Ecoutez Radio Sputnik
    management

    Baptiste Rappin: «Le management est une arme cognitive, jouant sur nos modèles mentaux»

    CC0
    Points de vue
    URL courte
    Edouard Chanot
    5142

    Le management dépasse le cadre de l’entreprise pour s’immiscer partout, y compris en politique. Loin d’être une discipline «neutre», il est porteur d’une vision du monde. Entretien avec Baptiste Rappin, pour décrypter cette révolution silencieuse, vectrice d’un monde américanisé.

    La République française est aujourd'hui en Marche et elle entend marcher joyeusement avec efficacité. Et pour cela, rien de plus efficace que le management. Ainsi LRM souhaite-t-elle bouleverser la politique par les méthodes de l'entreprise. Ses candidats, rappelons-le, avaient été sélectionnés sur dossier en bonne et due forme avec CV, lettre de motivation et entretien. Voici donc venu le rêve des managers: finie la politique des apparatchiks, transformons les partis en start-up, plaçons à leur tête un DRH qui ne manquera pas de transformer les mandats des élus en CDD.

    Efficacité, disions-nous. Mais cela est-il aussi simple? Le management est une révolution… Or, «l'enfer est pavé de bonnes intentions», nous enseigne le bon sens. Et comme nous le savons, les révolutions ont toujours des conséquences inattendues.

    Alors justement, pour comprendre ce qui se trame et risque fort d'advenir, nous accueillons Baptiste Rappin, qui enseigne à l'institut d'administration de Metz, et vient de publier Au régal du management, le banquet des simulacres, aux éditions Ovadia.

    La troisième voie managériale

    «Quand on est étudiant en école de management, on a l'impression de recevoir des méthodes et des processus qui visent à optimiser le fonctionnement de toutes les organisations: entreprises, mais aussi association, hôpitaux, armée. Même les maternelles s'y mettent. Mais c'est plus complexe que cela quand on lit les fondateurs du management. Taylor offre la synthèse de sa doctrine en 1911: que vise-t-il? Le pacifisme. Ce dont il faut se débarrasser en premier, c'est tout type de conflits. Ce qui est visé ici, c'est la lutte des classes. Taylor n'a jamais collaboré avec les syndicats, car ils sont porteurs d'une vision belliqueuse et belligène des relations. Mais aussi éliminer tous les conflits qui naîtraient de la divergence des intérêts individuels. Ni marxiste ni libéral, Taylor s'inscrit dans la troisième voie que l'on nomme l'industrialisme, qui vise à établir le règne d'une fraternité universelle. Le projet du management, c'est celui du pacifisme.»

    La révolution permanente du management

    «Il s'agit de mettre aux commandes de l'État des hommes d'affaires. Le management et l'efficacité prennent les commandes. Il y avait des infiltrations du management sous la forme d'audit dans les administrations précédentes, mais là c'est un projet enfin assumé et explicite. Le management est une révolution en lui-même: ce qu'il promeut c'est "l'amélioration continue" comme on dit dans le jargon de la qualité totale. Le changement est l'ordre normal des choses. Le management est un monde sans repos.»

    L'intention managériale

    «Le management est la science du travail dans une société industrielle. Il est de coutume d'opposer les nouvelles modes managériales, à partir de la Seconde Guerre mondiale, aux anciennes manières de procéder, séparant un taylorisme autoritaire et hiérarchique de nouvelles modes comme le coaching ou le bien-être en entreprise, qui —enfin!- réconcilieraient le bonheur et la performance.

    Je m'inscris en faux contre cette perspective, car je considère que nous sommes encore fidèles au projet taylorien tel qu'il a été écrit. Il ne faut pas oublier que Taylor était quaker. Il parle de "friendly cooperation". Il y a un peu de l'homo festivus chez Taylor: on doit travailler, mais dans la bonne humeur et en se considérant comme des frères les uns des autres. C'est de la sécularisation de l'évangélisme américain. La révolution cybernétique a placé l'information au cœur de notre société. Mais la cybernétique reprend ces grands thèmes de la révolution industrielle, du Salut par l'organisation et l'efficacité.»

    Face à la docilité, réenraciner


    «J'apprends à mes élèves à se distancier, à prendre du recul avec ce management. Le management ne va pas de soi: il est questionnable et porteur en lui d'une vision philosophique et géopolitique très actuelle. On peut certainement diriger les hommes autrement, mais non les manager autrement. Il existe des traditions de direction, de conduite, d'animation d'équipes qui sont civilisationnelles, nationales, parfois régionales, qui n'entrent pas dans le giron du management. La logique contractuelle des États-Unis n'est pas celle de l'honneur et de rang qui caractérise la France du fait de son héritage d'Ancien régime. (…) La docilité provient du corporatisme qui sous-tend le management: en arrangeant l'environnement, on en sortirait le comportement qu'on veut: la docilité s'appuie sur une sorte de superficialité de l'être humain, qui ne serait qu'une surface de stimuli et de réponses. Réenraciner suppose de lui donner une certaine intériorité et une certaine verticalité pour sortir de cet aplanissement.»

    Un vecteur du soft-power américain

    «Les deux coups d'envoi du management, Taylor et la cybernétique, sont américains. (…) Les États-Unis ont développé des armes culturelles dont font partie le cinéma, l'art contemporain, mais également le management, c'est-à-dire "la façon américaine d'organiser le travail". Que s'est-il passé en France? La discipline des sciences de gestion a été reconnue officiellement dans les années 70. La première génération française a été se former parmi les fondateurs du management contemporain, ils ont obtenu leur Ph.D. aux États-Unis. (…) Le management est là pour, en permanence, remettre en question ce qui est institué au nom de la révolution continuelle pour l'efficacité. C'est une arme cognitive, car elle joue sur nos modèles mentaux.»

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Lire aussi:

    Philippe Schleiter: «il va y avoir un phénomène de réenracinement de l’entreprise»
    Le Washington Post prêt à virer ses employés pour… leurs posts sur les réseaux sociaux!
    Actuellement, on recrute: la vidéo d’une bagarre chez McDo devient virale
    Tags:
    politique, La République en Marche! (LREM), France
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik