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    Rapport sur l’ingérence russe dans les élections, les USA fidèles à eux-mêmes

    © AFP 2018 SAUL LOEB
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    Maxime Perrotin
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    Le renseignement américain a rendu son rapport sur l’ingérence russe supposée dans l’élection présidentielle américaine, qui a mené à l’élection de Donald Trump. Un rapport jugé décevant, faute d’éléments probants, mais finalement pas si surprenant.

    La montagne a-t-elle accouchée d'une souris? Une fois n'est pas coutume les américains ont accusé avec pour seules « preuves » leur « intime conviction », preuve que les services de renseignement de la première puissance militaire du monde n'ont toujours pas pris le tournant du XXIème siècle et de la multiplication des canaux d'informations accessibles au grand public. Une pluralité de l'information, mais aussi des opinions, qui semble visiblement fortement déranger nos amis américains, pourtant chantre des valeurs démocratiques et du pluralisme politique. Mais finalement faut-il nous en étonner? Lorsqu'on parle des Etats-Unis, nous ne sommes plus à une contradiction près, surtout concernant leur « crédibilité », depuis longtemps perdue dans les méandres de la défense assumée de leurs intérêts. L'une des meilleures illustrations demeurant l'Irak, où en treize ans 1,3 million de civils ont trouvé la mort. Aujourd'hui, devant le Conseil de Sécurité de l'ONU, le sentimentalisme et l'alarmisme exacerbés de Samantha Power ont remplacés la mauvaise foi éhontée de Colin Powell.

    Le Bureau du Directeur du renseignement national (Office of the Director of National Intelligence ou ODNI), dirigé par James R. Clapper et qui chapote les 17 principales agences de renseignement du pays, a rendu vendredi 6 janvier son rapport tendant à prouver « l'ingérence de la Russie » dans les élections américaines. Un « rapport » basé sur des renseignements recueillis par la fine fleur du renseignement US (FBI, CIA et NSA). Un rapport de 13 pages, « expurgé de ses informations classifiées », celui-ci en comprenant initialement 50, selon le Washingtonpost.

    Une date, qui interpelle. Le 6 janvier — soit en temps et en heure pour les célébrations du Noël Orthodoxe — sachant que les occidentaux semblent être passés maitres dans l'art de faire coïncider leurs petits gestes politico-diplomatiques avec les dates clefs du calendrier russe, comme par exemple la date du vote du report des sanctions européennes: un 22 juin, un jour mémoriel, celui du lancement de l'opération Barbarossa par l'Allemagne Nazie. Une date restée funeste pour toute famille russe.

    Mais au-delà de ce détail, qui pourrait nous prêter des velléités « complotistes », la forme et le fond eux-mêmes de ce « rapport » posent question. Il faut dire que — et c'est mon sentiment personnel — ce « rapport » est bien plus similaire à un mémo qu'à un rapport digne de ce nom. Un mémo, comme ceux qu'on nous apprend à faire à l'université à destination d'un homme politique, d'un preneur de décision, qui dans la voiture le menant à son prochain rendez-vous devra lire vos recommandations, s'imprégner des grandes lignes.

    En somme, l'ODNI rend là un travail de qualité quasi-scolaire. C'est d'ailleurs dans ce sens — non sans dérision — qu'a décidé de répondre à la CIA la rédactrice en chef de Rossiya Segodnya, Margarita Simonian. Citée dans le « rapport », elle octroie un « F » à l'agence de renseignement, faute de sources, d'éléments récents voire simplement avérés.

    D'ailleurs, même la presse française ne s'y est pas trompée: si tous tiennent à souligner que Trump aurait plié en reconnaissant des piratages visant le Parti démocrate, ils restent sur leur faim en matière d'éléments venant compromettre le Kremlin. Le Huffington Post est resté très sobre dans sa présentation du rapport, l'Opinion titre « Ingérence russe dans l'élection américaine: un rapport, mais pas plus de preuves » et quant à Libération, le rapport y est jugé décevant, une « synthèse » des « griefs déjà adressés à Vladimir Poutine ». Le quotidien soulignant, lui aussi, « L'absence d'éléments nouveaux » incriminants ainsi que « l'attention accordée à la chaîne de télévision RT ».

    Un point sur lequel insiste également la presse d'opposition russe, comme par exemple le Moscow Times, qui s'étonne de ce coup de pub donné à la chaine de télévision publique russe. Il faut dire que sur 13 pages du rapport (auxquelles nous avons préalablement déduit les pages de présentation d'usage) pas moins de 7 sont exclusivement réservées à RT, présentée comme faisant « passer des messages du gouvernement américain ». Si nous regrettons de ne pas jouir d'autant d'attention de la part des services américains que nos confrères de RT, nous apprenons néanmoins des informations intéressantes concernant leur audience aux Etats-Unis: si en terme de « followers », ou de « like » Facebook et autres Twitter, la BBC, CNN et Al-Jazeera continuent à devancer leur concurrente russe, RT America les emplafonne toutes les trois au niveau des audiences et des abonnés sur YouTube (propriété du géant américain Google). Gros bémol pour le sérieux de l'ODNI, comme le souligne le site d'opposition russe Meduza, l'auteur du rapport indique « avec honnêteté » que ces 7 pages sont toutes intégralement tirées d'un rapport de la CIA datant de 2012.

