprès des populations occidentales. Derrière ces visages innocents, des photographies militantes, des armes dans la guerre informationnelle que se livrent les belligérants.

    Pour Christian Harbulot, directeur de l'École de Guerre Économique (EGE), il s'agit d'une démarche systématique reprise à l'occasion de nombreux conflits, dans laquelle les Anglo-saxons sont passés maîtres. Le directeur de l'EGE s'intéresse dans sa démarche à ceux qui sont à l'origine de tels clichés, ainsi qu'à leurs intérêts.

    "Tous ces éléments-là font sortir une tendance qui n'est pas nouvelle, qui est déjà ancienne, c'est-à-dire comment à travers la photographie, à travers l'image on va essayer de sensibiliser, d'émouvoir, éventuellement même de tirer un document de propagande durable, d'un fait dans un contexte de guerre ou dans un contexte de terrorisme."

    Au-delà des éventuelles interrogations sur les conditions de réalisation de cette photo, c'est le profil même de son auteur qui interpelle. Le Parisien relève dans un article au nom pour le moins évocateur, "la face obscure du photographe qui a immortalisé l'enfant blessé", que Mahmoud Rslan, le photographe, avait publié début août sur son compte Facebook un selfie — sombrement commenté "la victoire vient avec la permission de Dieu" — en compagnie de combattants "rebelles" de Noureddine Al-Zinki et dont deux d'entre eux, Omar Salkho et Mohammed Mayuf, sont impliqués dans la décapitation — toujours à Alep — d'un autre enfant du nom d'Abdallah Issa.

    Un photographe militant, donc, qui n'a pas pris le cliché par hasard, comme le souligne François-Bernard Huyghe, directeur à l'IRIS de l'Observatoire Géostratégique de l'Information:

    "Cette photo elle mérite qu'on pleure, mais parmi les centaines de milliers de morts qu'il y a eu dans cette guerre en Syrie, il y a eu beaucoup d'enfants et nous faire pleurer devant cette photo-là, c'est évidemment avoir une intention politique tout à fait nette, d'autant plus que, soyons honnêtes, nous savons très mal ce qui se passe au sol. Nous savons très mal le résultat des bombardements que cela soit côté russe ou côté allié occidentaux. Il y a des informations qui viennent par l'OSDH, mais ils sont proches des frères musulmans — donc on peut quand même se méfier de ces informations — et en dehors de ça, on en est réduit à des chiffres très fantaisistes: je prends un chiffre qui me passe par l'esprit: l'autre jour les Américains ont déclaré avoir tué 45.000 djihadistes et il y a quelques mois, ils disaient qu'il y avait 30.000 djihadistes, donc il faudrait quand même se mettre d'accord sur les chiffres."

    Mais à photo égale, indignation inégale, c'est le propre de la guerre de l'information, comme l'illustrent les propos de François-Bernard Huyghe:

    "D'ailleurs j'ai vu que les services de Bachar El-Assad avaient sorti une photo symétrique d'un enfant dans les quartiers loyalistes, également plein de poussière, hébété par l'horreur qu'il vit: c'est inhérent aux bombardements et le fait de produire une photo destinée à nous émouvoir artistiquement. Tout cela répond à une intention politique qui est de jeter la faute sur le régime de Bachar et ses alliés russes, donc freiner toute tentative d'alliance soit avec Damas, soit avec les Russes, pour mener des attaques conjointes contre Daech ou Al-Nosra."

    Car ne nous y trompons pas, la guerre se mène aussi bien avec des avions de chasse et des Kalachnikovs qu'avec des images et des tweets percutants. À la guerre sur le terrain répond la guerre informationnelle que se livrent tous les belligérants, gouvernement d'Assad, rebelles plus ou moins modérés, "Daech", américains, russes, kurdes, turcs, iraniens, etc. Un maelstrom d'informations et de désinformations dans lequel il est difficile de s'y retrouver, comme le souligne Christian Harbulot:

    "C'est un vrai problème: on est devant le problème le plus épineux de l'époque actuelle, c'est-à-dire qu'il est de plus en plus difficile de faire la part des choses entre de la propagande qui se présente comme de l'information véhiculée par des médias et ce qu'on appelait théoriquement avant la Propagande. C'est-à-dire lorsqu'un État se réclamant fort et clair d'une démarche informationnelle […] on pouvait les montrer du doigt en disant +c'est de la propagande!+ Donc on est vraiment dans une situation de plus en plus complexe et où le niveau d'hypocrisie sur le terrain médiatique a atteint des sommets assez étonnants."

    Il faut dire que la guerre en Syrie s'était déjà ouverte par une offensive politico-médiatique majeure. Souvenez-vous de l'attaque au gaz survenue le 21 août 2013 à la Ghouta, dans les faubourgs de Damas, une attaque chimique qui avait causé la mort de centaines de civils. Les autorités syriennes avaient aussitôt été accusées sans preuve de cette atrocité par le gouvernement français notamment, mais également par les médias, et notamment Le Monde, qui n'avait cité dans cette affaire que l'ASL, l'Armée Syrienne Libre, que l'on qualifiait alors "d'opposition modérée".

    L'accusation venait à point nommé donner corps aux menaces de la Maison-Blanche proférées moins de deux mois plus tôt. Assad aurait, avec son attaque au gaz, franchi la fameuse "ligne rouge" dressée par Obama et qui devait servir de prétexte aux pays de l'OTAN (France en tête // en tête desquels la France) pour renvoyer la Syrie et ses 25 millions d'âmes à l'âge de pierre, dans la droite ligne des modèles serbe, afghan, irakien et libyen. Il aura fallu l'habileté diplomatique de la Russie et l'accord d'Assad pour démanteler son arsenal chimique pour désamorcer provisoirement la crise et calmer les va-t-en-guerre.

    Si la nouvelle de l'attaque et les accusations à l'encontre de Bachar El-Assad avaient tourné en boucle, le rapport du Massachusetts Institute of Technology (MIT) mettant en cause — cette fois-ci preuves à l'appui — les rebelles "modérés" n'avait trouvé presque aucun écho chez nos estimés confrères.

    Le traitement médiatique réservé aux Casques blancs illustre aussi les biais informationnels qui faussent notre perception de la réalité du terrain. Ceux-ci se présentent comme une ONG "non-armée" et "impartiale" qui n'accepte aucune aide financière de gouvernements directement impliqués dans le conflit syrien. Une ONG rassemblant près de 3.000 volontaires — formés en Turquie — et qui aurait sauvé plus de 60.000 vies depuis sa création en 2012 par James Le Mesurier, un consultant du Foreign Office, ancien officier de l'armée de Sa Majesté.

    Une ONG "impartiale" qui aurait pourtant reçu — à en croire Mark Toner, porte-parole adjoint du Département d'État, le 27 avril dernier — près de 23 millions de dollars de l'administration américaine, alors que Raed Saleh, chef des Casques blancs en Syrie a été interdit d'entrée sur le sol américain.

     

    Une ONG "impartiale" qui n'opère que dans les zones sous contrôle d'Al-Nosra et de Daech, qui appelle régulièrement à l'établissement par l'OTAN d'une zone d'interdiction aérienne et dont des membres auraient manifesté pour la destruction de villages chiites. Dans une vidéo, l'un d'entre eux déclare "on collecte les corps des Shabiha [milice pro-Assad] et on les balance aux ordures", dans une autre vidéo — celle d'une exécution — des Casques blancs apparaissent spontanément après le rendu de la sentence pour ramasser la dépouille du supplicié…

     

    Pourtant, leurs mérites sont régulièrement loués par les médias français, qui estiment même que ces "héros" sont "trop discrets". Une discrétion qui pourrait bien cesser: Les Casques blancs viennent d'être nommés pour le Prix Nobel de la paix 2016. Le fruit de leurs efforts dans la guerre médiatique et de la complaisance de Tartuffe dont ils font l'objet de la part des journalistes? Une hypocrisie sur laquelle revient François-Bernard Huyghe à propos de notre premier exemple la photo d'Omran Daqneesh, mettant au passage en lumière les arrière-pensées des médias:

    "Manipuler ce n'est pas uniquement mentir: il est évident qu'il y a des enfants qui meurent sous les bombardements syriens et russes, mais il est aussi évident — nous les Français nous balançons des bombes, et statistiquement il y a forcément des enfants tout aussi émouvants que le petit Omran qui sont tués par des bombes françaises, mais il n'y a pas un réseau international pour mettre ces images en Une: il y a une intention politique évidente, c'est clair."

    Les bombes françaises tuent donc les enfants aussi bien que les autres, mais on évite pudiquement d'en parler. Ce qui n'est certes pas le cas des frappes russes. Qu'elles fassent comme les autres leur lot de dégâts collatéraux ne fait aucun doute, mais le traitement médiatique de faveur auquel elles ont droit soulève quelques questions. En effet, l'aviation russe ou celle du pouvoir syrien sont systématiquement désignées comme responsables de tout bombardement causant des victimes civiles. À chaque fois, les preuves tangibles se font attendre, l'accusation reposant le plus souvent sur les dires de "groupes sur le terrain", qui partagent un point commun avec les pays de l'OTAN: celui de voir d'un mauvais œil le soutien russe apporté au gouvernement syrien. Parfois, ce sont les civils eux-mêmes qui sont mis à contribution dans ces témoignages sujets à caution, tant il semble difficile de distinguer un Sukhoï russe lâchant ses bombes à plus de 1000 mètres d'altitude d'un F/A 18 Hornet américain ou d'un Rafale français effectuant la même mission dans les mêmes conditions.

    la ville d'Alep
    © Sputnik . Mikhail Voskresensky
    D'ailleurs, les Américains usent et abusent volontiers de ces sources floues. L'administration américaine cite plus souvent qu'à son tour "des ONG" ou encore des "groupes issus de la société civile syrienne", sans jamais donner de détails, assurant devoir préserver ses sources ainsi que ses "méthodes de renseignement". En somme, des affirmations jamais étayées de preuves, mais toujours relayées par les médias occidentaux qui se basent non pas sur la crédibilité des sources de terrain, mais sur celle des administrations américaines.

    Une ambiguïté qui aboutit régulièrement à des situations ubuesques pour les représentants du Pentagone ou du Département d'État. Ainsi, le vice-amiral John Kirby, Porte-parole du Département d'État, s'est-il retrouvé en difficulté lorsqu'une journaliste de RT America l'a interrogé sur les preuves corroborant les accusations répétées à l'encontre des Russes de bombarder des infrastructures civiles et notamment des hôpitaux. La journaliste lui répète les propos de Dominik Stillhart. Le Directeur des opérations au sein du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) lui a déclaré que le personnel de la Croix-Rouge sur le terrain en Syrie n'avait jamais signalé de tels incidents. John Kirby, droit dans ses bottes, rétorque: "nous avons des agents qui rapportent que des leaders rebelles le pensent." Et le cas que nous relatons ici n'est pas isolé.

    De même, les médias occidentaux tendent à prendre pour argent comptant les déclarations des opposants djihadistes ou pseudo-modérés qui accusent — comme par hasard — des pires méfaits les Russes et les Syriens qu'ils combattent. Dans le cas du petit Omran Daqneesh, par exemple, tout le monde semble tenir pour acquis le fait que l'aviation russe ou syrienne aurait bombardé la localité où se trouvait l'enfant. Des accusations dont la seule source est l'opposition…
    Peu de confrères se sont pourtant posé la question de base: à qui profite le crime? Dans le cas présent, pourquoi les Russes auraient-ils bombardé une localité située à deux pas des couloirs humanitaires qu'ils mettent en place afin de vider d'Alep la population derrière laquelle se cachent les djihadistes? L'argument semble recevable et mérite au moins d'être creusé, pourtant, quand il est repris, ce n'est qu'avec les pincettes d'usage, car il émane du porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konachenkov, qui ne saurait, à la différence des "rebelles", que débiter une grossière propagande…

    Et même quand ce n'est pas l'opposition que citent, pleins de confiance, les médias… c'est l'opposition qui sert de source "indépendante" aux médias. En effet, si l'on veut bien entendre qu'il est difficile d'avoir des informations de première main — faute de vouloir ou pouvoir payer des correspondants de guerre — il semble peu recevable que l'Observatoire Syrien des Droits de l'Homme (OSDH) soit la source principale d'informations "de terrain", présentée comme fiable.

    Rappelons à nos lecteurs que l'OSDH est dirigé depuis Londres par Rami Abdel Rahman, un opposant de longue date à Bachar El Assad, qui animerait un réseau de correspondants sur place… lui qui a quitté la Syrie en 2000. Pourtant, lorsqu'il s'agit de relayer au grand public des informations du théâtre syrien, les agences de presses occidentales s'y réfèrent — jusqu'à satiété — comme s'il s'agissait d'une source officielle ou du moins neutre. On ne compte plus les dépêches AFP ou Reuters citant l'OSDH sans jamais prendre la peine de chercher un autre point de vue sur l'information, alors que les experts s'accordent sur son manque de fiabilité et d'objectivité, à l'exemple de Christian Harbulot:

    "C'est bien de s'autoproclamer Observatoire syrien des droits de l'homme, mais pour moi c'est de l'autoproclamation, et ce n'est pas le petit baratin — parce que je n'ai pas d'autre mot plus explicite en tête — que la presse française reprend disant +ils ont un réseau de correspondants, etc.+ On sait très bien que cet observatoire Syrien des Droits de l'Homme c'était une très belle idée de propagande de l'intituler en tant que tel, mais il sert un camp, il ne sert pas tous les camps!

    Ce n'est pas un organisme de presse, c'est autre chose, et déjà de voir dans la presse française et notamment par l'AFP, valider un tel sigle, cela prouve notre manque de sérieux, de rigueur par rapport aux sources d'information."

    Manque de sérieux ou volonté de biaiser l'information? Christian Harbulot n'hésite d'ailleurs pas longtemps:

    "Force est de constater que dans l'état actuel des choses, la grande majorité des médias en France — et c'est vraiment un problème récurrent maintenant — semblent suivre une ligne — à commencer par l'Agence France Presse, malheureusement — qui n'a plus rien à voir avec le journalisme, qui est une ligne que je qualifie, hélas, de ligne propagandiste."

    En septembre, au lendemain de la publication de la photo du petit Aylan, François Hollande et Angela Merkel s'étaient prononcés en faveur d'un "mécanisme européen permanent et obligatoire" d'accueil des migrants. La publication — et surtout la diffusion mondiale — de la photo d'Omran Daqneesh interviennent alors que Russes et Américains évoquent l'imminence d'un accord de coopération sur le terrain syrien. Un accord qui devrait se concrétiser le 26 août à Genève tandis qu'à Alep, l'opposition plus ou moins modérée — Front Al-Nosra compris — soutenue par les États-Unis, perd pied face au gouvernement légal soutenu par la Russie. La campagne médiatique autour d'Omran Daqneesh viserait-elle à faire pression sur la Russie pour qu'elle desserre l'étau autour d'Alep?

    Autre cliché tout aussi émouvant, celui d'une des 84 victimes du djihadiste qui a perpétré son attentat au camion sur la Promenade des Anglais, le 14 juillet dernier. Pudiquement recouvert d'une couverture de survie, le corps d'une fillette gît sur le bitume. En fait, seule la poupée restée auprès de la silhouette permet de deviner qu'il s'agit d'une enfant. Évitant tout voyeurisme, mais montrant bien l'horreur de cette soirée, le cliché aurait pu être le symbole de la barbarie djihadiste sur notre sol, mais il n'a pourtant pas fait le tour du monde, même pas celui des médias français. Il faut croire que la lutte contre le terrorisme islamiste ne valait pas la peine de recruter cet enfant dans la guerre informationnelle. 

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Dossier:
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    Tags:
    crise syrienne, enfants, propagande, photo, Omran Daqneesh, Syrie
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