Ecoutez Radio Sputnik
    Aéroport Charles de Gaulle

    De retour de Syrie, il passe la frontière… un doigt dans le nez

    © AFP 2017 Eric Piermont
    Points de vue
    URL courte
    Maxime Perrotin
    5175782

    Les contrôles aux frontières sont-ils à la hauteur de la lutte antiterroriste? En plein état d’urgence, un humanitaire français de retour de Syrie témoigne du manque de contrôles physiques aux douanes de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Inquiétant.

    Espace Schengen, opération portes ouvertes? Sur une vidéo publiée sur son compte Twitter, un français se filme à l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle en train de passer la frontière. Un acte en apparence anodin, si ce n'est que cet homme revient de Syrie! En moins d'une minute, montre en main, muni de son seul passeport biométrique — et d'un doigt — il rentre dans l'espace Schengen, le tout sans avoir rencontré un seul agent de la PAF (la Police de l'Air et des Frontières) qui aurait pu lui poser ne serait-ce qu'une ou deux questions sur son séjour dans ces contrées en guerre.

    ​Alors, rassurez-vous, ce Français n'est pas l'un de ces nombreux "volontaires" ayant pris un aller simple pour Raqqa ou Mossoul, histoire de muscler un peu son CV de djihadiste. Damien Rieu, Directeur adjoint de la communication de la mairie (FN) de Beaucaire, intervient en territoire syrien sous contrôle gouvernemental dans le cadre de missions humanitaires mandatées par SOS Chrétiens d'Orient:

    "Ça fait trois, quatre ans que je me rends en Syrie dans le cadre d'actions humanitaires, puisque je participe à l'association humanitaire SOS Chrétiens d'Orient. Là, j'accompagnais le directeur en tournée d'inspection des différents projets en cours en Syrie gouvernementale."

    Rentrer dans l'Espace Schengen sans croiser le regard d'un agent de police, un petit miracle rendu possible grâce à la technologie; un petit miracle qui se résume en l'un de ces acronymes dont nous avons le secret, "PARAFE" (pour Passage Automatisé Rapide Des Frontières Extérieures). En bref, des portiques biométriques réservés aux détenteurs des passeports du même nom, qu'ils soient citoyens de l'Union Européenne ou de l'Espace Économique Européen: c'est-à-dire des 28 plus l'Islande, la Norvège, le Liechtenstein et la Suisse, ainsi qu'à leurs conjoints. Tout cela pour leur faire "gagner du temps" une fois tout ce petit monde débarqué à Paris ou dans d'autres grands "hubs européens". Voilà qui déplaît souverainement à Damien Rieu:

    "Effectivement, je suis un petit peu surpris, à chaque fois que je vais en Syrie, de ne jamais avoir été interrogé ni contrôlé lorsque je rentre en France. Alors effectivement, ce n'est pas un vol direct Damas — Paris, on passe par Beyrouth ou par l'Algérie, mais ça ne change pas grand-chose: au Liban, il y a Al-Nosra, des partisans de Daech et la frontière est poreuse avec la Syrie. […] Cette fois-ci, j'ai filmé: on passe les portiques de contrôle sans aucun interrogatoire, sans rentrer en relation avec un policier si l'on choisit les portiques biométriques."

    Un automate au lieu d'un homme, passer la frontière française en moins de temps qu'il en faut pour acheter un sandwich dans une gare, est-ce vraiment une belle innovation lorsque certains individus arrivent de pays en guerre? Une situation d'autant plus troublante que nous parlons ici de la Syrie, qui abrite des factions — Daech, entre autres — avec qui nous sommes en guerre, attentats contre bombardements aériens… Une situation qui fait même froid dans le dos quand on pense aux quelques 2.000 Français, donc potentiellement en possession d'un passeport biométrique, devenus compagnons de route, parfois combattants, voire tortionnaires dans le djihad mené par Daech, Al-Nosra et d'autres groupes radicaux. Un chiffre qui fait d'ailleurs de la France le pays d'Europe le plus touché par le phénomène djihadiste.