    Par ailleurs, le site russe s'étonne que le renseignement américain cite, comme preuve de l'ingérence russe dans la campagne américaine, le leader politique d'extrême droite Vladimir Zhirinovsky, président du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR), qui avait déclaré « S'il [Trump] gagne le 9 novembre, on sabre le champagne! »

    Pas de preuves faute d'informations classifiées? On notera que figure en en-tête de chaque page la mention: « Cette version n'inclut pas les informations complètes sur les éléments clés de la campagne d'influence. »
    Cet argumentaire, accusateur, malgré l'absence d'éléments concrets, n'est pas sans rappeler celui de John Kirby, le porte-parole du Département d'Etat, qui en novembre dernier, alors que les américains redoublaient leurs accusations à l'encontre des russes, coupables à leurs yeux d'avoir bombardé « aux moins cinq hôpitaux et une clinique » en Syrie, une journaliste de RT avait demandé à l'ancien contre-amiral où étaient ces hôpitaux. John Kirby s'était contenté de répéter qu'il disposait d'« agents qui rapportent que des leaders rebelles le pensent » et que de répondre à ce type d'information révèlerait les méthodes de travail de ses agents sur le terrain, avant de s'emporter, visiblement agacé qu'on ait pu oser le mettre face à ses contradictions.

    Si le rapport souligne la « tentative de discréditer » Hillary Clinton, comment passer sous silence, quand on est un journaliste sérieux, la multitude de casseroles de la candidate démocrate? Rappelons d'ailleurs qu'aux États-Unis, les médias demeurent libres de prendre parti pour un candidat. D'ailleurs, sur 200 médias américains 194 avaient pris fait et cause pour Hillary Clinton. Et si avancer que les déclarations d'un leader populiste d'opposition est une preuve de l'ingérence du Kremlin dans la campagne présidentielle US, que penser alors des déclarations de François Hollande, lorsque en octobre, à l'occasion d'un déplacement, il déclarait « quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle américaine — et nous espérons plutôt l'une que l'autre, sans prendre parti mais… il n'y a même pas de choix. » ajoutant sous les rires de son auditoire « Au-delà de cela, quelle que soit la présidente [sic] qui sera élue au mois de novembre »?

    D'autant plus que sa chancellerie n'était pas en reste, au lendemain de l'élection de Trump, rappelons qu'aucune lettre de félicitation n'avait été prévue en cas de victoire du candidat républicain, une première! D'ailleurs, droit dans ses bottes, François Hollande qui n'enverra pas de délégation à l'investiture de Donald Trump. Lorsqu'on connait son suivisme vis-à-vis d'Obama, on peut se poser des questions. Des médias français, qui eux aussi affectionnaient particulièrement la candidate Hillary Clinton.

    Toujours sur cette lancée, si les « liens avec le Kremlin » de la rédactrice en chef de Rossiya Segodnya, Margarita Simonian, sont également pointés du doigt par le rapport, que penser des liens qui unissent nos propres gouvernants avec les médias publics? La France finance elle aussi ses médias, des médias dont l'impartialité semble parfois soumise à caution. Notre confrère de l'Opinion, Cyril Lacarrière soulignait d'ailleurs que l'entourage de Delphine Ernotte Présidente de France Télévision « ne brille pas par la mixité de sa couleur politique ».

    « On est dans une guerre de l'information, à l'image d'autres médias, RT et Sputnik jouent leur partition » souligne Gérald Arboit, spécialiste des relations internationales contemporaines et directeur de recherches au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), pour lui « Les camps ont dépassé les frontières américaines, mais là on frise l'hystérie, on n'est plus dans le rationnel mais l'émotionnel »

    Les journalistes de RT, comme de Sputnik, ne devraient-ils pas dans le cadre de leur travail, avoir le bénéfice du doute, comme c'est le cas pour leurs homologues de la BBC, Voice of America, Radio France ou France24? Au lieu de ça, nous assistons à une crise de paranoïa comparable à celle qui a saisi les EU en 1957, lorsque l'URSS envoie en orbite le premier Sputnik. Il est vrai que notre message est un peu plus élaboré que le « bip bip » du satellite à qui nous devons notre nom… Dommage que ces gesticulations servent de justification à des sanctions dont la population russe pâtit.

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    Tags:
    CIA, États-Unis, Russie
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