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    Alexandre Del Valle et Edouard Chanot

    Del Valle: «la base islamiste n'est pas que djihadiste»

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    Edouard Chanot
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    Et si le sacrifice d’Arnaud Beltrame marquait un tournant dans la lutte contre l’islamisme? Son geste a-t-il forcé une prise de conscience des politiques? En tout cas, pour le géopolitologue Alexandre Del Valle, Emmanuel Macron a le mérite d’avoir –enfin– ciblé l’ennemi. Un ennemi islamiste qu’il décrypte dans son dernier ouvrage. Entretien.

    «On ne triomphe pas d'une idéologie avec seulement des armes et des ordinateurs. On la terrasse avec des convictions spirituelles»… tels furent les mots prononcés le 29 mars dernier lors de l'homélie d'Arnaud Beltrame, dans la cathédrale de Carcassonne. Emmanuel Macron a quant à lui, lors de l'hommage national, appelé «chaque citoyen» à un «regain de vigilance et de civisme» face à l'«ennemi insidieux». Des mots très forts, donc.

    Charlie, c'est fini?

    Alors est-ce là un tournant, qui révélerait les limites de «l'esprit Charlie», esprit sans doute louable, mais indéniablement inopérant face à la réalité djihadiste?

    Pour en parler avec nous, le géopolitologue Alexandre Del Valle. Notre invité avait publié Les vrais ennemis de l'occident en 2016, voilà qu'il revient avec La stratégie de l'intimidation, du terrorisme djihadiste à l'islamiquement correct, toujours aux éditions L'Artilleur.

    C'était un beau discours de la part du Chef de l'État, peut-être étonnant de la part du chef de la start-up nation, mais peu importe. Les questions s'imposent: ce sacrifice, cet héroïsme, était-ce ce qu'il manquait à la France pour vaincre le terrorisme? Et puis, rebondissons sur les propos du chef de l'État. Il évoque le «nihilisme»: or, c'est une interprétation du djihadisme qu'Alexandre Del Valle récuse dans son essai. Pour lui, il est justement l'inverse du nihilisme…

    Macron cible l'ennemi

    «On retrouve le Macron du "en même temps": en même temps, Monsieur Macron évoque le nihilisme: ceux qui ne veulent pas parler d'islamisme parlent de nihilisme, pour eux le terrorisme: l'islamisme serait sorti de nulle part, mais en même temps, il parle dans le même discours d'un ennemi insidieux. Là, il désigne le Mal. C'est assez habile. Il donne raison [à ceux] qui disent qu'il y a un problème dans l'islam, et [à ceux] qui pensent qu'il y a juste une islamisation de la radicalité. En fin de compte, c'est assez habile, il y a les deux. Mais au moins, pour la première fois, la nature de la menace est nommée. C'est un terrorisme qui est le fruit d'une idéologie: l'islamisme insidieux, ça ne veut pas dire les djihadistes, ça peut être celui de votre voisin, qui achète sa baguette devant vous et a l'air sympathique, mais traverse une idéologisation jusqu'à des démarches plus séparatistes et ensuite djihadistes. Il y a des degrés, mais la nature de l'idéologie est la même. Pour une fois, il faut reconnaître, on ne peut pas accuser Macron de ne pas avoir ciblé l'ennemi.»

    Retour des djihadistes?

    «Monsieur Castaner a manqué une occasion formidable de se taire. C'est assez choquant pour l'opinion publique: à peu près la moitié de ces gens était connue pour des faits de délinquance ou de radicalisation. Le moins qu'on puisse faire, c'est de rassurer les Français: nous avons tiré les leçons, nous allons essayer d'avoir des prisons adaptées de mettre plus d'argent dans le suivi des fichés FSRPT —la vraie fiche de prévention des radicalisés terroristes.

    Dire qu'on ne peut rien faire, dans la mesure où on les laisse rentrer, et on sait que nous n'avons pas assez de fonctionnaires pour les surveiller. C'est plutôt 18 à 20 personnes pour suivre un radicalisé dangereux: entre les écoutes, les bornages, les traitements des écoutes, les filatures, les convocations. Nous n'avons pas le quart du budget aujourd'hui pour simplement suivre ces gens. L'un des deux assassins du père Hamel avait son bracelet électronique au moment des faits! On a des bracelets électroniques de vieille génération!»

    Mener la guerre idéologique?

    «Entre l'islamophobie des uns et l'islamisme radical des autres, il y a un juste milieu. Il peut y avoir un espace pour un islam compatible avec la République. Il faut proposer aux musulmans une porte de sortie, on ne peut pas seulement leur proposer d'être islamophobes ou athées. Entre l'islamisme et l'abjuration, il y a quelque chose qui peut être fait, on ne le fait pas. On a offert les communautés musulmanes françaises [aux islamistes, NDLR]. [Selon l'Institut Montaigne,] on a 25% d'ultraconservateurs et 28% de sécessionnistes… il faut travailler sur ces 54%, c'est un chiffre énorme: il y a une réserve de 54% de gens sur lesquels les djihadistes peuvent s'attaquer…»

    ​​Les pôles de l'islamisme

    «Les pôles [de l'islamisme] ne sont pas que des États ou des organisations internationales. L'Arabie saoudite, qui promeut le salafisme, le Qatar, parrain des Frères musulmans, la Turquie d'Erdogan, qui promeut une réhabilitation du califat, un pôle transnational avec les Frères musulmans, encore plus institutionnel: la Ligue islamique mondiale, à l'origine des plus grandes mosquées d'Europe… elle prône la désassimilation! C'est pour ça qu'ils sont quelque part des victimes. »

    Le mythe du sage oriental

    «Je remonte aux origines de l'islamiquement correct… il y a eu [lors du siècle des Lumières] une volonté de réduire "l'infâme", qui était l'Église catholique, et donc de réhabiliter par contraste l'islam, qui serait une religion du progrès par opposition à l'obscurantisme catholique. Je remonte au mythe d'Al-Andalous et le fameux mythe de la science que nous devrions au monde arabo-musulman. Nous savons aujourd'hui que la plupart des grands savants dits arabes avaient des noms arabes, car ils étaient arabisés, mais étaient à 80% des chrétiens d'Orient d'expression araméenne, mais étaient Perses, Juifs et Byzantins. Ce mythe est dangereux, car c'est aussi celui des islamistes. Ces terres furent musulmanes et doivent le redevenir.»

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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