    Si Damien Rieu tient à mettre en exergue des "failles très graves" notamment dans un contexte d'état d'urgence où l'on ne cesse de nous répéter que les mesures de sécurité sont renforcées, pour Gérald Arboit —directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (Cf2R), spécialiste des services de renseignement français et européens — les services français seraient bien au courant de ces départs de personnes qui se rendent en Syrie dans ce contexte:

    "Tous ceux qui sont sortis — puisqu'on sait qui est sorti — ceux-là sont attendus au retour. Mais quelqu'un qui va faire du tourisme, bien que je ne comprenne pas qu'on aille faire du tourisme en ce moment, mais prenons les exemples des archéologues qui doivent inspecter Palmyre ou des humanitaires, tous ces gens-là, on sait qui ils sont, on a leur identité, leur photo et autre, donc quand ils vont rentrer ils prendront la file Schengen sans contrôle excessif. Mais en même temps pourquoi est-ce qu'eux subiraient un contrôle excessif simplement parce qu'ils viennent d'un territoire qui n'est pas en paix comme le reste de l'Europe?"

    Une réponse que remet en cause Damien Rieu. Pour lui, la Syrie n'est justement pas un territoire en guerre comme les autres et les autorités se doivent de s'intéresser au parcours de toute personne s'étant rendue dans ces contrées inhospitalières.

    "Des failles sur le système technique et des failles je dirais de renseignement, car lorsqu'on arrive dans un aéroport, on n'est pas questionné sur l'endroit d'où l'on vient. On est en état d'urgence, on est dans une situation de guerre et c'est totalement ahurissant: quoi qu'on ait fait en Syrie, que ce soit pour de l'humanitaire ou pour tout l'inverse, il faut au moins que la police vérifie, contrôle, pose quelques questions sur le parcours qui a été réalisé dans un pays aussi dangereux."

    Pour Gérald Arboit, ils existent bien d'autres failles exploitables par les djihadistes sur le chemin du retour, des failles offertes par Schengen:

    "La majorité des terroristes prennent l'avion en Turquie et ils descendent à CDG, donc c'est sûr que là la DGSI les récupèrent et les présentent à un juge. Les plus malins vont prendre un bateau ou passer avec les réfugiés jusqu'à Athènes. Là, avec leur passeport de l'Union européenne vierge qu'ils n'auront pas fait viser en Turquie ni en Syrie, ils vont prendre un avion d'une ligne régulière pour un petit aéroport d'Allemagne ou de France — à Beauvais, c'est possible également — et de là ils prendront une ligne régulière de ce petit aéroport européen vers leur destination finale. Là, ils ne seront en provenance que d'un aéroport de l'espace Schengen."

    Le 19 juillet dernier, Manuel Valls avait tenu à rappeler sur son compte Twitter que dans le cadre de l'état d'urgence, en vigueur depuis novembre 2015 suite aux attentats qui ont ensanglanté Paris — 77 individus considérés comme "potentiellement dangereux" ont été assignés à résidence. "une réponse puissante contre le terrorisme" qui a "démontré son utilité". Une semaine plus tard, l'un des deux assassins du père Hamel était un individu fiché +S+ pour radicalisation islamique, l'autre portait un bracelet électronique suite à une mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste.

    Charlie Hebdo et le Bataclan à Paris, la promenade des Anglais à Nice, l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray non loin de Rouen: des atrocités commises par des individus dont la plupart ne sont jamais partis en Syrie. Ils n'étaient donc pas aguerris comme ces 2.000 ressortissants français aujourd'hui éparpillés entre les territoires syriens et irakiens de Daech. Des ressortissants qui vont bien finir par rentrer chez eux et qu'il faudra bien intercepter. Ce n'est pas gagné: portails biométriques ou voies détournées, les moyens de franchir les frontières loin du regard des douaniers ne manquent hélas pas.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Lire aussi:

    La France bloque la levée des visas Schengen pour l'Ukraine et d'autres pays
    L'UE s'inquiète des dangers d'une levée des visas avec la Turquie
    Au Kosovo, achetez vos visas à l'unité ou en gros
    L'Italie majoritairement en faveur des visas pour les USA et le Canada
    Tags:
    frontière, Espace Schengen, lutte antiterroriste, Roissy-Charles-de-Gaulle (aéroport), Syrie, France
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik