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    affaire Skripal

    Retour sur l’affaire Skripal

    © AFP 2018 Daniel Leal-Olivas
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    Jacques Sapir
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    L’affaire Skripal, du nom de cet ex-agent double russe, qui renseignait les services occidentaux, et qui a été empoisonné avec sa fille à Salisbury en Grande Bretagne, est très révélatrice de l’hystérie qui aujourd’hui domine le traitement de la Russie.

    Il faut d'abord ici souligner une bonne nouvelle. Skripal tout comme sa fille, semblent désormais hors de danger. Mais il faut aussi souligner que les accusations concernant l'implication directe du gouvernement russe, comme celles proférées par le ministre des affaires étrangères britannique, M. Boris Johnson, se sont révélées fausses. Pourtant, ces accusations, et « l'affaire Skripal » dans son ensemble, ont entraîné la pire crise diplomatique entre la Russie et les pays de l'Union européenne et les Etats-Unis que l'on ait connue depuis des années. La question est donc posée comment des gouvernants que l'on tient pour « responsables » ont-ils pu se laisser embarquer dans cette crise sur la base de simples suppositions.

    Les faits

    Rappelons les faits. Sergueï Skripal est un ancien agent de renseignement russe qui a changé de camp et révélé aux services occidentaux les identités de dizaines d'agents russes. Pour cela, il a été condamné à 13 ans de prison en Russie, puis échangé. Il vivait, depuis, en Grande-Bretagne. Sergueï Skripal et sa fille Ioulia, ont été retrouvés dans un état grave il y a des semaines de cela, le 4 mars 2018, à la suite de ce qui semble bien avoir été un empoisonnement. La substance en cause a été initialement présentée comme indéniablement russe, puis il a été admis que la formule de cette substance était bien connue et largement diffusée dans de nombreux pays.

    Le Premier-ministre britannique, Mme Theresa May et son ministre des affaires étrangères, M. Boris Johnson ont immédiatement mis en cause le gouvernement de la Russie. M. Boris Johnson a d'ailleurs affirmé que le laboratoire de Porton Down, qui est le principal centre de recherches sur les armes chimiques, lui aurait confirmé la provenance « russe » de la substance ayant empoisonné Sergueï Skripal et sa fille. Suite aux accusations proférées contre la Russie, la Grande-Bretagne, imitée par certains des pays de l'Union européenne (car tous n'ont pas suivi) et par les Etats-Unis, a décidé d'expulser un certain nombre de diplomates russes. La Russie, en rétorsion, a expulsé des diplomates occidentaux. Emmanuel Macron avait imité Mme May et expulsé des diplomates russes, pour voir immédiatement des diplomates français expulsés à leur tour.

    Mais, il y a de cela quelques jours, le directeur du laboratoire de Porton Down a démenti les dires de Boris Johnson et déclaré qu'en l'état il ne pouvait désigner la Russie comme étant à l'origine de la substance. Ce faisant, c'est toute la stratégie du gouvernement britannique qui s'est effondrée. Et, on se prend à se demander si les conseils de prudence prodigués par certains hommes politiques, comme Jeremy Corbyn, le chef de l'opposition de gauche à Mme May, n'étaient pas plus judicieux que l'emballement politique et médiatique auquel on a assisté.

    L'hystérie politique

    A dire vrai, il est possible — quoi que peu vraisemblable — que cet empoisonnement soit le fait du gouvernement russe, mais tout comme il est aussi possible que cet empoisonnement soit le fait d'une provocation monté pour détériorer les relations entre la Russie et la Grande-Bretagne, voire d'une vengeance privée d'anciens agents russes contre Skripal. La vérité est qu'à l'heure actuelle nul ne le sait, et que seules circulent des hypothèses contradictoires. Le comportement de la police britannique et des services secrets n'a pas été, et c'est le moins que l'on puisse en dire, un modèle de transparence…

    La « véritable » affaire Skripal réside donc dans l'empressement mis par Mme May et par M. Johnson à incriminer la Russie, mais aussi dans le comportement moutonnier d'un certain nombre d'autres dirigeants, M. Macron et Mme Merkel en premier lieu. Les mises en garde, pourtant modérées, de M. Jeremy Corbyn, étaient pourtant le bon sens même, comme cela a été relevé dans un journal pourtant peu suspect de complaisance avec la gauche britannique, The Independent. Mais, ces mises en garde n'ont pas été entendues. Une grande partie de l'élite politique britannique, puis européenne, a basculé dans une hystérie antirusse outrancière. Cette élite est aujourd'hui prise à contre-pied par les déclarations du directeur du laboratoire de Porton-Down. Bref, l'affaire Skripal nous éclaire surtout sur la haine de la Russie, et la volonté obsessionnelle de certains de l'accuser de tous les maux.

    La responsabilité des journalistes

    Mais, ce n'est pas tout. Car, le traitement de cette affaire par les journalistes soulève aussi un problème évident. Il convient ici de se souvenir que ce n'est pas la première fois que les gouvernements britanniques et américains seraient pris la main dans le sac avec la fabrication de fausses « preuves ». On se souvient de la tristement célèbre affaire des « armes de destructions massives » que l'Irak de Saddam Hussein était censée détenir. Les « preuves » avancées aux Nations-Unis par le Secrétaire d'Etat américain, M. Colin Powell se sont révélées inventées de toutes pièces (et à l'insu de M. Colin Powell). Le rapport présenté par M. Tony Blair, alors Premier-ministre britannique, s'est lui aussi révélé être un faux. Il est donc clair que l'on ne peut complètement exclure une provocation grossière dans l'affaire Skripal.

    Ces faits, ainsi que de nombreux autres, comme ceux qui avaient donné le prétexte à l'intervention des forces de l'OTAN, sont parfaitement connus. Il faut alors se demander pourquoi les journalistes, qu'il s'agisse des journalistes britanniques ou d'autres, n'ont pas fait preuve de plus de circonspection avant de relayer la thèse du gouvernement de Theresa May. Ces journalistes se sont comportés en réalité comme des militants, ou comme des communicants, plus empressés de rependre une version que de chercher la vérité. N'est-ce pas cela que l'on appelle des « fake news »? N'est-ce pas ce type même de comportement de la presse et des journalistes qui accrédite la méfiance et la haine dont ils font désormais l'objet?

    L'ironie de cette histoire est que l'on accuse les médias russes de diffuser des « fake news », ainsi que l'a encore fait récemment M. Le Drian, le Ministre des affaires étrangères français. En réalité, les menteurs pourraient bien ne pas être ceux que l'on croit. Mais, ce qui est sur, c'est que l'affaire Skripal a été une nouvelle occasion de dénigrer la Russie et de présenter son gouvernement comme des agents du « mal ». Quand la diplomatie et le discours tombent à ce niveau de l'analyse, il convient de se demander quels intérêts ils servent et ce à quoi ils veulent aboutir…

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    Theresa May, Sergueï Skripal, Russie, Royaume-Uni
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