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    Le centre de recherche militaire à Barzeh

    Frappes

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    Jacques Sapir
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    Un mot vient à l’esprit, celui de stupidité. C’est celui qui semble le plus approprié pour décrire la frappe par missiles de croisière sur la Syrie à laquelle se sont livrés dans la nuit de vendredi à samedi trois pays, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et – hélas – la France.

    Cette frappe n'a eu, semble-t-il, que des effets très limités. Il est clair que cette frappe ne changera pas un iota dans la politique de Bachar-el-Assad. De plus, selon une source officiel russe, un nombre important de missiles, 71 sur 103, auraient été abattus par la DCA syrienne. Cet acte est politiquement nuisible, militairement inepte et politiquement désastreux.

    Stupidité tactique

    Dans ses objectifs, cette frappe semble avoir été très limitée. On parle d'un centre « clandestin » d'armes chimiques (ou supposées telles) et de deux lieux de fabrication. Les installations directement militaires, et où se trouvent de nombreux soldats et officiers russes, semblent avoir été soigneusement évitées. Les derniers contacts entre Macron et Vladimir Poutine semblent avoir eu pour but de confirmer aux russes qu'ils ne seraient pas visés. Cela démontre un effet de dissuasion certain de la présence russe face aux Etats-Unis et à leurs alliés, effet qui sera certainement noté par différents pays qui sont susceptibles de devenir des cibles de la puissance des Etats-Unis.

    Il faut ensuite revenir sur le chiffre — hypothétique — de 71 missiles abattus sur 103 tirés. La défense anti-aérienne russe n'est pas entrée en action, car les troupes russes n'étaient pas susceptibles d'être visées. Ce chiffre est extrêmement élevé par rapport aux capacités des systèmes de DCA dont l'armée syrienne est équipée. Ces systèmes sont des armes qui datent du temps de l'existence de l'Union soviétique. Alors, on peut raisonnablement penser qu'elles ont été modernisées dans le cadre d'accords avec la Russie. Cela expliquerait le nombre important d'engins détruits.

    Ces engins, que Donald Trump décrivait dans un twitt comme « beaux et intelligents », et qui sont les lointains descendants des V-1 de l'Allemagne nazie (1), coûtent chers. Un missile britannique de type Storm Shadow est estimé à 800 000£. Si, pour faire exploser sur des cibles 32 missiles on doit en perdre 71, autrement dit si le taux de réussite n'est que de 31%, on s'interroge sur la capacité de pays comme les Etats-Unis et leurs alliés à mener une campagne de désarmement (comme celle menée contre l'Irak en 2003). Pour qu'une telle campagne soit efficace, il faut compter plusieurs centaines de missiles atteignant leurs cibles (de 400 à 1200 suivant la complexité du système de défense du pays). Cela reviendrait à tirer de 1300 à 4000 missiles, dans le cas d'une défense qui n'est clairement pas à la pointe du progrès, soit une dépense de 1,6 milliards de dollars à 4,8 milliards de dollars. On le comprend aisément, l'efficacité supposée de la DCA syrienne remet en question le modèle économique des frappes aériennes, modèle qui celui sur lequel les Etats-Unis vivent depuis la « guerre du Golfe » en 1991. Ils auraient fait par cette frappe, aidés par la Grande-Bretagne et par la France, la démonstration que leur modèle d'action militaire est ainsi périmé. Les trois pays ont en réalité affaibli leurs positions sur la question de la Syrie, et c'est une évidente stupidité.

    Stupidité stratégique

    Mais, les conséquences de cette frappe vont naturellement plus loin. Une frappe militaire est un acte de guerre. Cet acte doit être encadré par le droit international ou alors cela signifie que la loi du plus fort et la seule valide. Aujourd'hui, les preuves de la réalité d'une attaque chimique et de la responsabilité du régime de Bachar-el-Assad dans cette attaque n'ont pas été fournies. Compte tenu du lourd passif de mensonges et de manipulations des dirigeants des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, nul ne peut être cru sur parole.

    En décidant de commettre cette frappe de manière unilatérale et sans mandat, les dirigeants des trois pays concernés, Etats-Unis, Grande-Bretagne et France ont fait la démonstration du peu de cas qu'ils font du droit international et des Nations-Unies. Cela ne peut que renforcer toute une série de pays dans leur résolution à se doter de l'arme nucléaire afin de se préserver d'actions de cette nature. En d'autres termes, Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron viennent de confirmer que la prolifération nucléaire est, pour certains pays, un choix logique et inévitable. Or, il convient de préciser que outre les puissances nucléaires légales, sont déjà actuellement en possession de l'arme nucléaire Israël (avec de 200 à 250 têtes), l'Inde, le Pakistan et la Corée du Nord. Cette frappe va donc conforter non seulement les dirigeants de ces pays dans leurs choix mais aussi persuader d'autres, et l'on pense à l'Iran, à l'Arabie Saoudite, mais aussi à l'Algérie, à la Turquie, et à un certain nombre de pays d'Asie qu'ils doivent imiter les pays « proliférateurs ». Ne pas se rendre compte de cela est bien faire preuve d'une incroyable stupidité stratégique. La frappe décidée par Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron ne rendra pas le monde plus sûr ni plus juste. C'est en réalité tout le contraire. Elle accroit les risques d'instabilités internationales et plonge un peu plus le monde dans le chaos. Ce n'est plus simplement de la stupidité stratégique, mais de l'irresponsabilité totale.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.


    1. Voir Werrell K.P., The Evolution of the Cruise Missile, Air University Press, Maxwell Air Force Base, Alabama, 1985.


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    Tags:
    frappe aérienne, Royaume-Uni, Syrie, France, Russie
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