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    La France durcit le ton sur la Syrie… à contre-emploi?

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    Alep, nouveau Sarajevo, nouveau Guernica! Forcément, les coupables du drame sont le gouvernement syrien ainsi que ses alliés russes et iraniens. La position que la France a clamée ce 25 septembre à la tribune de l’Onu laisse dans l’ombre les autres responsables du chaos syrien. Coup de projecteur.

    La France appelle la Russie et l'Iran à « se ressaisir » d'urgence. C'est le message musclé du quai d'Orsay a voulu faire passer au conseil de sécurité de l'ONU le 25 septembre dernier. En témoigne le communiqué de notre ministre des Affaires étrangères :

    « Le régime de Bachar El-Assad a manifestement fait le choix de l'escalade militaire […] alors que chacun sait qu'il n'y aura pas d'autre solution au conflit en Syrie que politique. J'en appelle donc à ses soutiens, la Russie et l'Iran, à se ressaisir et à faire preuve de responsabilité en mettant un coup d'arrêt à cette stratégie qui conduit à l'impasse. Sinon la Russie et l'Iran seront complices des crimes de guerre commis à Alep. »

    Des chars turcs
    © REUTERS / Revolutionary Forces of Syria Media Office/Handout
    Dans le conflit syrien, c'est Alep qui cristallise en ce moment toutes les attentions. À tel point que dans son discours, François Delattre, le représentant permanent de la France auprès des Nations Unies, s'est laissé aller à une envolée lyrique teintée de clins d'œil historiques : « Alep est à la Syrie ce que Sarajevo était à la Bosnie, ou encore ce que Guernica était à la guerre d'Espagne. »

    Alep, « ce symbole de la civilisation, qui est l'objet d'un siège de type médiéval », pour reprendre les mots du diplomate français, qui laisse dans le flou la question de « qui assiège qui ». Car contrairement à ce que laissent entendre les médias occidentaux, rappelons qu'Alep est tenue depuis toujours par les troupes loyalistes, et que c'est sa périphérie est qui a été prise par les djihadistes, lesquels assiègent donc la ville.

    Assiste-t-on à un durcissement de la position de Paris à l'égard du gouvernement syrien ? Pas du tout, selon le géopolitologue et ancien rédacteur en chef de RFI, Richard Labévière :

    « Non, je crois qu'il n'y a pas de revirement du tout, c'est l'effet cargo. La politique étrangère de la France, inaugurée par Alain Juppé lorsqu'il a fermé l'ambassade à Damas en mars 2012, politique poursuivie par Laurent Fabius et sa doctrine du ni-ni : "ni Daech, ni Bachar El Assad". Alors que si Daech menace et commet des attentats en France, on ne voit pas comment l'armée syrienne et Bachar El Assad menaceraient la France et ses intérêts… Mais bon, ça, c'est une parenthèse. »

    Richard Labévière, qui ajoute que les considérations intérieures rendent problématique l'aventurisme à l'étranger de la part des autorités françaises :

    « Je ne pense pas que dans cette phase préélectorale, François Hollande — dont on ne sait toujours pas s'il sera candidat — se risque à une nouvelle opération extérieure en Syrie. »

    En tout état de cause, Richard Labévière se demande si cette politique extérieure est bien dictée par les intérêts français. Une question purement rhétorique pour le géopoliticien :

    « Ces gens disent tout et leur contraire. Puisque dernièrement, Jean Marc Ayrault lui-même a estimé que les sanctions appliquées contre la Russie avaient non seulement beaucoup handicapé l'agriculture et les exportations françaises, mais qu'elles n'étaient peut-être plus d'actualité et qu'il faudrait les revoir. Dans le même temps, lors du dernier sommet de l'OTAN, les 7-8 juillet dernier, la France a dû accepter un déploiement des troupes de l'OTAN en Pologne et dans les pays baltes, ainsi que la poursuite du programme de bouclier antimissile. Très clairement, la France depuis sa réintégration du commandement intégré de l'OTAN, n'a plus de position souveraine, indépendante et autonome par rapport aux positions de l'OTAN. »

    Mais pour Gilbert Roger, sénateur socialiste de Seine St Denis, la France demeure disposée — malgré le camouflet d'Obama en 2013 — à entériner des actions militaires contre le gouvernement syrien :

    « Si c'est un engagement au sol ni en Irak ni en Syrie la France ne le fera. Mais la France est disposée — elle l'a dit de façon permanente — à travailler avec les Américains, les Russes, l'Union européenne et les pays arabes pour une intervention qui serait coordonnée, pour mettre fin à la fois à la guerre civile, rétablir la paix et empêcher "Daech" de faire ses choux gras de cette situation. »

    Bref, Paris hausse un peu le ton, mais pas encore assez selon certains. Un discours, des invectives à l'attention de la Russie, qui rejoignent aussi bien celles des Britanniques que des Américains, qui la semaine passée ont multiplié contre Moscou et Téhéran les accusations d'entretenir la guerre dans le pays.

