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    Présidentielle en Etats-Unis

    États-Unis : l’élection d’un président paralysé ?

    © AFP 2018 Josh Edelson
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    Jacques Sapir
    Présidentielle 2016 aux Etats-Unis (404)
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    Les élections américaines promettent d’être très serrées.

    Au-delà, les derniers événements de la campagne électorale, ce que l'on appelle « l'emailgate », indiquent que, quel que soit le vainqueur, il sera un Président affaibli, voire paralysé. C'est peut-être le paradoxe central de cette élection qui devrait désigner l'homme (ou la femme) le plus puissant du monde.

    Les imprudences et l'arrogance de Mme Clinton

    En effet, Mme Clinton, est en train de payer aujourd'hui ses imprudences et son arrogance, comme on le voit avec l'affaire du scandale de ses courriels.

    Mme Hillary Clinton a utilisé, de 2009 à 2013 dans ses fonctions officielles de Secrétaire d'État, une messagerie privée et ce en parfaite violation du Federal Records Act. Cette loi impose en effet une copie pour archivage des communications officielles des élus et hauts fonctionnaires pour des activités liées à leur mandat (1). Elle ne pouvait ignorer qu'elle violait la loi, ayant en 2007 comme sénatrice reproché à des élus républicains leur utilisation de mails privés dans le cadre de leurs fonctions. De plus, en 2011 elle envoya, depuis sa messagerie privée un message enjoignant aux ambassadeurs américains de ne pas utiliser des adresses privées. Elle ne pouvait donc ignorer que ce qu'elle faisait — elle — était contraire aux lois et règlements. C'est la commission d'enquête parlementaire sur Benghazi (soit l'attaque du bâtiment consulaire des USA à Benghazi qui conduisit à la mort de l'ambassadeur Stevens et de quatre autres personnes) à la découverte de cette pratique. Le New York Times devait alors révèler, en 2015, l'utilisation par Hillary Clinton de sa messagerie privée (2).

    Au-delà, elle paye surtout son allégeance à l'Amérique « du haut », celle de Wall-Street, des banques et des puissants, et son incapacité à mesurer l'ampleur de la révolte populaire qui s'exprime à travers la candidature de Donald Trump, tout comme elle s'était exprimée à travers celle de Bernie Sanders, et ce jusqu'à la primaire démocrate. Quel que soit le résultat, il est donc clair que nous aurons une présidence affaiblie.

    Les spectres d'Hillary

    Il sera ainsi si, déjouant la forte remontée de Donald Trump dans les sondages, Hillary Clinton devait être élue. Elle est déjà très faiblement légitimes aux yeux de nombreux électeurs démocrates, qui lui reprochent ce qu'il faut bien appeler des « magouilles » lors de la primaire pour évincer Bernie Sanders. La révélation que les débats précédant la primaire du parti Démocrate ont été truqués, et que Hillary Clinton connaissait à l'avance les questions qui allaient lui être posées, ne fera que confirmer aux yeux des partisans de Bernie Sanders le traitement injuste dont ce dernier a été l'objet par la direction du parti. D'ailleurs, si ce dernier s'est rallié à Hillary Clinton par discipline de parti, de nombreux membres de sa campagne ont déserté le camp démocrate.

    Elle sera aussi empêtrée dans des procédures judiciaires multiples, tout comme le fut son époux, Bill Clinton, lors de son second mandat. Mais la cause est ici bien plus grave. Outre l'incroyable légèreté dont elle fit preuve en envoyant des courriels depuis un serveurs non-protégé, puis le crime fédéral commis en cherchant à faire détruire par un employé ces mêmes courriels dès qu'elle fut mise en cause, il semble bien que l'affaire se révèle à double fond. La décision du FBI de rouvrir l'enquête pourrait ainsi donner lieu à une procédure portant cette fois sur la Fondation Clinton sur la base du statut RICO (3), autrement dit le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act un statut qui fut créé spécifiquement pour lutter contre le crime organisé (4). Il semble bien que la décision du directeur du FBI James Comey, qu'il n'a certainement pas prise de gaieté de cœur, a été le résultat de pressions internes insistantes des responsables du FBI (5).

    Quel que soit l'impact de cette enquête sur l'élection du 8 novembre, la machine judiciaire est en marche. Hillary Clinton devra répondre aux enquêteurs et risquer une procédure, certes lourdes et très complexe, d'Impeachment. Elle sera donc nécessairement affaiblie durant au moins les deux premières années de sa présidence. La défense d'Hillary Clinton n'a pas peu contribué à sa faiblesse actuelle. Accusant ses différents adversaires de « faire le jeu de Vladimir Poutine », elle a atteint un sommet dans le ridicule en faisant accuser par son directeur de campagne James Comey de jouer pour Poutine (6).

