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    Emmanuel Macron

    Une année de présidence Macron

    © REUTERS / Charles Platiau
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    Jacques Sapir
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    Emmanuel Macron fête ces jours-ci premier anniversaire de son élection. Celle-ci s’était déroulée dans un contexte plus que particulier. Le rejet par une fraction de l’électorat de Mme Marine le Pen avait lourdement pesé sur cette élection.

    Emmanuel Macron, à plus d'un titre, apparaissait donc comme un «président par défaut», n'ayant pas reçu des électeurs un mandat précis, ce que confirmaient les sondages. Pourtant, il s'est cru investi d'un mandat particulier, celui de réformer la France. Il faut, alors, se retourner sur un an de Présidence Macron, et sur la frénésie des réformes qui semble l'habiter, mais aussi sur le sens même de certaines de ces réformes.

    Une présidence autoritaire?

    Ses méthodes de gouvernement divisent, mais elles ont incontestablement donné des résultats. Il a ainsi pu faire passer une importante — et fort controversée — réforme du code du travail. Cependant, le processus qu'il a adopté pour ce faire — les « ordonnances » — n'est pas innocent et il a laissé des traces. Ajoutons qu'il a pris goût aux ordonnances, détournant ainsi une procédure qui était, initialement, réservée aux questions budgétaires. Son utilisation tend désormais à se systématiser. Elle contribue donc à l'image d'autoritarisme qui semble désormais coller au Président. Selon un sondage IFOP, 73% des personnes interrogées considéraient qu'il était autoritaire, et seulement 30% qu'il était proche des français (1). C'est une image en réalité désastreuse, car on sent bien toute la différence qu'il y a entre l'autorité légitime et un comportement autoritaire…Emmanuel Macron brutalise, que ce soit symboliquement ou matériellement une bonne partie de l'opinion publique française. Cela laissera des traces.

    Président des riches?

    Si les réformes qu'il entend faire passer en France sont donc sur les rails, (on pense bien sûr à la réforme de la SNCF), elles continuent d'être fortement contestées. Les attaques contre les services publiques touchent, il convient de le rappeler, en premier lieu les plus défavorisés. De fait, nombre de ces réformes heurtent de plein fouet les classes populaires. A cela viennent s'ajouter des dérapages de langage qui révèlent une morgue profonde: parler de « gens qui ne sont rien » confirme qu'Emmanuel Macron a très peu d'empathie pour qui n'est pas issu du même milieu que lui. La familiarité qu'il entretient avec des personnes qui peuvent raisonnablement passer pour des « nantis » aggrave son cas. Cela, cependant, ne peut lui être reproché. Par contre, les mesures fiscales avantageant massivement les plus riches sont, elles, problématiques.

    Alors, pour sa défense, il dira que cela est nécessaire pour relancer l'économie française. Mais, si les bons chiffres de 2017 peuvent faire illusion, en sachant qu'ils sont très largement le produit de la conjoncture internationale, le fort ralentissement de la croissance au début 2018 pose désormais un véritable problème.

    L'image d'un Président autoritaire se combine alors à celle d'un « Président des riches », voire des « très riches » comme l'a dit son prédécesseur, François Hollande (2), une image qui découle d'un certain nombre de mesures fiscales avantageant à l'évidence les 10% de la population aux revenus les plus élevés. La combinaison de ces deux images pourrait bien se révéler délétère, voire désastreuse, à l'avenir.

    Emmanuel Macron et l'Europe

    Ces réformes viennent s'intégrer dans la politique européenne d'Emmanuel Macron. Il n'a échappé à personne qu'elles reprennent les grandes lignes des orientations décidées par la Commission Européenne, ce que l'on appelle les « GOPE » (3). Ces dernières mettent l'accent sur la concurrence dans les services publics (et en particulier dans le transport ferroviaire) mais aussi recommandent toute une série de mesures fiscales. En un sens, Emmanuel Macron est celui qui va imposer à la société française de se plier de force à la logique de l'Union européenne, après avoir refusée de s'y plier de gré, et l'on se souvient ici du référendum de 2005 et de ses résultats. Il doit cependant ici prendre garde à ne pas acquérir une troisième image, en plus de celle du Président autoritaire et du Président des riches: celle du Président de l'étranger. Les conséquences en seraient désastreuses, si l'on se rappelle les représentations de Louis XVI et de Marie-Antoinette lors de la Révolution française…

    En l'état, l'Union européenne est non réformable. Il faudrait, pour espérer faire avancer les choses, avoir le courage de provoquer une crise majeure. Mais, cette dernière menacerait de « tuer l'UE ». C'est là toute la contradiction de la politique d'Emmanuel Macron: il s'est persuadé que la survie de l'UE passait avant toute réforme. On comprend, alors, la prégnance du statuquo.

