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    Rome

    Italie: coalition des populistes?

    © Sputnik . Natalia Seliverstova
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    Jacques Sapir
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    Un gouvernement de coalition entre le M5S et la Lega apparaît maintenant comme certain en Italie.

    Cette hypothèse est un véritable cauchemar pour les dirigeants de l'Union européenne, les Juncker et les Tusk, ou pour les dirigeants des autres pays de l'UE qui s'affichent comme européistes. De fait, cela signifie l'ouverture d'un nouveau front dans la crise que connaît l'UE depuis des années.

    Les élections en Italie
    © Sputnik . Danilo Garsia di Meo
    Après la fronde, et même la révolte, de pays comme la Hongrie, la Pologne, mais aussi la République Tchèque, après le Brexit, et la décision de la Grande-Bretagne de quitter l'Union européenne, après les élections en Autriche, un nouveau pays et non des moindre, est en passe de se doter d'un gouvernement « eurosceptique ». C'est un point important, un point qui fragilise un peu plus la stratégie de notre Président Emmanuel Macron et ses tirades enamourées sur l'Union européenne. Cela montre la montée désormais irréversible des opposants à « cette » Europe, c'est-à-dire à l'Union européenne.

    L'Italie, homme malade de l'Europe

    La situation de Italie est importante. Ce pays représente désormais, hors la Grande-Bretagne en passe de sortir de l'UE, la troisième économie de l'UE. Tout le monde comprend qu'une crise entre Bruxelles et Rome pourrait bien précipiter la fin de l'Union européenne. Pourtant, l'Italie passait, jusqu'à ces dernières élections, pour un pays solidement amarré dans l'UE. L'Italie, il convient de la rappeler, était l'un des membres fondateurs de la Communauté Economique Européenne lors du Traité de Rome en 1957, le « marché commun » qui est l'ancêtre de l'UE. Mais, et cela a été oublié, par ignorance ou à dessein, tant par les politiciens que par les journalistes à gages, l'Italie souffre de l'Euro, et souffre de l'Union européenne, depuis le début des années 2000.

    L'impact de l'Euro sur l'économie italienne, qui était dans les années 1960 à 1990 une économie dynamique, a été terrible. L'impossibilité pour l'Italie de déprécier sa monnaie par rapport à l'Allemagne et aux pays de l'Europe du Nord, les fluctuations erratiques de l'Euro par rapport au Dollar des Etats-Unis, qui ont conduit à une surévaluation évidente de l'Euro, tout cela a eu un effet très délétère sur la croissance de l'Italie. Les investissements sont tombés en dessous de leur volume de 1994-1996 et sont, aujourd'hui, à un niveau proche de l'Espagne. Le PIB est retombé au niveau du début des années 2000 et l'épargne ne cesse de baisser. Enfin, et cela est sans doute le plus inquiétant, la productivité du travail ne cesse de baisser en Italie. Ce pays souffre donc de l'Euro, mais il souffre aussi de l'Union Européenne.

    L'UE, pour l'Italie, depuis des années, cela signifie aussi des restrictions à son commerce extérieur (en particulier avec la Russie) mais encore plus le fait que ce pays a été laissé seul face à la vague migratoire venue de l'autre rive de la Méditerranée. L'Italie a été laissée sans aide face à une véritable catastrophe migratoire. Devant le désastre, le pays a bien réagi, et l'humanité des italiens n'est plus à démontrer. Mais, l'Italie ne peut faire face, dans le cadre des règles européennes. Cela, aussi, explique le désamour des italiens pour l'Union européenne.

    Le « tremblement de terre » des dernières élections

    Il n'est pas étonnant qu'aux dernières élections deux partis, le M5S et la Lega aient rassemblés le plus de suffrages. Cette élection a d'ailleurs montré l'effondrement du « centre-gauche », représenté par le PD du très européiste Renzi, mais aussi l'effacement relatif du centre-droit de Berlusconi. Très clairement les électeurs italiens ont émis un vote de rejet des partis traditionnels qui — eux — s'affichaient clairement pour la continuité avec les pratiques pas toujours glorieuses de la classe politique italienne et pour l'Europe.

    Le M5S et la Lega sont, l'un et l'autre, des partis que l'on peut considérer comme populistes. Ils expriment ce rejet des élites corrompues de l'Italie, de ce système de connivence et de complaisance qui lie les uns et les autres. Le M5S, créé par un homme qui n'était pas du sérail, incarne plus directement cette ligne populiste. Il a été repris en mains par d'autres, dont les ambitions sont évidentes, et qui ont beaucoup fait pour gommer les aspects les plus « anti-système » de ce mouvement, pour le rendre plus présentable et plus compatible avec le cadre politique traditionnel, mais aussi avec le cadre européen. Le M5S a ainsi mis de côté sa proposition d'organiser un référendum sur l'Euro. La Lega est issue d'un mouvement autonomiste du Nord de l'Italie, et peut être classée plus a droite que le M5S. Mais, ces dernières années, ses dirigeants ont beaucoup fait pour transformer ce mouvement en un véritable parti national. Il a aussi radicalisé ses positions, que ce soit sur l'UE ou sur l'Euro, et cela explique en bonne partie ses récents succès. D'ailleurs, les sondages effectués après les élections, en avril et en mai, montrent une hausse constante de ce parti, au détriment du M5S. Il n'en reste pas moins que la répartition géographique des voix lors des dernières élections générales a montré une domination du M5S au sud de Rome et une domination de la Lega au nord.

    L'alliance de ces deux partis était dans la logique des choses. De fait, les dirigeants du M5S se sont rendus compte que tel était le souhait d'une majorité de leurs électeurs. Mais cette alliance n'est pas sans soulever de nombreux problèmes.

    Les « acrobaties » et la constitution d'un « bloc souverainiste »

    Le premier de ceux-ci tient aux pouvoirs accordés dans la Constitution italienne au Président de la République. Il n'est pas le strict homologue de nos Présidents de la IVème République qui, suivant l'expression consacrée, devaient se borner à « inaugurer les chrysanthèmes ». Le Président est le garant des traités et, à ce titre, des traités européens. A ce titre, il peut mettre son véto sur des configurations politiques qui voudraient rompre avec des traités ou des alliances (comme l'OTAN). D'où la difficulté pour l'alliance M5S-Lega de ne pas décourager les électeurs en rabotant par trop dans son programme les points anti-Euro et anti-UE, tout en passant sous les fourches caudines du Président, du moins tant qu'un référendum n'aura pas eu lieu. Cela explique les acrobaties, il n'y a pas d'autres mots, auxquelles se livrent Salvini pour la Lega et le dirigeant du M5S.

    Le fait que le dirigeant de la Sinistra Italiana la « gauche italienne », Stefano Fassina, envisage de soutenir de manière critique cet hypothétique gouvernement de coalition (1) entre le M5S et la Lega indique bien un possible rassemblement des forces autour de la matrice souverainiste. Fassina tire la leçon du naufrage de la « gauche » italienne qui s'est perdue dans l'européisme. Il déclare ainsi, dans la revue Le vent se lève : « Pour nous, Sinistra Italiana était un nouveau départ. Nous voulu inscrire les intérêts nationaux au cœur du programme. L'adjectif « italiana » n'est pas dû au hasard. pour rappeler que nous souhaitons redonner des moyens d'intervention à l'Etat national, complètement sacrifié non seulement en Italie mais dans toute l'Europe, par l'orientation néolibérale des traités européens et de l'euro » (2). Il ajoute sa volonté d'examiner une à une les propositions de loi de la coalition, et se réserve la possibilité de voter pour celles qui iraient dans un sens véritablement progressiste. Cette attitude pragmatique est à retenir. Elle tranche avec les partis pris que l'on peut entendre en France. Elle montre la voie pragmatique par laquelle pourra se construire un bloc souverainiste susceptible de s'opposer au bloc bourgeois-européiste qui s'est constitué dans de nombreux pays, ce bloc que des collègues italiens appellent les euronoïmanes…


    (1) Voir son interview dans Le vent se lève, http://lvsl.fr/14367-2

    (2) Idem.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    gouvernement, populisme, euro, Brexit, Union européenne (UE), Donald Tusk, Emmanuel Macron, Jean-Claude Juncker, Royaume-Uni, Italie, République tchèque, Europe, Hongrie, Pologne
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