    Si elle devait trébucher, et laisser la victoire à Donald Trump, elle ne le devrait qu'aux erreurs répétées qu'elle a commise depuis ces dernières semaines. Même si elle est élue, il se pourrait bien qu'elle se pose comme Lady Macbeth la question du sang, à la fois réel et métaphorique, qu'elle a sur les mains…

    Le monde de Trump

    Tout le monde a pu voir, ces derniers mois, Donald Trump en action, avec ce mélange de populisme et de grossièreté qui sied à la télévision. Il est clair que lui aussi, s'il devait être élu, serait un Président faible. Il le serait tout d'abord car il lui faudra du temps pour renouer avec les caciques du parti Républicain, qui se sont détournés de lui, quand ils n'appellent pas à voter pour son adversaire. Or, dans le système politique américain, la capacité du Président à négocier avec le Congrès (représentants et sénateurs) est capitale. Il le serait aussi parce que son équipe manque largement de professionnalisme, à l'exception peut-être de son conseiller pour les affaires internationales et de défense qui est un ancien directeur de la DIA, l'agence de renseignement des forces armées (distincte de la CIA qui est une agence civile). Il le serait, enfin, car il n'est pas exclu qu'il soit, lui aussi, soumis à une enquête portant sur le financement de sa fondation.

    Mais, ce qu'il faut bien comprendre dans le mouvement qui porte Donald Trump, c'est qu'il a réussi à canaliser sur son nom la colère des américains de « main street ». Or, si l'on parle beaucoup de la hausse du salaire moyen aux Etats-Unis, il faut savoir que cette hausse est le produit de 10 % des salaires les plus élevés. Le salaire médian stagne voire baisse, depuis la crise de 2008. Cette colère est immense. Elle porte sur l'inégale répartition de la richesse, mais elle est aussi une réaction face à l'arrogance des 10 % les plus riches, qui n'hésitent pas à insulter quotidiennement le reste de la population.

    Cette colère s'était aussi incarnée dans la candidature de Bernie Sanders. Et c'est pourquoi Sanders était le candidat démocrate qui avait le plus de chance de battre Trump. En l'écartant, le parti Démocrate a fait une erreur qui pourrait s'avérer fatale. Bernie Sanders aurait eu, de plus, une forte légitimité, qu'à l'évidence Hillary Clinton n'aura pas. De nombreux électeurs démocrates vont s'abstenir et pourraient même, par dépit et vengeance, se décider à voter pour Donald Trump.

    Quoi qu'il en soit, de cette élection sortira une Présidence affaiblie. Ce qui ne sera pas sans conséquences sur les relations internationales. L'émergence d'un polycentrisme mondial, ce que l'on appelle le « monde multipolaire » est plus que jamais à l'ordre du jour.


    (1) https://www.justice.gov/archive/

    (2) (http://web.archive.org/web/20150310190317/http://www.nytimes.com/2015/03/03/us/politics/hillaryclintons-use-of-private-email-at-state-department-raises-flags.html

    (3) https://www.law.cornell.edu/uscode/text/18/part-I/chapter-96, voir aussi, United States. Congress. House. Committee on the Judiciary. Subcommittee No. 5. Organized Crime Control. Hearings… Ninety-first Congress, Second Session on S.30, and Related Proposals, Relating to the Control of Organized Crime in the U.S. [held] May 20, 21, 27; June 10, 11, 17; July 23, and August 5, 1970. Washington, D.C.: U.S. Government Printing Office, 1970.

    (4) Voir: https://www.gpo.gov/fdsys/pkg/STATUTE-84/pdf/STATUTE-84-Pg922-3.pdf

    (5) http://insider.foxnews.com/2016/11/02/judge-jeanine-pirro-hillary-clinton-emails-corruption-rico-go-jail-organized-crime, http://www.nationalreview.com/article/441573/hillary-clinton-corruption-foundation

    (6) http://observer.com/2016/10/hillary-clintons-team-decries-fbi-director-james-comeys-double-standard/

    Dossier:
    Présidentielle 2016 aux Etats-Unis (404)

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    Tags:
    Présidentielle américaine 2016, CIA, Bernie Sanders, Donald Trump, Hillary Clinton, États-Unis
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