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    Poutine et Erdogan

    La géoéconomie des relations Russie-Turquie

    © AFP 2018 ADEM ALTAN
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    Mikhail Gamandiy-Egorov
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    Lorsque deux pays sont liés par un partenariat stratégique dans la sphère économico-commerciale, les leaders des deux pays en tiennent logiquement compte. Et malgré des divergences sur certains dossiers de l’actualité internationale, le bon sens finit généralement toujours par triompher.

    Ce n'est évidemment pas toujours le cas. La preuve : la différence de visions entre d'un côté les entreprises européennes travaillant en Russie et de l'autre l'élite politico-médiatique de ces pays. Mais dans le cas des relations russo-turques, l'heure est effectivement au développement encore plus actif des relations bilatérales stratégiques.

    Chiffres tout frais. Pour le seul mois de mai 2017, 505 000 touristes russes ont visité la station balnéaire turque d'Antalya. Représentant par la même occasion près de 50 % du nombre total de touristes étrangers. Ainsi, les touristes russes ayant visité la principale station balnéaire de Turquie ont été de plus de 2 fois plus nombreux que les touristes allemands, 4 fois plus nombreux que les Ukrainiens, 10 fois plus nombreux que les Néerlandais et 23 fois plus nombreux que les Britanniques.

    En outre, la Turquie s'attend à ce que cette année le nombre de touristes en provenance de Russie dépasse le chiffre de 3,5 millions de personnes ( un chiffre standard d'avant la crise de novembre-décembre 2015, une crise ayant duré pour rappel près de sept mois ). Certains spécialistes turcs du secteur se disent même encore plus optimistes et attendent près de 5 millions de touristes russes en Turquie pour l'année 2017.

    Pour ce qui est du secteur du BTP, autre secteur stratégique de l'économie turque qui a été fortement pénalisé par la crise des relations entre les deux pays, l'heure est à l'optimisme, voire à la liesse. Ainsi, le chef de l'Association turque des entreprises de construction Mithat Yenigün, ne cache pas sa joie suite à la levée des restrictions côté russe visant les intérêts turcs, en premier lieu dans ce domaine qui le concerne. En outre, l'expert du domaine a rappelé un chiffre clé : « les entreprises turques du BTP ont réalisé à ce jour des travaux à divers endroits du monde pour des contrats d'une valeur totale de 340 milliards de dollars. Sur ce montant, 65 milliards ont été obtenus grâce aux travaux en Russie ». Ce qui signifie que près de 20 % des travaux de BTP réalisés par des entreprises turques au niveau international ( sachant que les sociétés turques font partie du TOP 3 des meilleures au monde en la matière ) reviennent au seul marché russe. Très révélateur.

    Enfin, le secteur de l'export agroalimentaire turc attend lui aussi de décoller depuis la levée des restrictions, mis à part les tomates turques. Cela est dû aux investissements importants qui ont été réalisés par les producteurs nationaux russes ( pendant la période de crise entre les deux pays ) et qui doivent attendre la fin du cycle de production pour récupérer leurs investissements avec profit. Néanmoins, une libéralisation là aussi aura certainement lieu côté russe pour faciliter l'accès des tomates turques sur les étals russes ( sachant qu'avant la crise de novembre-décembre 2015, la part des tomates en provenance de Turquie représentait 65 % des importations russes sur cette position ). Une chose est pratiquement sûre : d'ici 2 à 3 ans il ne restera probablement plus aucune restriction sur les importations agroalimentaires en provenance de Turquie. En attendant, les exportateurs turcs de la filière y trouvent leur compte ( sauf pour les tomates déjà citées ), sachant que le marché russe est pour nombreux d'entre eux de loin le principal.

    Clin d'œil en passant aux producteurs de l'Union européenne qui peuvent « remercier » la politique de leurs gouvernements respectifs, en réalisant qu'ils ne pourront probablement jamais retrouver leurs positions d'antan ( même dans une moindre mesure ). Sachant par exemple que la Turquie, qui n'avait pas participé aux sanctions contre la Russie et dont la crise bilatérale avec Moscou n'a duré que sept mois ( la normalisation a commencé après les excuses officielles transmises par la Turquie à la Russie, c'était fin juin 2016 ), il a néanmoins fallu tout de même près d'une année après l'annonce de la normalisation entre les deux pays pour arriver à un accord de levée des restrictions ayant permis de relancer pleinement le partenariat stratégique des deux nations. Evidemment, dans le cas de l'UE, dont les sanctions visant la Russie sont selon Moscou clairement injustifiées, et qui durent depuis déjà plusieurs années, les dirigeants russes ne permettront donc certainement pas un retour rapide des produits occidentaux frappés par les contre-sanctions russes à ce jour.

    D'autre part, et de l'aveu de plusieurs analystes internationaux, y compris de l'Onu, la Russie a bien adapté son économie et sa production intérieure en tenant compte des sanctions qui la visent. Et autre point fort important : les producteurs russes ont d'ores et déjà lancé un appel à Poutine lui demandant de ne pas annuler les contre-sanctions russes visant les produits occidentaux, même en cas d'annulation des sanctions occidentales visant la Russie. Poutine leur avait promis d'en tenir compte.

    Quant à la Russie et à la Turquie, c'est donc officiellement reparti pour l'objectif annoncé précédemment par les élites des deux côtés, à savoir 100 milliards d'échanges bilatéraux annuels à l'horizon 2020-2023. Cela sans compter le partenariat politique engagé entre les deux pays avec la participation de l'Iran en Syrie. Notamment dans le cadre du processus d'Astana. Voire d'un partenariat dans la sphère de la défense, ce qui serait une première historique dans la relation entre la Russie et un pays lié ( bien que de moins en moins ) à l'Otan. Enfin, et fait tout aussi important, les échanges éducatifs et culturels entre la Russie et la Turquie sont appelés à augmenter considérablement au cours des prochaines années.

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    Tags:
    politique, Turquie, Russie
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