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    Black market babies, quand Montréal vendait des bébés

    © Photo. Harold Rosenberg
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    Gaëlle Nicolle
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    Pour contourner les strictes lois sur l’adoption en vigueur dans le Canada conservateur des années 40 et 50, certains sont prêts à tout, y compris à convertir un bébé en cachette et à l’acheter. Harold Rosenberg est l’un des fruits de ce marché noir. Il raconte la quête de ses origines.

    On estime à un millier le nombre de bébés vendus au Québec dans les années 1940 à 1950. Harold Rosenberg, ancien photographe pour la police, est l'un de ces enfants: né d'une mère catholique, il est converti au judaïsme et vendu. Et il le prend plutôt bien: lorsqu'il apprend à 35 ans qu'il n'est ni l'enfant biologique de ses parents ni de la religion dans laquelle il a été élevé, il trouve cela « intéressant ». Assez mature et établi pour accepter la vérité, c'est aussi parce que « dans [sa] vie personnelle, la religion n'a pas eu une grande importance ». C'est pourtant elle qui a changé son destin.

    « Je suis né à Montréal, apparemment… »

    Selon la loi, un couple juif ne peut adopter qu'un enfant juif. Mais les nourrissons nés de mère juive et proposés à l'adoption sont rares. Le clergé « préférait avoir des bébés catholiques qui vivaient toute leur vie en orphelinat, plutôt que des bébés devenus juifs », explique la documentaliste Monique Fournier. Pour satisfaire les demandes de ces familles, un réseau s'organise autour des naissances catholiques: accouchement en résidence privée, falsification de certificats de naissances et attribution de la judéité.

    Le père adoptif d'Harold a fait appel à ce réseau très secret:« Il a trouvé une matchmaker, c'est-à-dire une dame qui arrange des mariages. Mais elle a fait une faveur à mon père et elle a trouvé un enfant pour lui, elle s'appelait Mme Baker. C'est le seul nom qu'on m'a donné ».

    Harold et sa mère adoptive, Gertie Rosenberg, vers 1959
    © Photo. Harold Rosenberg
    Harold et sa mère adoptive, Gertie Rosenberg, vers 1959

    « Vous saviez que vous étiez adopté, n'est-ce pas ? »

    Harold passe une enfance heureuse et insouciante au sein de la « middle class »:« Mes parents, Monsieur et Mme Rosenberg, demeuraient dans un quartier de la classe moyenne de Montréal. Mon père travaillait dans une usine de textile, ma mère aussi. J'étais enfant unique ».

    À leur décès, un cousin trop bavard « lance l'information »: Harold est adopté. Sa femme l'incite à chercher la vérité, mais les langues peinent à se délier: « Votre mère ne voulait pas que vous sachiez. C'était le secret de la famille ». Patience: Harold a travaillé pour la police, il sait comment mener une enquête.

    Après la guerre, le Québec vit ses années de « Grande Noirceur », une période où l'église et le pouvoir local se mêlent, sur fond de sordides intérêts économiques et dont les enfants sont les premières victimes. Le clergé est sans pitié envers les mères célibataires: elles n'ont d'autres choix que de placer les enfants à l'adoption. Retrouver ensuite sa mère, qui fuit l'opprobre de l'église et de la société, relève du miracle.

    « Vos parents voulaient vraiment avoir un enfant »

    Un jour, un neveu passe aux aveux: il confie avoir rendu visite à Harold à sa naissance. Dans un couloir de l'hôpital, il croise une jeune fille du quartier. Il réalise plus d'une décennie plus tard que c'est elle, la maman d'Harold, en retrouvant le bracelet de naissance dans les affaires de M. Rosenberg. Harold raconte: « Quatorze ans après, mon père est décédé et ma mère a téléphoné au même neveu. Elle lui a dit "je dois aller à la banque, je dois fermer le compte de mon mari, ouvrir son coffret de sécurité" […]. Alors ils sont allés à la banque et dans le coffre de sécurité de mon père, ils ont trouvé des documents, le testament, puis un bracelet que portent les nouveau-nés à l'hôpital, un bracelet d'identification. Dessus, il y avait écrit le nom de ma mère naturelle: Boyko ».

    Harold Rosenberg vers 1955
    © Photo. Harold Rosenberg
    Harold Rosenberg vers 1955

    « Cela a expliqué beaucoup de choses dans ma vie »

    Boyko, le nom de famille est rare, les recherches s'accélèrent. Harold contacte une organisation, qui lui confirme qu'une Marie Boyko, âgée de 16 à 25 ans, a bien habité Montréal en 1949 et a épousé un certain Eugène Tremblay. Mais là, les espoirs d'Harold s'effondrent à nouveau, le nom est très commun, « Comme Smith aux États-Unis. Et toutes les femmes catholiques s'appelaient Marie. Donc, je me suis dit c'est impossible. J'ai une partie du puzzle, mais trouver une Marie Tremblay, c'est impossible. Je laisse tomber ».

    « Il a commencé à pleurer au téléphone »

    Découragement de courte durée, Harold reprend vite le flambeau. Et dans ces cas-là, bosser dans la police, ça aide. Il rassemble tous les éléments et met une ancienne connaissance à contribution: « J'étais photographe de scène de crime pendant trente ans pour le service de la police de Montréal, section identification. J'ai contacté un confère à la retraire avec qui j'ai travaillé et qui travaillait ensuite comme enquêteur privé ». Quatre jours plus tard, le confrère revient: Marie Tremblay est enterrée au cimetière Notre-Dame-des-Neige à Montréal depuis 10 ans. Mais Eugène Tremblay, lui, est bien vivant. L'enquêteur l'a appelé, l'homme n'y croyait plus: « ça fait 53 ans que nous cherchons ce bébé. »

    Harold et son petit fils, Henry
    © Photo. Harold Rosenberg
    Harold et son petit fils, Henry

    « Je suis né dans l'hôpital juif »

    Harold Rosenberg apprend enfin presque toute la vérité. Sa mère l'a confié à l'adoption avant son mariage et il a un demi-frère en Ontario: Eugène Tremblay Junior. Heureux, ils se rencontrent et ensemble, ils finissent par parler de leurs enquêtes respectives. Mais quelque chose cloche: les lieux, les certificats de naissance… Les demi-frères découvrent alors qu'Harold n'est en fait que le deuxième enfant confié à l'adoption par la mère: « Elle a donné le premier enfant à l'adoption légale. Et elle a promis ne pas le faire une deuxième fois. Mais malheureusement, peut-être un an et demi après, elle est tombée enceinte de moi et n'était pas capable de le dire à la famille, alors elle a caché la naissance, peut-être qu'elle m'a donnée directement à ce réseau, ce marché noir des bébés à Montréal, un réseau fourni par les médecins. »

    Ce réseau, qui aurait généré 3  000  000 $, est finalement démantelé en 1954. La presse révèle un trafic international, de Montréal à New York. De riches familles juives pouvaient acheter jusqu'à 10  000 $ des enfants qu'elles pensaient être juifs. Le trafic était géré clandestinement par une multitude d'intermédiaires: médecins, avocats, auxiliaires sociales, rabbins, passeurs… le nom de Mme Baker est révélé. Maintenant, Harold a une nouvelle mission: « Nous cherchons encore une troisième enfant, peut-être qui a un an ou un an et demi de plus que moi, qui a été donné à l'adoption légale au Québec. C'est la fin de l'histoire, nous en sommes là maintenant ».

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    bébé, Juifs, Canada
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