    C'est Boris Johnson, Secrétaire au Foreign Office, qui estime que la Russie est coupable de la prolongation de la guerre en Syrie et même de crimes de guerre, suite à l'attaque du convoi d'aide humanitaire à Alep cette semaine. « La Russie est coupable de faire durer cette guerre et la rendre encore plus affreuse », déclarait-il dans un entretien accordé à la BBC.

    C'est encore, John Kerry qui déclare que « La Russie et le régime de Damas doivent faire leur part, ou c'est sans espoir. La question maintenant est de savoir s'il reste une chance d'aller de l'avant, car il est clair qu'on ne peut pas continuer sur cette voie plus longtemps. » Le Secrétaire d'État qui lui non plus ne s'est pas privé de pointer du doigt Damas et Moscou lorsqu'il a fustigé une « violation flagrante du droit international », que constituait l'attaque contre le convoi humanitaire.

    Rappelez-vous, dans la nuit du 19 au 20 septembre, un convoi de 31 camions du Croissant-Rouge arabe syrien, chargés d'aide humanitaire de l'ONU est la cible de bombardements à l'ouest d'Alep. La cacophonie suit le drame de peu, le convoi ayant été premièrement victime d'un tir d'artillerie, avant que celle-ci ne se mue en attaque d'hélicoptères. Washington a immédiatement accusé les forces gouvernementales et ses alliés d'en être à l'origine : « Toutes nos informations montrent clairement qu'il s'agit d'une frappe aérienne. Ce qui signifie que deux sujets auraient pu en être responsables, le régime syrien ou le gouvernement russe », avait déclaré lors d'un point de presse Ben Rhodes, Conseiller adjoint du président américain pour la sécurité nationale.

    Car c'est bien connu, les États-Unis et la « Coalition internationale » qu'ils mènent n'ont pas d'avions, ou du moins ceux-ci ne commettent — officiellement — aucune bavure, si ce n'est sur des soldats syriens. Nous pensons bien sûr au raid mené le 17 septembre contre une position des troupes de l'armée syrienne encerclée par Daech aux abords de la ville de Deir ez-Zor. Le raid a duré plusieurs dizaines de minutes, laissant peu de place à la possibilité d'une erreur. Après un bref émoi médiatique sur cette regrettable bavure, le silence est retombé sur l'affaire, qui a tout de même causé 83 morts et une centaine de blessés.

    Se pose-t-on également la simple question de qui pourrait avoir intérêt à mener une telle attaque ? Pourquoi la Russie ferait-elle cela, elle qui a toutes les peines à retenir les Occidentaux d'intervenir comme en Libye ? Pourquoi le régime ferait-il cela, d'autant plus qu'une partie des civils tués dans l'attaque étaient des volontaires du Croissant rouge, dont le président de la branche syrienne n'est autre qu'Abderrahmane Attar, un proche de Bachar al-Assad ?

    Autant de questions légitimes qui n'ont pas semblé effleurer François Delattre, qui a souligné une attaque « inqualifiable » dans un discours qui laissait peu de place au doute quant aux responsables du raid.

    Pourtant, notons que Lavrov soulignait déjà au lendemain de l'attaque que le convoi avait été l'objet de menaces. Une accusation corroborée par les propos du commandant Abu Al Ezz de « Jabhat Al Nusra » — anciennement « Al-Nosra », interviewé par le quotidien Allemand Kölner Stadt-Anzeiger (KStA). Il explique, quelques jours seulement avant l'attaque, qu'il ne laissera le convoi d'aide humanitaire atteindre la ville qu'à la condition du retrait des forces gouvernementales de "tous les territoires". Nous étions alors quelques jours à peine avant le drame. Un entretien publié hier seulement par le quotidien de Cologne.

    Moscou, a par ailleurs indiqué au lendemain de l'attaque — par la voix du porte-parole du ministère de la Défense, Igor Konachenkov — qu'un drone Predator était présent dans la zone.

    « Le 19 septembre au soir, un drone de combat appartenant aux forces de la coalition internationale qui avait décollé depuis la base aérienne turque d'Incirlik, survolait la zone du convoi humanitaire à une altitude de 3 600 mètres et à une vitesse de 200 km/h »

    Une information démentie par les autorités américaines.

    Quant au représentant permanent de la Russie à l'ONU, Vitali Tchourkine, il a pointé du doigt la politique américaine au Proche-Orient dans sa réponse : 

    « Plus de 20 groupes armés comprenant au total 3 500 combattants contrôlent la partie est d'Alep. Ils sont équipés de chars, de blindés, d'armes d'artillerie, de lance-roquettes multiples — des dizaines d'armes y compris lourdes. Il est clair qu'ils n'ont pas fabriqué ces armes. Ils les reçoivent de leurs patrons occidentaux avec la complicité des États-Unis, qui dirigent la coalition […] Ces errements font croire que l'objectif principal consiste à maintenir le potentiel militaire des ennemis du gouvernement syrien, quelle que soit leur identité. »

    Des livraisons d'armes qui n'ont visiblement rien d'un coup de la propagande moscovite, selon les propos du commandant Abu Al Ezz de « Jabhat Al Nusra » relayés par le Kölner Stadt-Anzeiger.

    Une interview où le chef terroriste confirme plusieurs points essentiels :
    1/ « Jabhat al Nusra » est toujours directement lié à Al Qaeda, malgré leur changement de nom.
    2/ La configuration des acteurs soutenant plus ou moins directement le groupe a changé : par exemple, on y retrouve Israël qui fournirait un appui au groupe, Israël étant en guerre contre la Syrie et le Hezbollah.

    « Nous sommes une partie d'Al-Qaeda, nos principes sont la lutte contre le vice, l'honnêteté et la sécurité. Mais notre situation ainsi que notre voie ont subies des changements. Par exemple, nous sommes désormais soutenue par Israël, car il mène la guerre contre la Syrie et le Hezbollah. Les États-Unis ont également changés leur opinion à notre sujet. En fait, nous faisions partie du même groupe avec Daech. Mais Daech était utilisé à des fins politiques en accord avec les intérêts des grandes puissances comme les Etats-Unis et s'éloignait ainsi de nos principes. La majorité des dirigeants de Daech collaborent avec des services secrets, nous l'avons déjà compris. Nous, Jabhat al-Nosra, nous avons notre propre voie. Autrefois ils étaient avec nous, ils nous soutenaient. »

    A déclaré Abu Al Ezz dans son interview au quotidien allemand.

    3/ Les Américains ont bel et bien soutenu Daech et Al-Nosra.

    A la question du journaliste allemand de savoir s'ils (Al-Nosra) ont reçu des armes livrées à l'Armée Syrienne Libre, le djihadiste répond: "les missiles nous ont été délivré directement, les américains sont de notre côté".

    Des révélations qui n'en sont pas pour Richard Labévière:

    « Cela n'est pas une nouvelle récente : cela fait 3-4 ans que nous l'écrivons, que nous le dénonçons […] Évidemment que les combattants d'Al-Nosra sur le Golan sont soignés et armés par Israël et que cette situation sert la tactique, sinon la stratégie d'Israël dans la région, dont la hantise est le Hezbollah et dont l'armement et la portée des missiles se sont considérablement améliorés ces dernières années. »

    Des alliés de circonstance qui s'ajoutent à une liste déjà longue.

    « Il est clair — aujourd'hui, on le sait — que les services spéciaux français ont armé de missiles antichars MILAN, de fusils Famas et de matériel de transmission des katibas d'Al-Nosra et d'autres groupes de salafo-djihadistes qui n'ont rien de modérés, de laïcs et encore moins de démocratiques. »

    Non sans une certaine ironie, on relèvera que ces déclarations ont lieu un an quasiment jour pour jour après que le CENTCOM, le commandement central américain, ne reconnaisse que les rebelles entraînés à grands frais par les Américains aient fait don de leurs armes aux combattants de Daech « en échange d'un droit de passage » annonçait Jeff Davis, le porte-parole du Pentagone fin septembre 2015.

    Citons aussi pour mémoire les troupes spéciales US qui sont venues apporter leur aide à des rebelles « modérés » et qui n'ont dû leur vie qu'à la fuite. Les soi-disant modérés étaient tous disposés à recevoir l'argent et les armes américaines, mais étaient également prêts à égorger les mécréants américains qui foulaient le sol syrien.

    Les faits sont têtus et tout porte à croire que ce sont en fait ces combattants formés par les troupes spéciales US qui ont rejoint, en plus de leur équipement, les rangs de l'organisation terroriste.
    Si le gouvernement syrien ne saurait être exempté de reproches, il n'en reste pas moins que la position agressive de la France fait peu de cas des vrais fauteurs de chaos en Syrie.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    guerre, Alep, Syrie, France
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