    L'amitié avec Trump

    Emmanuel Macron et Donald Trump
    © AFP 2018 Ludovic MARIN
    Le rapprochement entre Emmanuel Macron et le controversé Président des Etats-Unis, Donald Trump, a surpris les observateurs. Tous ont noté l'apparente amitié, et même la « complicité » qui a semblé unir les deux hommes. Mais, outre le fait qu'il y avait dans cela beaucoup de communication, que ce soit dans les embrassades ou dans le symbole du chêne planté (et retiré une fois le voyage achevé), cela participe de ce que l'on peut analyser comme une impasse stratégique dans laquelle notre Président s'est engagé. Les sujets de divergence sont nombreux entre les deux hommes, de la question du climat à celle du libre-échange. Pourtant, leur entente semble réelle, et Emmanuel Macron a pris la responsabilité — et le risque politique — de s'associer aux frappes étatsuniennes sur la Syrie, frappes hors de tout cadre légal et sur des bases matérielles extrêmement fragiles. Il a pris le risque de renforcer les pressions à la prolifération nucléaire qui se manifestent de par le monde.

    On devine qu'il espérait, en retour, un appui des Etats-Unis quant à sa politique européenne. Mais l'appuis des Etats-Unis sera-t-il suffisant pour faire plier l'Allemagne? On peut en douter.

    On peut donc penser que le Président français a vendu la réputation et la crédibilité de son pays contre un illusoire plat de lentilles (au ketchup)…

    Emmanuel Macron et la France

    Ceci doit conduire à s'interroger sur l'image de la France qu'a Emmanuel Macron. Sa politique, qu'il s'agisse de la politique intérieure ou de la politique extérieure nie l'existence d'intérêts particuliers de la France (et des français). Ou plus exactement, elle procède à une dissolution de ces intérêts dans le cadre de l'Union européenne. Oubliés, les principes qui avaient guidés pendant des décennies la politique étrangère de notre pays, comme le respect du droit international, un point clef dans la décision de Jacques Chirac de ne pas s'associer à l'agression américano-britannique contre l'Irak en 2003, ou l'indépendance nationale et son corollaire, l'équilibre des puissances. Car, prisonnière du carcan de l'intégration dans l'OTAN et de la soumission à Bruxelles, la France ne peut plus faire entendre sa voix, et ce au moment ou, pourtant, le monde en a tant besoin. Oubliées, les idées longtemps maitresses de la politique intérieure comme la politique industrielle et l'aménagement du territoire, des idées qui étaient en définitive profitables à tous. La France, selon Macron, n'a plus de projet; elle n'a qu'un bilan et un compte d'exploitation. La France ne se conduit plus; elle se gère.

    Ainsi se révèle de la manière la plus crue, mais aussi la plus véridique, la Présidence d'Emmanuel Macron, une Présidence qui se fait des idées sur la France mais qui a complètement oubliée cette certaine idée de la France.


    (1) https://www.valeursactuelles.com/politique/sondage-73-des-francais-trouvent-emmanuel-macron-autoritaire-94866

    (2) http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2018/04/25/25001-20180425ARTFIG00359-hollande-allume-macron-c-est-le-president-des-tres-riches.php

    (3) ALLEMAND, Frédéric, "Les GOPE" dans ALLEMAND, Frédéric, L'Union économique et monétaire: origine, fonctionnement et futur. Sanem: CVCE, Dossier thématique, 2013. CVCE, 2013; https://www.cvce.eu/education/unit-content/-/unit/7124614a-42f3-4ced-add8-a5fb3428f21c/a84854b0-f7e6-44cb-81b0-3c9652b60054

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    Tags:
    réformes, sondages, présidence, président, François Hollande, Donald Trump, Emmanuel Macron, Syrie, Europe, France
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